Obsolescence programmée : Citoyens d’abord

Libres propos de Nicolas MARION

 

UGS : 2019005 Catégorie : Étiquette :

Description

Ce qui nous intéresse plus fondamentalement, à l’Arc (Action et recherche culturelles), c’est comment les citoyens, qui sont perçus comme des consommateurs, perçoivent ou comprennent le rapport de force qu’ils ont avec la société dans laquelle ils vivent. Société qui propose des produits obsolescents notamment, mais qui est une société de marché où ils ont un rôle de consommateurs et ils font face à un ensemble de producteurs qui leur fournissent des produits ou des services.

La question du modèle économique de la fonctionnalité, en soi, c’est intéressant, mais cela répond assez mal à la problématique réelle qui se pose du point de vue citoyen par rapport à l’obsolescence programmée. Car ce que l’on constate et qui est, par ailleurs, assez évident, c’est que ce qui mobilise les gens dans la question de l’obsolescence programmée. Pourquoi l’obsolescence programmée est devenue l’objet d’une appropriation et d’un débat citoyen ? Ce n’est pas le fait que les objets se détruisent trop vite, c’est le fait que la destruction des objets arrive si vite et renouvelle trop vite le geste de la consommation.

Ce qui dérange les citoyens, c’est d’être pris pour des gens qui n’ont qu’à consommer.

C’est la consommation en elle-même qui pose problème au niveau citoyen et pas tellement la façon dont on consomme ou ce que l’on consomme. C’est le fait d’être astreint ou contraint sans cesse à devoir consommer, c’est-à-dire à devoir dépenser. Rationnellement, on ne perçoit pas pourquoi ce geste devrait être sempiternellement reproduit.

À partir du moment où on se pose cette question de ce point de vue, c’est-à-dire que ce qui pose problème c’est la consommation, et non pas spécifiquement l’obsolescence des objets que l’on consomme, ça change évidemment la perspective.

La servitisation est une approche assez intéressante, mais qui ne fait que déplacer la question de la permanence de devoir reproduire le geste de la dépense pour acheter un bien par une autre permanence de dépense qui est celle du service. Peut-être, qu’en plus, le geste de commander un service sera beaucoup plus long et beaucoup plus répétitif, c’est-à-dire que l’on devra, sans cesse, répéter le geste de consommation d’un service qui ne sera même plus dépendant de la durabilité d’un produit, mais qui sera conditionné par quelque chose qui va devoir se répéter à l’infini. Le service ne prendra jamais fin, puisqu’il est tout à fait immatériel. De ce point de vue, la servitisation répond très mal à la façon dont les citoyens entendent s’approprier cette question, puisque le problème que pose l’obsolescence programmée aux citoyens, c’est le fait de devoir consommer si souvent et de telle façon et d’être constamment dans un rapport de dépense par rapport au réel.

Qu’il y ait des initiatives politiques qui prennent en compte ce rapport que les citoyens entretiennent par rapport à leurs consommations, est une très bonne chose, mais le problème demeure que la réponse qui est fournie continue de n’envisager le citoyen « que » comme un consommateur. Or, la revendication que porte le problème de l’obsolescence programmée, c’est de changer ce rapport-là, c’est de chercher une configuration sociétale dans laquelle il est possible de ne pas être seulement un consommateur avec un pouvoir d’achat, seulement un consommateur qui a des externalités négatives par ses comportements.

Ce que l’on a tendance à dire à l’Arc et dans toutes les initiatives que l’on porte, puisqu’on essaye de présenter d’autres façons de se rapporter à la consommation ou d’autres façons de pouvoir choisir sa consommation. Toutes les initiatives qui visent à offrir plus de choix, plus de diversités ou à contraindre de façon différente le comportement du consommateur, se trompent de cible, en tout cas si l’initiative tend à répondre à ce que les gens demandent. Les gens ne demandent pas plus de choix, des choix différents ou un autre type de marché, mais ils demandent à pouvoir sortir du système de la consommation contrainte.

Le débat, s’il prend la forme de changer le modèle économique pour passer à une économie de service, a extrêmement peu de chance de répondre à l’attente des gens qui se sentent quotidiennement opprimés par l’obligation de consommer. Il est clairement établi que lorsque l’on cite l’obsolescence psychologique, on fait référence à ce sentiment d’être contraint continuellement à devoir consommer.

Les repair cafés, qui sont des acteurs très importants de la lutte contre l’obsolescence programmée, ne proposent pas uniquement de la réparabilité, mais ils proposent aussi d’accompagner le geste du rapport aux objets d’un autre rapport à la consommation. C’est-à-dire de développer des rapports sociaux au moment où on s’approprie un objet, de comprendre autrement la façon dont on peut avoir un rapport à la production industrielle comme on peut avoir un rapport à la construction et à la déconstruction d’un objet, de déterminer quelle logique fait qu’un objet devienne obsolète ou non… C’est ce que les citoyens cherchent, et il s’agit d’un autre modèle de société que celui où le citoyen est réduit au rôle de consommateur.

Ce n’est pas pour dire que ce qui va dans le sens d’une amélioration des conditions par rapport à l’obsolescence est mauvais, mais à partir du moment où c’est la seule réponse que l’on fournit, on fait une grave erreur d’appréciation par rapport à ce qui a motivé la lutte qui a conduit à interroger l’obsolescence programmée du point de vue public et citoyen.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Libres propos de Nicolas Marion

Thématiques

Consommation / Consumérisme, Économie, Environnement, Obsolescence programmée, Protection du consommateur

Année

2019