Personnalisme et sciences humaines

Marcel BOLLE DE BAL

 

UGS : 2007022 Catégorie : Étiquette :

Description

Dans le cadre de cette table ronde, il m’a été demandé d’évoquer les rapports entre le personnalisme et les sciences humaines, ainsi que la place du personnalisme dans les sciences humaines. Rien de très étonnant à cela, puisque Emmanuel Mounier a constamment plaidé pour une ouverture du personnalisme vers ces sciences humaines et leurs apports. C’est sans doute en ma qualité de sociologue et de psychosociologue que ce défi m’a été lancé. C’est donc en cette qualité que je vais tenter de le relever.

À cette fin, dans cet esprit et très logiquement, je vais partir du concret, de mes expériences et découvertes personnelles du personnalisme, à divers moments de ma déjà longue pratique professionnelle. Il s’agira donc d’un témoignage, celui du voyage initiatique en personnalisme de quelqu’un qui s’est révélé personnaliste sans le savoir. Voyage qui s’est accompli en sept étapes, que nous allons rapidement parcourir ensemble.

Première étape : le sociologue du travail

Cette première étape fut celle de mes démarches initiales de jeune chercheur en sociologie du travail. À cette époque (à la fin des années 1950), j’ai découvert, un peu par hasard, les écrits de celui qui allait devenir mon maître à penser en cette matière promise à un bel avenir : Georges Friedmann. Notamment son ouvrage de base, Les problèmes humains du machinisme industriel. Puis, beaucoup plus tard, La puissance et la sagesse.

Ce sociologue, philosophe et penseur d’avant-garde, a emprunté à Mounier son antithèse dialectique entre l’univers des techniques et l’univers des personnes. Le commun message de ces deux grands esprits peut se résumer ainsi : un appel à maîtriser l’univers des techniques pour aider à l’avènement de l’univers des personnes, compenser l’hypertrophie de l’Avoir par un renforcement de l’Être.

Dans le prolongement de ceci, la rencontre essentielle, pour Georges Friedmann, aurait été celle de Jaspers : celui-ci lui aurait ouvert une voie féconde pour une « démocratisation du salut », par la communication interhumaine et la création d’une « communauté d’hommes de raison », ce qui devrait permettre d’échapper à l’« anarchie existentielle ». Ici Georges Friedmann, trente ans plus tard, semble avoir trouvé la réponse à une demande qu’il notait dans un carnet de 1942 : comment définir la voie d’un développement spirituel purement humain, évitant la logique transcendantale du spiritualisme chrétien.

Deuxième étape : le psychosociologue

Après les événements de mai 68, et en partie à cause de ceux-ci, je suis passé de la sociologie du travail à la psychosociologie. En cette nouvelle étape de ma carrière professionnelle, je me suis initié aux analyses et théories d’un autre maître à pensée : Carl Rogers. Ceci notamment à travers les travaux de Max Pagès. Voici quelques jours, j’ai redécouvert par hasard, au fond de ma bibliothèque, un livre oublié de Rogers, intitulé Un Manifeste personnaliste, traduction française de l’original anglais On personal power. Voilà qui ne pouvait que me fasciner et m’interpeller. En tant que psychosociologue, j’avais naguère été séduit par la pratique rogérienne – thérapeutique et didactique – dite « approche centrée sur la personne » (ACP). Mais curieusement je n’avais jamais songé à relier cela au personnalisme en ses dimensions philosophiques, sociologiques et politiques. J’ai donc rouvert cet ouvrage depuis longtemps perdu de vue. Et oh, demi-surprise, qu’ai-je constaté, à la lecture de la préface d’André de Peretti ? Que Rogers ne connaissait ni Mounier, ni ses écrits ! En fait, ce qui l’intéressait, en tant que thérapeute, c’était de travailler au « devenir de la personne » (« on becoming a person », titre anglais de son premier livre sur le sujet).

À la fin de sa vie, il a entamé un dialogue avec Martin Buber et découvert tardivement les écrits de Kierkegaard. Son approche et celle de Levinas ne sont par ailleurs point tellement éloignées l’une de l’autre. Toutefois, l’on peut affirmer que, fondamentalement, il ne connaissait rien, ou très peu, de la philosophie existentielle européenne, et se consacrait essentiellement à une pratique concrète de la psychologie existentielle américaine illustrée par les noms de Maslov, May et Allport.

En fin de compte, nous pouvons considérer que les deux – Mounier et Rogers – se complètent : pour Rogers « la personne en croissance est politiquement la force la plus puissante » ; pour Mounier « la personne est mouvement, création perpétuelle ». Si les deux se rejoignent pour attribuer à la culture la vocation de former et transformer le sujet, je serais tenté de reformuler ceci en des termes qui me sont chers : il s’agit « personnalistiquement » d’investir dans un triple travail de re-liance (à soi, aux autres et au monde). Ce que va éclairer la troisième étape de ce bref voyage rétrospectif.

Troisième étape. Au cœur des sciences humaines

La « reliance » cette notion que j’ai placée depuis trois décennies au centre de mes réflexions personnelles et professionnelles commence à recueillir une indéniable audience au sein du monde académique et scientifique. Elle a notamment la chance d’avoir séduit des auteurs aussi réputés qu’Edgar Morin et Michel Maffesoli, lesquels s’en sont fait de zélés et écoutés promoteurs. Il s’agit fondamentalement, pour moi, d’une notion personnaliste, psychosociologique et sociologique, dont la place naturelle est à situer au cœur des sciences humaines. Pour étayer cette thèse, j’ai demandé à des spécialistes plusieurs disciplines relevant de ces sciences (et même de certaines sciences dites « dures » ou « exactes ») d’exprimer par écrit ce qu’évoquait ce concept pour eux (elles) et en quoi il leur semblait fécond pour le développement de leur champ du savoir. Le résultat a dépassé mes espérances : de cette sorte de « collège invisible » ou de « colloque imaginaire » est sortie une œuvre collective en deux tomes. Le premier est consacré aux dimensions théoriques de la « reliance », le second aux applications pratiques qui lui donnent une consistance concrète. Ont ainsi contribué à cette importante somme, quarante-cinq personnes œuvrant dans quinze disciplines et dans dix pays différents. Parmi elles l’on relèvera notamment les noms de René Barbier, Alain Éraly, Vincent de Gaulejac, Vincent Hanssens, Monique Hirschhorn, Carlo Mongardini, Edgar Morin, Max Pagès, René Passet, Marc-Henry Soulet, Évelyne Sullerot, Gabriel Thoveron pour le tome 1, de Eugène Enriquez, Franco Ferrarotti, Salvador Giner, Véronique Guienne, Jean-Louis Le Grand, Michel Maffesoli, Simon Mukuna, Guy Rocher, Renaud Sainsaulieu, György Szell, Lilane Voyé pour le tome 2.

Pour nous en tenir à l’essentiel, à propos de ce concept : mon analyse part d’un double constat, sociologique d’abord, psychosociologique ensuite. Le constat sociologique : nous vivons dans une société de solitude, d’isolement, de rupture des liens humains et sociaux fondamentaux (la famille, le village, la paroisse, l’atelier), bref dans une société de « déliances » à la fois psychologiques (crises d’identité), sociales (une fourmilière d’hommes seuls : Camus), citoyennes (désengagement et repli sur soi). Le constat psychosociologique : face à ces multiples déliances, émergent de profondes aspirations de « re-liance » : de reliance à soi (reliance psychologique, travail sur l’identité), de reliance aux autres (reliance sociale, recherche de solidarités et de fraternité), de reliance au monde (reliance culturelle, écologique et civique, affirmation de la citoyenneté).

Si cette notion de reliance mérite, me semble-t-il, une place de choix au cœur des sciences humaines, il est évident que l’on peut en dire autant de celle de « personne » (sans cesse appelée à approfondir ces trois types de reliances)… et donc a fortiori du personnalisme lui-même. Osons un pas de plus : la reliance ne pourra-t-elle ou ne devrait-elle pas se voir attribuer un rôle central au cœur de l’élaboration des théories et pratiques personnalistes ?

Quatrième étape : autour de communautaire

Pour Mounier, le personnalisme se doit d’être essentiellement communautaire. Mounier conjugue la tradition française (conscience de soi, lucidité, maîtrise) avec celle du christianisme primitif et de la pensée russe à travers Berdaieff (conscience du nous, solidarité, oblation). Ce qui le conduit à critiquer avec force la primauté du sujet individuel dans son premier texte d’Esprit : « Nous sommes contre la philosophie du Moi, pour la philosophie du Nous ».

En cela, son appel rejoint, évoque ou suscite, de façon paradoxale et contradictoire, un problème psychosociologique et politique contemporain : celui du « communautarisme ». Du moins en France, où il s’agit d’une dérive, abondamment fustigée, de la tendance naturelle à recréer des communautés à taille humaine, structures intermédiaires et nécessaires entre les individus isolés et les grands ensembles isolants. Dans d’autres contextes culturels, sociaux et nationaux (États-Unis, Belgique, etc.), il n’en est point de même : les termes « communauté » et « communautaire » y sont positivement valorisés.

Ainsi, j’ai pu mettre en évidence ce que j’ai appelé « la tentation communautaire », tentative de synthèse ou de compromis entre la tentation totalitaire et la tentation libertaire, toutes deux présentes au sein de tout groupe humain. Ceci à partir de l’étude psychosociologique d’une communauté de jeunes dans la foulée de mai 68 : leur nostalgie de la famille communautaire et de la fraternité, leur désir de reliance, la mise à l’épreuve de leur utopie communautaire, la dimension initiatique de cette expérience, le substrat personnaliste (inconscient ?) de celle-ci.

Cinquième étape : la dynamique de groupe

Dans la droite ligne des enseignements de Rogers sur l’intervention psychosociologique et de Mounier sur le personnalisme communautaire, j’ai progressivement élaboré, avec mon équipe d’animateurs psychosociologues et dans le cadre d’une chaire que m’a confiée mon université, un séminaire résidentiel original – « communautaire » en quelque sorte – de formation psychosociologique aux relations humaines et à la gestion des groupes sociaux (entreprises, associations, organisations, institutions, etc.). En fait un séminaire de sensibilisation aux reliances humaines et sociales.

Résidentiel, ce séminaire de trois jours provoque chez nos étudiants une « déliance » par rapport au cadre formel des structures universitaires classiques. Cette déliance est la première condition pour favoriser un travail de « reliance » à soi (psychologique), aux autres (psychosociologique) et, idéalement, au monde (civique : formation d’agents de changement social). Ce faisant, nous appliquons – consciemment ou inconsciemment – des idées chères à Mounier : « l’apprentissage du Nous ne peut se passer de l’apprentissage du Je et du Tu », « le Nous est une entité extérieure au Moi qui le lie, le traverse, le fait vivre ». Car pour Mounier, si l’individualisme saisit le Moi comme une réalité isolée, si son premier souci est de centrer l’individu sur soi, le premier souci du personnalisme est en revanche de le décentrer pour l’établir dans les perspectives ouvertes de la personne. C’est en ce sens qu’il affirme que l’expérience primitive de la personne est l’expérience de la seconde personne, celle du Tu. Toujours pour Mounier, le Tu et, en lui, la Nous, précède le Je et l’accompagne : le Tu et le Je, tout en restant Je et Tu, forment le Nous, c’est-à-dire la communauté. En d’autres termes, le personnalisme de Mounier, par-delà la relation duelle, plus que l’aboutissement du Je d’un sujet, considère que c’est surtout la place d’un sujet dans la communauté des sujets qui constitue le réel aboutissement. La notion de personne sous-tend que ce n’est qu’en permettant à l’individu de rejoindre le Nous de la communauté qu’il trouvera les moyens de développer en toute direction ses aptitudes.

Tels sont très précisément les principes, valeurs et conceptions qui inspirent nos séminaires : sensibiliser nos étudiants – et les cadres d’organisations dans d’autres activités similaires – aux relations humaines, aux reliances sociales et communautaires, favoriser le devenir de leurs personnes en tant qu’êtres relationnels et non plus en tant qu’individus, le tout à partir d’un travail de reliance à soi (sur leur identité, sur leur Je), de reliance aux autres (sur leur besoin de fraternité, sur le Tu), de reliance au monde (sur leur devoir de citoyenneté, sur le Nous du groupe et sur le Nous du social extérieur). Bref les orienter vers le Nous communautaire, social et citoyen.

Sixième étape : la science politique

Emmanuel Mounier a insisté à plusieurs reprises sur l’urgente nécessité de l’engagement. : il a toujours appelé de ses vœux à la fois la révolution spirituelle et la révolution des structures.

Mais quelle révolution des structures ? Quel engagement ? Mounier a beaucoup réfléchi et écrit sur ces problèmes de la science politique. Cependant il s’est toujours méfié de l’abstraction politique, d’une science qui serait détachée de l’action. Il a voulu échapper au classique « ni droite ni gauche », non pas aux exigences de l’engagement.

Certes son rêve a toujours été – cela a été maintes fois souligné – de proposer, explorer, dégager une troisième voie, distincte tant du libéralisme sauvage que du communisme totalitaire, tant de l’individualisme atomisant que du collectivisme aliénant. Dans cet esprit, son engagement politique va constituer le prolongement logique de sa conception du personnalisme communautaire.

C’est dans sa représentation de la personne que Mounier voit l’inspiration politique. La tâche politique, pour elle – la personne – et selon lui, est de travailler à l’élaboration de quelques communautés à sa mesure, d’aller vers le Nous communautaire. En d’autres termes, relier le concret quotidien avec l’utopie, par-delà les idéologies sclérosées et sclérosantes. La solution, pour lui, consiste donc à favoriser la création de communautés libérées (la famille, l’église, les syndicats, les mouvements de jeunesse, etc.) par l’éducation et la culture, destinées à relier les individus isolés, entre eux et avec les institutions isolantes. Cette vision des choses politiques – d’origine à la fois thomiste et proudhonienne – est foncièrement anti-jacobienne et finalement d’orientation fédéraliste. Face à la conjonction des impérialismes nazi et soviétique, Mounier plaide, dès 1938 ; pour la promotion d’une réalité fédérale de l’Europe à construire. Vision prophétique s’il en est… et d’une brûlante actualité !

Tel a bien été le paradoxe d’Esprit : fondé à l’écart de la politique, et presque contre elle, Esprit s’est trouvé à son corps défendant de plus en plus engagé dans la tumultueuse et douloureuse histoire de son temps…

D’un point de vue politique et sociologique, le personnalisme et la reliance peuvent apparaître comme les paradigmes émergents de la société hypermoderne et du secteur quaternaire (celui des services non-marchands échappant à la logique du progrès chère à mon maître Fourastié). En cela ils sont tous deux dans le sens de l’histoire, de la politique et de l’avenir.

Septième étape : pour une sociologie existentielle

Inspiré, consciemment par ma formation psychosociologique, inconsciemment par mon inclinaison personnaliste, je plaide depuis maintenant vingt denses années pour que soit mise en chantier une sociologie indispensable à mes yeux, que j’estime pertinent de nommer sociologie existentielle. Il s’agit là de ma grande utopie, que j’espère réaliste, de mon projet intellectuel et professionnel fondamental.

De quoi s’agit-il ?

D’une sociologie qui ne se limiterait pas à la (nécessaire) étude des structures sociales et des mouvements sociaux, mais qui intégrerait dans ses modèles et analyses le personnel, le subjectif, l’irrationnel, l’affectif, le spirituel (Emmanuel Mounier : « L’esprit est une conquête sur nos paresses »). Tel est le projet que j’ai défini en 1985 lors de ma sortie de charge en tant que président de l’Association internationale des Sociologues de Langue française, dans une « adresse présidentielle » que j’ai intitulée (de façon prémonitoire pour moi – et à cet égard plus ou moins personnalistiquement inconsciente – « La sociologie… et la personne ? », au terme d’un congrès lui-même intitulé « 1984… et alors ? » (autre interpellation significative dans une perspective personnaliste…).

Pour moi, une telle sociologie existentielle se doit d’être, en sa nature profonde, personnaliste (Emmanuel Mounier : « l’existence est une conquête) et humaniste : elle aurait pour vocation essentielle de traiter, dans une optique sociologique, des problèmes humains vécus par chacun d’entre nous, c’est-à-dire ceux de la Naissance, de la Vie, de la Mort, de l’Amour. Ceci lui imposerait d’établir et développer des liens étroits avec ces disciplines sœurs que sont, à cet égard, la psychologie et la philosophie (le psychologique, le sociologique et le philosophique ne constituent-ils pas trois dimensions centrales du personnalisme ? En d’autres termes : la reliance à soi, la reliance aux autres, la reliance au monde et à l’univers…).

Élaborer une telle sociologie implique une indispensable remise en cause des préjugés rationnels, objectivistes, « scientifiques » (au sens réducteur de cet épithète) qui tiennent le haut du pavé au sein de certaines sciences dites « humaines ».

En ce sens, le personnalisme a – ou devrait avoir – une place privilégiée au cœur des sciences humaines : n’est-il pas, en son essence, science de la Vie, de la Personne, du Citoyen en la Cité ? N’est-il pas porteur d’une « Vie nouvelle », et de celle-ci comme Œuvre ?

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Informations complémentaires

Année

2007

Auteurs / Invités

Marcel Bolle De Bal

Thématiques

Emmanuel Mounier, Humanisme, Kierkegaard, Personnalisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sciences humaines, Sociologie, Vivre ensemble