Orwell et nous

Marcel VOISIN

 

UGS : 2014034 Catégorie : Étiquette :

Description

Comme l’a montré l’écrivain britannique George Orwell, utopies politiques et utopies religieuses fon bon ménage ! Les terrorismes se fondent sur mise en œuvre de quelques recettes éprouvées : manipulation des esprits par les médias, prise en charge des individus dès l’enfance, imposition d’un puritanisme généralisé et répression généralisée contre les « déviants ».

Dans 1984, George Orwell tire les leçons des fascismes du vingtième siècle en montrant leur implacable et profonde déshumanisation systématique en poussant leur logique à l’extrême. Ce faisant, il s’est montré prophétique sur nombre de points, par exemple sur les capacités de surveillance (et donc de répression) individuelles ou collectives, sur la détérioration de la pensée par l’abêtissement du langage, la mise en condition et l’emprise de la propagande ou du divertissement. Il nous aide ainsi à découvrir dans notre société les avancées subtiles, mais pénétrantes, du travail de sape creusant le tombeau tout en douceur, mais de façon accélérée, de l’humanisme et de la démocratie véritables. Notre démocratie n’est plus qu’une piètre parodie en déliquescence permanente dans les faits comme dans les esprits, dans la vie quotidienne comme dans les sphères du pouvoir dominées par la dictature du profit.

Une dictature extrêmement bien outillée par la « science de la communication » et de façon plus générale par la technoscience qu’Einstein redoutait déjà : « L’homme de science aujourd’hui connaît vraiment un destin tragique. Il veut et désire la vérité et l’indépendance profonde. Mais par ses efforts presque surhumains, il a engendré les moyens mêmes qui le réduisent extérieurement en esclavage et qui l’anéantiront en son moi intime. »  Que dire alors du simple citoyen abusé généralement par les médias !

D’autre part, l’analyse d’Orwell illustre ma thèse : le monothéisme absolutiste, friand de pouvoirs étendus, est le modèle conscient ou non de tous les régimes autoritaires. En effet, les trois religions monothéistes ont institué une pensée unique sourcilleuse et obligatoire sous peine de menaces, qui a mis en condition la mentalité de multiples générations et préparé soigneusement les peuples à générer l’absolu, comme dans 1984 le culte de Big Brother. Quelle différence entre les cultes religieux et les cultes politiques que nous avons connus et connaîtrons peut-être encore, y compris dans la croyance à l’homme providentiel qui peut tout nous apporter sur terre, à l’instar du Christ ou de Mahomet qui nous garantissent un salut céleste ? Les dangereuses utopies politiques procèdent de l’incroyable, et pourtant révérée, utopie religieuse. Cette forte marque inculquée dès l’enfance – les religions ont un constant souci d’éducation ou plutôt de dressage et savent que l’empreinte précoce est souvent indélébile – ne peut que formater les esprits, dévoyer la culture et la connaissance, détourner des problèmes réels de la vie en société.

Je me réjouis du nombre de preuves que George Orwell m’apporte dans son roman-pamphlet politique, si justement célèbre et emblématique. Je me réfère à l’édition de poche Gallimard de 2011, l’original remontant en français à 1950 tandis que le premier dépôt légal dans la collection date de 1972.

Le rapprochement entre monothéisme et dictature apparaît nettement dans l’appendice consacré au fameux novlangue : « Ce qu’on demandait aux membres du parti, c’était une vue analogue à celle des anciens Hébreux qui savaient – et ne savaient pas grand-chose d’autre – que toutes les nations autres que la leur adoraient de « faux dieux ». (…) Moins ils connaissaient et mieux cela valait pour leur orthodoxie. » (p. 401) L’absolutisme et l’ignorance forment un couple qui traverse l’histoire…

L’ignorance ou le mépris des réalités les plus élémentaires se retrouve dans les cadres religieux comme dans les terrorismes d’État. Pruderie, chasteté, répression sexuelle constituent un chapitre important de leurs exigences. « Les femmes du parti étaient toutes semblables. La chasteté était aussi profondément enracinée chez elles que la fidélité au parti. Le sentiment naturel leur avait été arraché par des conditions de vie spéciales appliquées très tôt (…) par les absurdités qu’on leur cornait aux oreilles à l’école. » (p. 94)

« L’acte sexuel accompli avec succès était un acte de rébellion. Le désir était un crime de la pensée. » (p. 95) Orwell ne parle pas de péché, mais c’est tout comme. On sait combien jusqu’à nous jours la sexualité a hanté les consciences religieuses, torturé les personnes et produit une kyrielle de monstruosités individuelles et collectives. Freud et Nietzsche l’ont bien attesté. Le « salut » réside toujours dans l’obéissance totale qui suscite une espérance, aussi irréaliste soit-elle. Les membres « acceptaient le parti comme quelque chose d’inaltérable, comme le ciel ». (p. 177)

À sa manière, l’auteur suggère le doute à propos d’un progrès institutionnel ou moral : « L’Église catholique du Moyen Âge elle-même se montrait tolérante, comparée aux standards modernes. » (p. 273) Depuis les sociétés « primitives », pour la plupart, jusqu’aujourd’hui, une tradition qui m’a toujours intrigué, mais qui se révèle fonctionnelle en religion comme en politique, consiste en un certain mode de vie imposé par les morts aux vivants, qui confine parfois à la dictature. Il est curieux de constater combien de gens, même dans une société marquée par le progrès scientifique, se sentent plus de devoirs envers les disparus qu’envers leurs contemporains.

« L’aptitude à croire » (p. 282) est manifestement développée systématiquement par la mise en condition totalitaires comme par les religions. L’entraînement est si puissant qu’il permet de balayer les contradictions, les absurdités et finalement tout esprit critique, qui est bien le but de cette sorte de lavage de cerveau. La parole de Big Brother est semblable à celle de Dieu : « Le parti est à tous les instants en possession de la vérité absolue, et l’absolu ne peut jamais avoir été différent de ce qu’il est. » (p. 283)

Le héros Winston est incroyant, mais il finira par aimer Big Brother.

On découvre une critique philologique et philosophique de l’histoire des églises et des dogmes en lisant : « Cette falsification du passé au jour le jour, exécutée par le ministère de la Vérité, est aussi nécessaire à la stabilité du régime que le travail de répression et d’espionnage réalisé par le ministère de l’Amour. » (p. 283). Ce dernier ressemble fort à l’Inquisition qui se justifiait par l’amour chrétien et le souci du salut de tous. Le système est bloqué, définitif et considéré comme parfait. « C’est aussi que le parti ne peut admettre un changement de doctrine. » (p. 283) Il le réprime impitoyablement. Ceci m’évoque la stupide et menaçante formule de Bossuet à l’égard des protestants : « Vous êtes dans l’erreur puisque vous variez. »

Le système inculque la double pensée qui est « le pouvoir de garder à l’esprit simultanément deux croyances contradictoires et de les accepter toutes deux ». (p. 284) Processus à la fois conscient et inconscient qui se révèle capital « puisque l’acte essentiel du parti est d’employer la duperie consciente ». (p. 284) Ainsi en religion, on alliera, apparemment sans problème, « l’infinie bonté du créateur » avec le mal généralisé dans le temps et l’espace comme avec le péché originel, l’enfer et ses supplices infinis, etc. Le croyant ne cessera de prier au nom de la toute-puissance de Dieu tout en étant forcé de constater que les miracles sont rares et douteux et que son éventuelle réussite dépend avant tout de son action. Mais on en arrive même à remercie la providence des épreuves, catastrophes, misères et maladies.

Se met ainsi en place un vaste système de duperies mentales qui, malgré les absurdités et contradictions, assure la stabilité institutionnelle, voire ses progrès. « Pour diriger et continuer à diriger, il faut être capable de modifier le sens de la réalité. Le secret de la domination est d’allier la foi en sa propre infaillibilité à l’aptitude à recevoir les leçons du passé. » (p. 285) Ne croirait-on pas qu’Orwell nous dévoile le secret des théologies ? Cet enchaînement spécial des contraires (savoir/ignorance, dévouement/cynisme ou fanatisme) est un des traits principaux qui distingue la société océanienne. « L’idéologie officielle abonde en contradictions, même quand elles n’ont vraiment aucune raison pratique d’exister. » (p. 286) À quoi s’ajoute l’espoir insensé de la conquête du monde, car l’absolu ne peut se borner par définition. Ceci nous rappelle un certain esprit missionnaire – catholique en particulier – qui prétend à l’universel et qu’on retrouve aujourd’hui dans l’islam politique – dont les exactions et les conséquences désastreuses ne constituent plus un secret.

Autre rapprochement frappant, une contradiction flagrante soulignée par Orwell : le régime « mine systématiquement la solidarité familiale, mais ils baptisent son chef d’un nom qui est un appel direct au sentiment de loyauté familiale ». (p. 287) La religion aussi parle de terre, mère, frère et sœur abondamment, souvent avec l’auréole sacralisante d’une majuscule, comme dans le Saint Père ou Notre Mère l’Église.

Pourtant, sa doctrine privilégie l’idée de la chasteté et du célibat, valorise la « sainteté » monastique, le dévouement total à la divinité, non seulement par le renoncement, mais même par l’abandon des siens, voire le martyre chrétien ou islamique. Et tant pis pour les chagrins et douleurs des familles ! Le philosophe Michel Serres pousse l’ironie plus loin encore :

« La question du mariage gay m’intéresse en raison de la réponse qu’y apporte la hiérarchie ecclésiale. Depuis le premier siècle après Jésus-Christ le modèle familial, celui de l’Église, c’est la Sainte Famille. Mais examinons la Sainte Famille. Dans la Sainte Famille, le père n’est pas le père : Joseph n’est pas le père de Jésus. Le fils n’est pas le fils : Jésus est le fils de Dieu, pas celui de Joseph. Et Joseph, lui, n’a jamais fait l’amour avec sa femme. Quant à la mère, elle est bien la mère, mais elle est vierge.

La Sainte Famille, c’est ce que Lévi-Strauss appelle la structure élémentaire de la parenté. Une structure qui rompt complètement avec la généalogie antique basée jusque-là sur la filiation : on est juif par la mère. Il y a trois types de filiations : la filiation naturelle, la reconnaissance de paternité et l’adoption. Dans la Sainte Famille, on fait l’impasse tout à la fois sur la filiation naturelle et sur la reconnaissance pour ne garder que l’adoption.

L’Église donc depuis l’Évangile selon saint Luc pose comme modèle de la famille une structure élémentaire fondée sur l’adoption : il ne s’agit plus d’enfanter, mais de se choisir. (…) De sorte que pour moi, la position de l’Église sur ce sujet du mariage homosexuel est parfaitement mystérieuse : ce problème est réglé depuis près de deux mille ans. »

Un bel exemple de double pensée ! Je suppose que comme dans 1984, elle nécessite des exercices précis à quoi on consacre les retraites, notamment où l’on doit concilier l’humilité chrétienne avec l’arrogance de se glorifier de pratiquer la vraie foi. Mais est-ce cela apprendre à penser ?

Winston, l’hérétique secret, sera découvert et subira une très cruelle « confession », assortie de tortures diverses. Son principal bourreau allie douceur et violence avec une bonne conscience d’inquisiteur qui prétend sauver les âmes. Il déclare à sa victime : « Je vous sauverai, je vous rendrai parfait. » (p. 324) Ou encore : « Dois-je vous dire pourquoi nous vous avons amené ici ? Pour vous guérir ! » (p. 335) L’idée de salut, comme celle de purification ou de perfection représentent en effet les plaies de tout système totalitaire. On ne comprend pas assez à quel point l’idée de pureté est délétère, surtout si elle se « transcende » en idéal !

Orwell pousse au paroxysme le système de l’Inquisition qui, dit le bourreau, a échoué parce que « naturellement toute la gloire allait à la victime et toute la honte à l’Inquisition qui la brûlait ». (p. 336) C’était en public et les victimes étaient impénitentes. Big Brother perfectionne le système : « Nous ne permettons pas aux morts de se lever contre nous. » (p. 336) La postérité ne pourra les venger. Car, explique le bourreau : « Nous ne détruisons pas l’hérétique parce qu’il nous résiste. Tant qu’il nous résiste, nous ne le détruisons jamais. Nous le convertissons. (…) Il nous est intolérable qu’une pensée erronée puisse exister quelque part dans le monde. » (p. 337) Le vieux système a atteint sa perfection ! Le « bien » peut régner sans partage…

« Le parti recherche le pouvoir pour le pouvoir, exclusivement pour le pouvoir. (…) Le pur pouvoir. (…) Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. » (p. 348) On ne peut s’empêcher de songer à certaines époques révolues, mais aussi aux ambitions actuelles d’un certain islam politique. « Nous sommes les prêtres du pouvoir, dit-il. Dieu, c’est le pouvoir. » (p. 349) On pourrait inverser la formule… « Vous devez comprendre que le pouvoir est le pouvoir sur d’autres êtres humains. Sur les corps, mais surtout sur les esprits. » (p. 349) C’est cela convertir ! « Il n’y aura plus de loyauté qu’envers le parti, il n’y aura plus d’amour que l’amour éprouvé pour Big Brother. » (p. 353) Pour certains fanatiques, n’est-ce pas la figure même de l’amour de Dieu ? Encore une fois la tentation totalitaire de l’absolu.

Orwell, en s’inspirant du stalinisme, du nazisme, de tous les fascismes, n’a pas pu éviter de songer au totalitarisme des monothéismes qui porte à l’extrême les exigences religieuses et sont toujours en guerre contre l’hérésie, c’est-à-dire en fait contre la liberté de pensée. Tel est le poids de notre histoire. Il a fallu tant de luttes et de prouesses pour limiter l’appétit de pouvoir des monothéismes ! Nous avons pu le contenir dans des limites plus ou moins raisonnables. Mais rien n’est définitif. Il s’agit toujours d’un rapport de forces circonstanciel, comme l’attestent les attitudes variées, même contemporaines, des autorités ecclésiastiques. Et l’on voit se lever à l’horizon une volonté de pouvoir renouvelée sous la bannière de la charia… Nous n’avons pas fini d’avoir besoin de lucidité, de volonté et de résistance !

En réponse à toute tentative de terrorisme intellectuel, d’origine religieuse ou politique, ne convient-il pas de dire – et de redire – que la « vérité » n’existe pas en elle-même, mais qu’elle doit demeurer un motif de recherche salutaire pour toute conscience humaine ?

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Thématiques

Georges Orwell, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses