Paradis fiscaux et blanchiment : une vérité cachée

Éric Vernier

 

UGS : 2015030 Catégorie : Étiquette :

Description

Aujourd’hui, la fraude tombe mal parce qu’elle est beaucoup moins cachée qu’il n’y paraît, puisque tous les jours on a une nouvelle affaire qui sort et malheureusement chaque affaire fait oublier la précédente. Et on a déjà oublié l’affaire Guéant, ainsi que l’affaire Cahuzak, ou encore l’affaire Thomas Fabius, l’affaire Florence Lamblin. Il y a beaucoup d’affaires comme celles-là, puis on les oublie petit à petit et c’est un peu dommage. Donc on va se remémorer tout cela, et surtout, on parlera de réalité. Cette réalité criminelle et financière qui, malheureusement, nous permet, aujourd’hui, de nous indigner.

Évoquons d’abord l’argent sale, celui qui va devoir, justement, être blanchi. Tout le monde sait qu’il y a de l’argent sale partout dans le monde.

Quelques chiffres et des explications sur le fonctionnement

L’argent sale concerne deux types de monnaies en quelque sorte : c’est d’abord ce que l’on appelle l’argent noir qui est créé par les acteurs traditionnels de l’argent sale, c’est-à-dire les grandes organisations criminelles, ce que l’on appelle communément les mafias. Ensuite on a des personnes dont on parle un peu plus aujourd’hui, c’est ce que l’on appelle les « acteurs honnêtes », c’est-à-dire les hommes politiques, les chefs d’entreprise, les fonctionnaires, les hommes d’affaires ou les banquiers, qui, à un moment donné, vont basculer de l’autre côté de la frontière légale, c’est-à-dire qu’ils vont accepter la corruption, qu’ils vont frauder le fisc, qu’ils vont détourner des fonds, qu’ils vont procéder à des délits d’initiés, etc. Ils vont produire de l’argent « gris ». Et lorsque l’on parle de l’argent sale, il s’agit de cet ensemble.

Arrêtons-nous quelques instants sur l’argent « noir » pour bien rappeler ce qu’il y a derrière cette expression. Un terme a été inventé, il y a quelques années, il s’agit du PCB, produit criminel brut. On entend par là le PIB des activités criminelles. Ce PCB, aujourd’hui est, approximativement, de l’ordre de deux mille milliards de dollars par an. Deux mille milliards de dollars – j’ai beau être financier, à partir de quelques zéros, je suis toujours un petit peu perdu –… Comparer cela au PIB, puisque l’on parle bien d’un PIB particulier, cela en fait la huitième puissance mondiale. C’est-à-dire que deux mille milliards, c’est quasiment le PIB de la France, c’est autant que celui de l’Italie, c’est plus que tout le continent africain réuni.

De ces deux mille milliards, une grande partie va être blanchie. À peu près mille cinq cents milliards vont être blanchis et vont être injectés dans notre économie. Ils vont profiter à des investissements, notamment, immobiliers : on peut citer des investissements immobiliers à Paris avec les fameux bien mal acquis qui viennent d’Afrique.

On parle de PIB parce que vous le savez peut-être, ou peut-être pas, mais l’Europe, depuis le 1er septembre 2015, oblige tous les pays européens à intégrer l’argent de la prostitution et l’argent de la drogue dans le PIB, ce qui permet à tous les pays européens d’augmenter leur PIB de trois points, à peu près, en moyenne.

À une certaine époque la Grèce l’avait fait (c’était en 1995), et c’était interdit, mais elle avait augmenté son PIB de vingt-cinq points grâce à l’intégration des revenus cachés. Certains sont pour cette addition : ils se disent que la comptabilité n’a rien à voir avec l’éthique, n’a rien à voir avec la déontologie. Mais vous savez très bien ce que l’on est en train d’intégrer dans la conscience, si, effectivement, dans le PIB officiel, on intègre la prostitution et la drogue.

Que représente la drogue ? C’est la première activité mondiale et c’est même, si l’on considère les aimantations économiques, la deuxième activité au monde, toutes activités confondues.

La première activité légale, c’est la vente d’arme. La deuxième activité, c’est la drogue : devant le pétrole, devant l’énergie, devant l’agro-alimentaire. La drogue c’est, si on parle de chiffre d’affaires, environ mille cinq cents milliards de dollars chaque année, c’est-à-dire que l’on est dans l’industrialisation complète de cette activité, avec des sous-marins qui transportent la drogue entre le Mexique et Miami.

Le haschich marocain représente trois milliards d’euros de chiffre d’affaires. Comparé au PIB du Maroc qui est de cent milliards, c’est une activité qui est extrêmement lucrative puisque sur ces mille cinq cents milliards, il doit y avoir, à peu près, huit cents milliards de bénéfice ; huit cents milliards qui seront en partie blanchis et qui vont entrer dans notre économie.

Parlons aussi du trafic d’êtres humains. Si on parle de la prostitution avec tous les réseaux. On y reviendra tout à l’heure pour vous montrer comment sont traitées, aujourd’hui, les femmes et c’est très loin de la Bretonne qui vient se perdre à Paris. On est dans des réseaux internationaux extrêmement vivants, extrêmement puissants.

Lorsque c’est déroulé le championnat d’Europe de football en Ukraine, ce championnat a rapporté, sur ces trois semaines d’événement, cinq cents millions d’euros de recette. Au même moment, toute la prostitution que l’on a mis autour des stades – puisqu’à ce moment-là les mafias albanaise, russe, biélorusse et ukrainienne ont ramené les filles autour des stades pendant l’événement –, cette prostitution a rapporté trois cents millions d’euros, c’est-à-dire plus de la moitié de l’événement lui-même.

Le trafic d’être humains, c’est aussi le trafic d’organes, c’est le trafic d’organes d’enfants qui est en train d’exploser. C’est anecdotique, mais le trafic d’organes représente dix pour cent des transplantations dans le monde. Cela rapporte énormément d’argent à de nombreuses mafias et notamment en Amérique du Sud, au Pakistan, en Chine, etc. Le trafic d’enfants se développe, malheureusement.

La contrefaçon qui représente, aujourd’hui, dix à quinze pour cent du commerce mondial – quatre-vingts pour cent de cette contrefaçon est chinoise. Cela dit, rien qu’avec la contrefaçon la Chine détient huit pour cent des échanges mondiaux.

En ce qui concerne les médicaments, c’est plus de quinze pour cent de contrefaçon, aujourd’hui, grâce à Internet. Si on va en Afrique subsaharienne, les médicaments contrefaits représentent plus de quatre-vingt-cinq pour cent des médicaments vendus.

Et puis on en arrive à l’environnement, avec des méthodes qui se développent petit à petit, avec les bateaux que l’on coule remplis de cochonneries au large de la Méditerranée. C’est la spécialité de certaines mafias italiennes, pour ne pas dire les « éco-mafias », qui rendent toxiques les eaux méditerranéennes jusqu’à augmenter le taux de cancer dans le sud de l’Italie par rapport au reste du pays.

Voici quelques éléments de ce qui va produire énormément d’argent : on parle en centaines de milliards de dollars et qui vont être blanchis pour être intégrés dans notre économie.

Cet argent va être blanchi, notamment, grâce aux paradis fiscaux, dont on parle beaucoup en ce moment. Les paradis fiscaux sont une particularité. En finance, on n’a pas les septante-deux vierges, mais on a trois paradis, ce qui n’est pas mal. Effectivement, on parle toujours des paradis fiscaux, mais ce qui pose problème ce n’est pas seulement l’aspect fiscal, c’est surtout que ces paradis fiscaux sont en même temps, très souvent, des paradis bancaires, c’est-à-dire des lieux avec une opacité totale, ce qui permet de faire tout ce que l’on lit, aujourd’hui, dans les journaux. Puis ce sont des paradis judiciaires, c’est-à-dire que ce sont des territoires où l’on ne vous demande pas d’où vient l’argent, d’où il provient, ou comment vous l’avez gagné. C’est ce cumul des trois qui, aujourd’hui, pose problème et qui permet de se produire tout ce que l’on entend chaque jour.

Dans ces paradis fiscaux, il y a plusieurs dizaines de trillions de dollars – maintenant on parle de trillions parce que les milliards et les millions ne sont plus suffisants –, il y a vingt-cinq trillions rien que sur les mécanismes financiers et il faut rajouter l’immobilier, les yachts, les œuvres d’art, etc.

Pour vous expliquer ce que représente dix trillions, c’est en fait dix mille milliards d’euro, cela représente six mille cinq cents millions de milliards d’anciens francs français. On a du mal à croire que ces paradis n’existent pas, puisqu’on a entendu des hommes politiques dire que c’était terminé en 2009, et on a encore entendu, il y a peu de temps, dire : « Ça y est ! On a trouvé une solution ».

On arrive quelquefois par certain calcul à dire qu’il y a zéro paradis fiscaux dans le monde. Ce qui est quand même assez étonnant, car en fait si on écoute les ONG, il y en a plutôt une soixantaine – c’est à peu près mon calcul aussi. Ces paradis fiscaux sont essentiellement basés en Europe et dans les Caraïbes. Il y a donc du travail si l’on souhaite éradiquer le problème.

Certains de ces paradis fiscaux sont très proches de l’Union européenne puisque certains en font même partie. Ils font partie de la Grande-Bretagne, voire de la France. Pensons à Monaco ou Andorre qui ne sont pas très éloignés, puisque le président de la République française est en même temps prince, ou co-prince, de ces territoires.

Voici quelques exemples de blanchiment pour vous montrer quelle est la facilité de blanchir des millions, des milliards et ce, quelle que soit l’origine de ces fonds :

– Le prêt adossé qu’ont dû utiliser des gens comme Jérôme Cahuzak, Thomas Fabius ou d’autres.
Le prêt adossé ou le prêt autofinancé, c’est très simple : vous avez de l’argent sale, un million de dollars par exemple, qui part dans les îles, dans la région des Caraïbes, qui va être déposé dans une banque tout à fait normale – il ne faut pas croire que là-bas vous avez des banques suspectes, c’est l’UMP, c’est la Caisse d’Épargne, etc. Cet argent va être viré au Luxembourg, il passera d’abord par plusieurs pays pour brouiller les pistes. En même temps, vous avez quelqu’un en France qui empruntera un million de dollars auprès d’une banque londonienne. La banque de Londres va dire : « C’est d’accord, je vais vous prêter un million de dollars, mais qu’est-ce que vous me donnez en garantie ? » L’emprunteur répondra qu’il lui donne en garantie l’argent qui est bloqué au Luxembourg.

Voilà comment on transforme une valise de billets en emprunt tout à fait légal. Ensuite, le blanchisseur soit ne remboursera pas et la banque se remboursera auprès de la banque luxembourgeoise, on aura alors effectivement blanchi ce million ; soit il investira dans l’immobilier ou dans des entreprises et donc il y aura toujours ce million de dollars bloqué au Luxembourg pour régler l’opération et pour à nouveau emprunter et pour à nouveau investir. C’est comme cela que les grandes mafias se sont constituées des empires.

Lorsque l’on parle de grandes mafias, cela peut être des mafias étatiques tel que certains pays, notamment, des pays du Golfe, des provinces de Chine ou d’ailleurs.

– Le blanchiment à domicile, c’est encore plus simple. Comme son nom l’indique, vous blanchissez de l’argent sans bouger de chez vous.
Vous avez un homme d’affaires qui a quelques activités parallèles dans  la région de Bordeaux ou de Bergerac, par exemple. Heureusement, il a un compte au Lichtenstein. Il appelle son banquier et lui dit : « Écoutez, j’ai un million d’euros dans une valise qui m’embête, est-ce que vous pouvez m’aider ? » Le banquier très serviable, va lui dire : « Bien sûr, je vais vous aider », et il va lui envoyer un autre de ses clients dont le métier c’est de transporter des valises, que l’on appelle aussi le « convoyeur ».

Le convoyeur va arriver chez l’homme d’affaires bordelais, va prendre la valise et va immédiatement prévenir le banquier qui va virer huit cents mille euros du compte du convoyeur sur le compte de l’homme d’affaires.

Voilà comment un million d’euros sales dans une valise se transforme en huit cents mille euros bien planqués dans une banque liechtensteinoise et permettra d’investir à travers le monde de manière très discrète. Ici, le risque pour l’homme d’affaires est très minime, il a lavé et blanchi son argent. Le banquier, lui, il a fait son métier, il ne risque rien. Le convoyeur, lui, a pris un petit peu de risque, mais c’est son métier. Et son risque, il l’a fait payer de vingt pour cent. C’est plutôt pas mal, il a gardé deux cents mille euros dans l’histoire. Ces convoyeurs sont souvent des proches de ministres, de rois, de princes. Ils détiennent l’immunité diplomatique qui leur permet de transporter la valise comme bon leur semble. Comme ils sont proches de ministres, de roi ou de princes, pour blanchir définitivement  le contenu de la valise, cela ira très vite, il leur suffira de le mettre dans le trésor royal ou princier dont personne ne connaît ni le montant ni l’origine.

– Et puis on arrive à un autre type de montage, et ce sont les plus inquiétants, aujourd’hui, ce sont des montages où on va mêler plusieurs types de blanchiment.
C’est-à-dire qu’avec ces milliers de milliards, qui, chaque année, rentrent dans l’économie après avoir été blanchis, les mafias, les élus politiques vont investir dans l’immobilier, vont investir dans des entreprises industrielles, vont prendre des participations dans des grandes entreprises, vont acheter des Pme. On en connaît dans le milieu du vin, dans le cognac, mais aussi dans d’autres activités, notamment dans le sud de la France. Des empires vont se créer petit à petit et vont devenir finalement des activités tout à fait légales avec des gens qui sont tout à fait honorables à leurs têtes, alors qu’il y a une activité criminelle par derrière. Aujourd’hui, certains gouvernements – y compris le gouvernement français – encouragent certains investissements russes ou Qataris qui – je peux vous l’assurer d’après mon travail –, présentent des fonds qui sont très suspects, pour ne pas dire plus.

Si on revient sur les trois thèmes importants, c’est-à-dire « liberté », « égalité », « fraternité », qui viennent d’être évoqués, on arrive petit à petit à des mafias pirates et des à gouvernements pirates, si on reprend les termes de Jacques Attali.

Et cette situation aboutit à la pauvreté et à l’illettrisme parce que, comme les extrémistes en politique, ceux qui sont dans l’argent sales font en sorte que les gens qui sont autour d’eux restent profondément dans la pauvreté puisque c’est ce qui leur permet de les tenir et de leur faire faire les pires abominations en termes de criminalité. Provoquer l’illettrisme, c’est vraiment le fond de ces mafias qui sont bien plus présentes que ce que l’on peut croire et qui plongent certaines régions, et je pense notamment aux Pouilles ou à la Calabre dans le sud de l’Italie, dans la pauvreté. Il ne faut surtout pas que ces régions se développent, sinon cela entraverait les activités mafieuses.

Observons aussi la corruption grandissante. Souvent on montre du doigt des pays comme le Maroc, parce que l’on voit de temps en temps un policier qui prend un billet de quelques dirhams. Mais en fait la corruption, c’est surtout dans nos pays qu’elle s’exerce. Elle est évaluée à peu près trente milliards d’euros par an, car en France, la corruption ce n’est pas un billet d’un dirham, c’est à chaque fois quelques centaines de milliers d’euros ou de millions qui s’échangent, notamment lors de passage d’appels d’offres.

La drogue, on sait que, par rapport à la liberté, c’est un vrai problème. Aujourd’hui, on assiste à une augmentation des consommateurs sans précédent, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que les prix ont extrêmement baissé, pour justement avoir un peu plus de clients. Aussi parce qu’on est plongé dans une crise extrêmement forte et cela engendre une augmentation des consommateurs. Si on regarde uniquement l’héroïne, entre les années 2008 et 2010, le marché a été multiplié par quatre.

Le trafic de drogue favorise aussi l’enrichissement des terroristes. Pour rappel cela concerne mille cinq cents milliards, lorsque l’on considère les talibans.

Lorsque l’on regarde ce qu’il s’est passé au Mali, on s’aperçoit que derrière un combat religieux extrémiste, on a surtout du trafic de drogue. Et lorsque l’on regarde ce qu’il se passe en Afghanistan, entre les gouvernements successifs et les talibans, leur combat c’est plutôt de savoir qui va détenir les champs d’opium.

Pour la prostitution et le trafic d’êtres humains, il y a tout un débat qui souvent est idéologique et assez basique. Derrière cela, on oublie la réalité cruelle de la prostitution et du trafic d’êtres humains. On a évoqué l’Ukraine par rapport au championnat d’Europe de football. Mais on peut parler aussi de la gestation pour autrui. Depuis plus de quinze ans maintenant, en Thaïlande par exemple, on a des usines à bébés, c’est-à-dire que l’on va engrosser des jeunes femmes de quatorze, quinze ans, que l’on va payer cent ou deux cents dollars pour les neufs mois de grossesse, on va les faire enfanter et on revendra les bébés à des organismes qui, justement, s’occupent de la gestation pour autrui. Cela se déroule à présent en Guinée, où vous avez des usines à bébés qui ont été créées parce que, justement, il y a cette possibilité aujourd’hui. Et dès qu’il y a une possibilité de gagner de l’argent, les mafias s’engouffrent dedans.

On a démantelé, il y a deux ans, un réseau de proxénètes espagnols qui travaillaient avec la Guinée. Et quand on a récupéré les filles, qui sont transportées dans des conteneurs pour arriver en Europe, on a découvert que, sur leur bras, il y avait un code-barres tatoué. Elles étaient gérées par code-barres ! C’est de l’esclavage.

On a aussi un problème de mimétisme. Aujourd’hui si on veut travailler proprement –, même si le chef d’entreprise est honnête et veut vraiment continuer à travailler dans le cadre de ses valeurs –, avec la concurrence des entreprises mafieuses qui peuvent casser les prix et faire disparaître les gens honnêtes de manière très naturelle, à cause de cette concurrence, les entreprises honnêtes, dans certaines régions, sont obligées d’avoir des pratiques, des comportements à la limite de la légalité pour pouvoir survivre. Dans certains cas, l’entreprise commence à utiliser des produits de mauvaise qualité, des produits contrefaits pour pouvoir baisser leurs prix et pouvoir concurrencer ceux qui sont en face et qui, eux, n’hésitent pas à utiliser ce type de produits. C’est ce qu’on appelle aussi la « double peine ».

En Corse, par exemple, le racket est tel que les entreprises sont obligées de frauder le fisc pour pouvoir payer les sommes rackettées. Le racket est tel que la seule façon de survivre, c’est de gagner de l’argent ailleurs. Et où va-t-on gagner cet argent ? On va gagner de l’argent sur le fisc et c’est pour ça que l’on parle de « double peine » puisqu’il y a deux fiscalités : celle qui est de la Corse et celle qui est de l’État. Vous payez celle qui est en Corse parce que pour l’État, vous serez peut-être contrôlé et si vous êtes contrôlé, vous aurez peut-être une sanction. Mais si vous ne payez pas le racket, la sanction tombe immédiatement : vous avez une balle dans la tête.

Le phénomène de blanchiment, de paradis fiscaux, crée un impact sur l’économie et sur l’égalité des chances entre les peuples notamment. C’est, d’abord, le trou noir de la balance des paiements – vous savez que si on accumule toutes les balances des paiements dans le monde, on arrive à zéro –, ce qui sort d’un pays rentre forcément dans un autre. Donc chaque année, on a des centaines de milliards qui manquent à l’appel. Ces centaines de milliards de dollars, c’est quoi ? Ce sont les centaines de milliards qui rentrent dans les paradis fiscaux et dont on ne sait pas d’où ils arrivent. Ils arrivent d’Afrique, par exemple. Il faut savoir que quand vous donnez un euro de subvention d’aide publique à l’Afrique, il y a entre deux et dix euros, selon les pays, qui sont planqués dans les paradis fiscaux. On pourrait donner deux ou trois fois plus d’aide à l’Afrique, mais il y aurait toujours des problèmes tant que les élus politiques de ces pays évaderont les sommes d’argent qu’ils ont spolié à leur peuple.

L’argent sale ne sert à rien : il est planqué et on ne peut pas l’utiliser. En revanche, lorsque l’argent est blanchi, il va être investi dans les pays où tout le monde investit, c’est-à-dire dans les pays riches. Donc le phénomène de blanchiment va accentuer la fracture entre pays pauvres et pays riches, il va appauvrir les pays pauvres et enrichir les pays riches. C’est l’accentuation des tendances à la largesse. Lorsqu’un marché fonctionne bien, les blanchisseurs y vont. C’est, par exemple, l’immobilier en Espagne ; il y a quelques années, on y a construit beaucoup d’immeubles. Par contre dès que ça ne va plus, les blanchisseurs s’en vont. Ce qui fait que la chute du secteur va s’accentuer, s’accélérer et le cas d’école de l’Espagne exprime bien cette vision avec un immobilier qui était monté extrêmement haut et qui est retombé très rapidement et très violemment.

Les blanchisseurs sont actuellement au Maroc ou en Afrique du Sud. Et on va retrouver le même phénomène : d’ailleurs on commence à le sentir au Maroc, avec des constructions un petit peu trop importantes.

Destruction de l’économie du marché

Les blanchisseurs ont tellement d’argent sale qu’ils peuvent investir dans des entreprises et casser les prix en attendant que toutes les entreprises honnêtes se cassent la figure. Eux, ils disposent d’argent sale, ils ont le temps d’attendre, ils peuvent attendre des années s’il le faut. Et donc l’économie du marché est complètement faussée par cette dimension.

Un petit chiffre pour rappeler tout cela en termes d’égalité : le patrimoine des quatre-vingt-cinq personnes les plus riches dans le monde correspond à celui des trois milliards les plus pauvres. Les Bordelais ont une petite idée de l’égalité mondiale aujourd’hui.

Au niveau de la fraternité, lorsque l’on donne un euro d’aide à l’Afrique et aux pays du Sud, il y a entre deux et dix euros qui partent dans les paradis fiscaux et qui, donc, ne contribuent par au développement de ces pays.

Un exemple parmi d’autre aussi, après le printemps arabe, on a beaucoup parlé de Ben Ali, cela fait trente ans que l’on sait ce qui se passe en Tunisie avec Zine el-Abidine Ben Ali et sa belle-famille Trabelsi, c’est vingt-cinq pour cent des revenus des sociétés privées, et c’était lui le président du pays.

Les paradis fiscaux qui représentent des centaines de milliards d’euros chaque année sont des pertes sèches pour les États. Les pertes fiscales et sociales, cela fait à peu près cent milliards d’euros. Si on prend le cas de la France, on demande aux Français, aux classes moyennes, de faire des économies : tout le monde serre la ceinture, il y a un appauvrissement, une paupérisation de la population française. Or en même temps, il y a cent milliards de perte sèche. C’est-à-dire que les cinquante milliards d’économie plus les cinquante milliards qui nous manque et que l’on essaye de trouver, en fait, on les a : ce sont ces cent milliards de perte sèche et de travail caché lié à la fraude fiscale.

Voilà le monde d’aujourd’hui, tel que les économistes et quelques autres le voyons. C’est un monde en trois dimensions, mais on voit que ces trois dimensions sont en interconnection, en interactions permanentes. Et ça, c’est nouveau parce que le crime a toujours existé, le blanchiment a toujours existé. Ce qui est nouveau, c’est qu’en ce moment tout le monde travaille ensemble, les uns ont besoin des autres : ceux qui sont dans l’argent noir, ceux qui sont dans l’argent gris et ceux qui sont dans l’argent propre.

Vous avez en fait trois secteurs aujourd’hui, si on parle d’un point de vue financier et économique :
– le secteur légal, celui que vous connaissez, celui des activités officielles et propres ;
– le secteur illégal, trafic de drogue et autres ;
– le secteur légal-maffieux, celui qui est nouveau, c’est-à-dire un secteur légal, des activités légales, mais les actionnaires sont des membres des organisations criminelles internationales.

Ce que l’on voit dans ce schéma, c’est qu’il y a une interconnexion entre tous ces mondes. Lorsque l’on examine le revenu du secteur légal, il permet d’acheter, par exemple, de la drogue, qui procure du revenu au secteur illégal et ce revenu au secteur illégal va permettre, une fois blanchi, d’acheter des entreprises tout à fait légales qui appartiendront aux organisations maffieuses.

L’autre nouveauté, c’est que ce secteur légal-maffieux ne cesse de grandir. Encore une fois, n’oublions pas que mille cinq milliards sont injectés, chaque année, en provenance des activités criminelles. Et il faut y ajouter l’argent gris : l’argent gris c’est un PCB (produit criminel brut) de cinq mille milliards de dollars. L’argent noir et l’argent gris, cela fait sept mille milliards de dollars d’argent sale, et ces sept mille milliards, c’est dix pour cent du PIB mondial qui vont être injectés chaque année dans l’économie. Certains diront tant mieux.

Alors quelles réponses ? Ces réponses sont plus des questions que des réponses – on continue à s’indigner –. Certains proposent, et de plus en plus, c’est ce qui est inquiétant, de tout légaliser.

Évidemment, si on dit que la drogue c’est légal, si on dit que la prostitution c’est légal, si on dit que le trafic d’organes c’est légal, cela devient autre chose que du crime, cela devient légal. Les personnes qui parlent comme cela sont de plus en plus nombreuses. Et on commence avec cette intégration dans le PIB : ce ne sont plus quelques individus qui le propose, c’est l’Europe qui le propose. On pourrait se dire pourquoi pas, si on légalise tout, il n’y a plus de crimes. Mais partout où on a légalisé la drogue, ce n’est pas l’État qui possède des champs d’opium ou de coca, ce sont encore les mafias qui en profitent. Ce qui est le plus inquiétant dans ces réponses qui paraissent un peu basiques, c’est, surtout, que l’on sent de plus en plus qu’il n’y a plus de vision, qu’il n’y a plus de regard vers l’avenir pour une société, qu’il n’y a plus de philosophie, qu’il n’y a plus de réflexion, c’est-à-dire que l’on essaye de répondre au jour le jour. Et on se dit : « Mais oui, pourquoi pas, si on légalise, il n’y a plus de problème et en plus on va pouvoir taxer ces activités et on va faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État ». Ce raisonnement, on commence à l’entendre de plus en plus, même sur le plan politique. Même au Maroc, où certains députés veulent légaliser le kif. Pourquoi pas ? C’est une drogue douce, cela ne fait pas de mal ? Tout cela pour vous expliquer qu’un discours commence à entrer dans la tête de nombreuses personnes.

Voilà l’essor d’une société sans vision, sans solde. Et quand je vous parlais des affaires, c’est qu’aujourd’hui il y a une affaire, mais qu’il y en avait une hier ; aujourd’hui c’est un ministre, hier c’était la BMP, avant-hier c’était le Luxembourg, avant-avant-hier … Et donc tout ceci fait que l’on répond au jour le jour, on s’active, on s’énerve, on s’indigne, mais on s’indigne quelques heures et puis on passe à autre chose.

Ce qu’il manque, c’est, effectivement, cette réflexion et cette proposition sur le long terme. Quelles sont les réponses ?

La première est très simple, très simple à dire : d’ailleurs elle est sur papier, mais plus difficile à réaliser ; c’est lutter contre la pauvreté et l’illettrisme. Avant de lutter contre la criminalité, avant de lutter même contre les extrémismes, c’est bien de lutter contre la pauvreté et l’illettrisme qui sont essentiels. On sait que plus il y a de développement économique, plus il y a de gens instruits et moins il y a de criminalité.

C’est sensibiliser et intégrer les paramètres de la criminalité dans toutes les réflexions, ça c’est la deuxième réponse.

Mon travail depuis quelques années, c’est d’informer le plus grand nombre, c’est de sensibiliser parce que, comme pour l’écologie, comme pour la lutte anti-mafia à Naples, le sursaut, la réaction viendra de la base. Elle ne viendra pas d’en haut parce qu’on constate – sans entrer dans le discours « tous pourris » – le système empêche que cela vienne d’en haut. Cela viendra donc d’en bas et c’est pourquoi il faut informer et sensibiliser le plus grand nombre, mais la réponse doit être universelle. Si on agit localement, et localement peut être aussi à l’échelle de l’Europe, ce sera vraiment insuffisant. Si on ne fait rien sur le plan global, rien ne changera parce que si vous ne changez les règles que sur quelques territoires, que dans quelques pays du monde, les autres pays seront encore totalement disponibles.

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Éric Vernier

Thématiques

Blanchiment, Économie mondiale, Finance mondiale, Mafias, Paradis fiscaux, Rapports Nord-Sud / Solidarité internationale, Trafics