« Petite » histoire de l’antisémitisme

Libres propos d’Alain GOLDSCHLÄGER
et de Joël KOTEK

 

UGS : 2020024 Catégorie : Étiquette :

Description

Qu’est exactement l’antisémitisme ?

Il n’existe pas de réponse unique. L’antisémitisme est un phénomène qui s’étale sur vingt siècles, qui a pris différentes formes. Mais il faut savoir qu’on parle d’antisémitisme à partir du XIIe siècle, et qu’avant cette période, on parle d’antijudaïsme. C’est-à-dire qu’on n’aimait pas les Juifs pour ce qu’ils sont, à savoir des Juifs.

Quelle est la différence entre l’antijudaïsme et l’antisémitisme ?

L’antijudaïsme n’aime pas les Juifs pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des gens qui ne reconnaissent pas le fait que le Jésus-Christ soit celui annoncé par les écrits, le fils de Dieu. Alors que l’antisémitisme est un fait social, qui, en fait, ne concerne presque plus les Juifs, où on reproche aux Juifs ce qu’ils n’ont pas fait ou ce qu’ils ne font pas. Autrement dit, les Juifs ne tuent pas des enfants chrétiens à Pâques, ils n’empoisonnent pas les puits et ils n’ont pas tué Jésus-Christ.

Le mythe qui naît au IVe siècle, le mythe du déicide est déjà, en quelque sorte, de l’antisémitisme.

Pour résumer, au IVe siècle naît le mythe du déicide et au XIIe siècle, c’est la naissance du rejet des populations juives, non plus seulement pour des motifs religieux, mais pour des motifs fantasmatiques. C’est un transfert d’animosité, c’est-à-dire que l’on reproche aux Juifs ce qui ne va pas dans la société. Il s’agit, en quelque sorte, d’un facteur d’évitement des crises. C’est un rôle d’émissaire que le Juif va commencer à assumer.

Une vision qui explique, en partie, la vindicte chrétienne est de dire que non seulement les Juifs ont entendu la parole de Jésus-Christ directement, mais ils l’ont activement rejetée. C’est dans cet esprit que, comparativement à d’autres peuples, ils sont le centre même de la haine.

Comme il faut convertir les païens et les Romains au christianisme, on ne peut pas « faire porter le chapeau » du déicide sur les Romains, puisqu’ils sont destinés à être convertis. C’est à ce moment que l’on accuse les Juifs d’avoir tué Jésus-Christ. C’est, par ailleurs, sur une enluminure liégeoise du XIIIe siècle que l’on fait de Ponce Pilate un Juif. Pourtant, tous les personnages du début du christianisme sont Juifs, mais on accuse Ponce Pilate d’être Juif alors qu’il est Romain.

Le Moyen Âge, un antisémitisme d’État

Au Moyen Âge, les empereurs, les princes, les papes exercent une sorte de politique antisémite généralisée.

L’antisémitisme fonctionne selon des cycles. L’antisémitisme démarre lorsqu’on invite les Juifs, notamment pour promouvoir l’activité commerciale, l’activité bancaire. Il ne faut pas oublier que les Juifs ont toujours l’interdiction d’acheter des terres, de travailler la terre. Ils ne peuvent jamais travailler. Mais ils permettent aux chrétiens d’éviter le danger de l’usure, puisqu’un chrétien ne peut pas faire de l’argent sur de l’argent, parce qu’il perdrait son âme. C’est donc une activité que l’on peut céder à des Lombards – même s’ils étaient chrétiens –, à des Juifs.

Pourtant, jusqu’aux croisades, les Juifs pouvaient posséder des terres, ils étaient des alliés et des protégés. Par exemple, Charlemagne protégeait les Juifs, les Carolingiens protégeaient les Juifs. Il n’y a pas d’antisémitisme d’État avant le basculement du XIIe siècle.

Il faut savoir que le judaïsme proscrit également le prêt à intérêts, mais les Juifs n’ont pas le choix, à partir du moment où on ne leur laisse que cette activité pour gagner leur vie. Des discussions entre rabbins ont été conservées où ils s’interrogeaient sur ce qu’ils devaient faire face à l’obligation d’occuper cette fonction, ils n’avaient d’autres choix que d’accepter. Ils n’avaient pas le droit d’entrer dans des universités pour devenir juristes ou médecins.

Dans ce processus, les Juifs ont été attirés dans un premier mouvement pour l’activité commerciale, quitte à ce qu’au moment où les dettes s’accumulent, on les chasse de manière à ne pas devoir rembourser les dettes.

Le non-remboursement de dettes concerne également la Belgique. En 1370, l’affaire des hosties profanées est un mythe antisémite, car le duc de Brabant ne veut pas honorer ses dettes. À cet effet, il construit une légende d’hosties profanées pour expulser définitivement les Juifs du Brabant et de la Flandre, et pour s’emparer des biens juifs. Un vitrail dans la cathédrale Saint-Michel et Gudule représente cette histoire. Mais il ne s’agit pas que du vitrail : c’est toute la cathédrale, où sont couronnés les reines et les rois de Belgique, qui est organisée autour de ce mythe. On ne trouve d’ailleurs pas ce type d’illustrations dans d’autres cathédrales.

L’antisémitisme d’État n’a rien à voir avec le monde moderne, puisqu’il s’agit, là, d’un processus commercial et bancaire utilisé par les rois ou les ducs locaux de manière à ne pas éponger leurs dettes. Mais c’est également plus complexe, dans la mesure ou les rois, les princes ou les ducs peuvent protéger leurs Juifs contre la populace. Comme on l’appelle à l’époque, il y a eu la fameuse croisade des pastoureaux, etc. Cela démontre que c’est encore un fait social. Il est plus facile de s’en prendre aux Juifs que de, par exemple, aller s’en prendre aux païens. L’avantage de s’en prendre aux Juifs est qu’ils sont sur place et qu’ils sont sans défense.

Au XIVe siècle se développe une doctrine selon laquelle « tuer un Juif équivaut à tuer un musulman et que tuer un Juif mènera au paradis ». C’est pourquoi, localement, le Juif est plus intéressant, car il n’y a pas que l’appât du gain qui prévaut, il y a aussi une quête de la spiritualité qui conduit au crime.

La citoyenneté

Les choses changent un peu au moment de la Révolution française avec, notamment, le mémoire de l’abbé Grégoire, mais aussi avec les dispositions prises par Napoléon Bonaparte en faveur des Juifs. Il essaye d’organiser les choses en mettant sur pied un concordat avec le rabbinat, comme il a fait un concordat avec le pape. À ce moment, le Juif devient, pour la première fois, citoyen de la nation. Le juif devient donc citoyen français de religion « mosaïque ». Mais Napoléon reviendra sur ces acquis.

L’antisémitisme économique

Le fardeau des Juifs s’alourdira avec la publication des Protocoles des Sages de Sion et l’affaire Dreyfus qui deviendront une concrétisation de l’antisémitisme en France à la fin du XIXe siècle.

À partir de ces affaires, un nouveau cycle d’antisémitisme voit le jour. On a quitté le cycle de l’antisémitisme basé sur le fait religieux –, bien qu’il ne s’estompe pas totalement, il passe au second plan –, pour passer à un antisémitisme basé d’abord sur l’économie : « Les Juifs sont les banquiers, sont les riches… »

L’affaire Dreyfus a fait grand bruit en France et elle a concrétisé l’opposition entre les partisans de Dreyfus, les dreyfusards « partisans des Juifs », et l’immense majorité des antidreyfusards.

L’idée, c’est que le Juif devient le symbole de la modernité.

Pour bien comprendre l’antisémitisme, il faut remplacer le mot « femme » par le mot « Juif », car une femme est un Juif comme un autre. La modernité a apporté l’émancipation des Juifs, tout comme l’émancipation des femmes.

Cela veut dire que l’on a apporté dans la société une couche concurrente de gens qui réussissent relativement bien, pas seulement dans les affaires, mais aussi à l’université. Certains sont pauvres et réussissent aussi dans la sociale démocratie. Il y a plus de Juifs socialistes et plus de Juifs communistes que de Juifs banquiers. Car, par définition, les Juifs sont pauvres. C’est, du reste, une des raisons pour lesquelles ils viennent en Belgique ou en France. C’est pourquoi la plupart des Juifs sont politiquement de gauche ou ils sont porteurs de libéralisme.

Dans l’esprit de tous ceux qui sont les victimes, en quelque sorte, de la modernité, le Juif devient non seulement le vainqueur de la modernité, mais presque l’inventeur de la modernité.

Par conséquent, les Sages de Sion, c’est l’idée selon laquelle il y a un grand complot qui est organisé entre les communistes et les socialistes juifs. D’un côté, il y a la figure de Karl Marx qui n’est pas un banquier et qui dénonce même la banque juive. De l’autre côté, il y a Rothschild qui est la figure même des banquiers. On peut aussi y ajouter Freud qui détruit les fondements de la société et Einstein avec le relativisme. Au final, cela donnera l’impression que tout ce « désordre » est l’œuvre des Juifs et l’historien von Treitschke ira jusqu’à dire que « Les Juifs sont notre malheur ! ».

Les Juifs ont tout à gagner d’un changement de société, puisque la société ancienne ne leur offre aucun lieu. C’est pour cette raison qu’ils doivent aller dans le sens du changement, de l’évolution, de la modernité, et cela dans tous les domaines : dans les arts, dans la recherche… Ils doivent être les meilleurs pour être acceptés. Ils doivent apporter quelque chose de nouveau pour pouvoir se faire une « place au soleil ».

On retrouve le même rejet vis-à-vis des femmes. On ne supporte pas non plus l’émancipation des femmes. Elles seront d’ailleurs émancipées cinquante ans après les Juifs.

L’antisémitisme racial

L’antisémitisme racial se développe à la fin du XIXe siècle avec les théories de Gobineau et d’autres du même genre. Le pape Pie IX en ajoutera en parlant de la « synagogue de Satan », etc. Proudhon, au XIXe siècle, prône également l’extermination des Juifs.

L’émergence de cet antisémitisme arrivera avec le IIIe Reich qui, il faut le rappeler, fera six millions de victimes. Cet antisémitisme a été récupéré dans l’argumentation nazie et sera un antisémitisme total.

On reprochera aux Juifs les problèmes économiques, leur religion, le franc-maçonnisme… Cet antisémitisme total n’est plus seulement une théorie, mais devient une théorie mise en application : on déporte des gens de France, de Belgique… Et on les extermine en Allemagne.

C’est l’antisémitisme rédempteur. C’est-à-dire que c’est l’antisémitisme qui va sauver la société contre ses propres maux. L’antisémitisme est une paranoïa sociale.

L’antisémitisme a cette capacité de s’adapter, hélas !, au gré des circonstances. À un certain moment, c’était l’apanage de la droite, de l’Église ancienne, alors qu’aujourd’hui, la gauche est de plus en plus porteuse de judéophobie extrêmement active. L’important n’est pas le fait qu’elle soit contre Israël, mais ce sont les arguments utilisés. Cette idée de vieil antisémitisme anticapitaliste – qui naît au Moyen Âge, au moment des Croisades – ressurgit.

Quelles sont les sociétés qui ont intérêt à désigner les Juifs comme les responsables de leurs malheurs ? Malheureusement, c’est au sein du monde arabe. Il est vrai qu’une grande partie de la gauche, aujourd’hui, qui a cette idée que « si tout va mal du Maroc jusqu’à l’Indonésie, c’est du fait de l’existence d’un État qui est grand comme la Corse ». Mais aussi d’une idéologie qui serait, en quelque sorte, dominatrice de la politique étrangère américaine.

Les fantasmes des Protocoles des Sages de Sion sont, effectivement, portés par les partis de la gauche, malheureusement.

Y a-t-il superposition de l’antisionisme et de l’antisémitisme ?

Souvent on entend des discours antisionistes, mais qui sont en même temps, de façon sous-jacente, antisémites.

Si on reproche à Israël ce qu’il fait, c’est-à-dire des colonies, on se situe dans un discours antisioniste. Mais si on reproche à Israël d’être responsable des malheurs du monde, du monde arabe et de la politique étrangère des États-Unis, on se situe dans l’antisémitisme.

Nathan Sharon définit, dans ce contexte, trois éléments qu’il appelle les trois D :
–    Quand, notamment dans la presse occidentale, il y a « démonisation » de l’État d’Israël et de ce que font les Israéliens : on passe de l’antisionisme vers l’antisémitisme.
–    Quand on prône la « délégitimisation » de l’État d’Israël, puisque c’est le seul État où, dans des instances internationales, on dit qu’il n’a pas le droit d’exister : on passe de l’antisionisme vers l’antisémitisme. On peut ne pas être d’accord avec un gouvernement, mais c’est le seul pays où pour lequel on avance l’idée qu’il doit s’effacer du monde.
–    Quand on utilise des « doubles critères », c’est-à-dire d’appliquer des règles totalement différentes à cet État par rapport aux deux cent cinquante autres États du monde. Lorsque c’est le cas, la critique passe d’antisionisme vers l’antisémitisme.

Israël et la Palestine

Israël applique une politique assez discutable à l’égard de la Palestine et ne reconnaît pas l’État palestinien.

À partir du moment où on fait d’Israël, le Juif des nations, on est dans une posture antisémite. Au XIIe siècle, on parlait de l’ennemi juif infanticide et, comme par hasard, un millénaire plus tard, on n’arrête pas de souligner le fait que les Juifs et les Israéliens seraient des tueurs d’enfants. Cette stigmatisation est, inconsciemment, antisémite et on ne peut pas y échapper.

Il faut savoir que, disproportionnellement, on a à peine parlé des quarante mille morts syriens, c’est simplement un chiffre, de temps en temps, énuméré en dixième page d’un journal. Alors que tout ce qui se passe en Israël fait la première page. Un fait sur le sujet : il y a plus de correspondants de grandes agences de presse à Jérusalem que dans toute l’Afrique.

L’antisémitisme actuel

L’antisémitisme est en dégression au sein de la société majoritaire. Il y a toujours une certaine prégnance de ce terreau antisémite et pas seulement dans les milieux extrémistes. C’est en voie de disparition, mais la peur du Juif a encore de belles années devant elle.

Il y a un virus qui reste et qui fait que dès que l’on a besoin d’un bouc émissaire, même dans des circonstances réduites, on trouvera un politicien que l’on n’aime pas qui est juif ou a eu des grands-parents juifs. Il suffit de regarder les sites internet pour remarquer à quel point Sarkozy a été attaqué sur ses origines.

Il y a une demande sociale de bouc émissaire.

Pour terminer, on rappellera qu’à partir du moment où les Juifs ont été expulsés d’Europe, on a commencé à brûler des femmes, c’est à ce moment-là qu’est né le mythe des sorcières.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Libres propos d'Alain Goldschläger, Libres propos de Joël Kotek

Thématiques

Conflits, Freud, Judaïsme, Lutte contre la haine, Politique culturelle, Religions

Année

2020

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