Nsr Abou Zeid et Mondher Sfar

Jacques WILLEMART

 

UGS : 2009001 Catégorie : Étiquette :

Description

Voilà deux penseurs tout à fait contemporains, qui ont relu, à la lumière des conclusions les plus récentes des sciences humaines, quelques-unes des thèses héritées des Anciens.

Initialement, quand nous avons annoncé sur quels auteurs nous allions nous pencher, nous n’envisagions pas de commencer par ces deux noms.

Mais il y a urgence. Je suis en effet sidéré par l’ignorance dont certains chez nous, même parmi les plus instruits, font preuve quant au renouveau intellectuel et spirituel qui, depuis plusieurs années pourtant, marque le monde musulman. Nous avons tous appris lors de nos études, quelques clichés sur l’islam, un islam retardataire, violent, guère ouvert sur le monde moderne. Peu se sont ensuite enquis des penseurs qui, entraînés à la discipline des sciences humaines actuelles (linguistique, sociologie et psychologie notamment), ont rénové et continuent à rénover l’islam contemporain. Éventuellement, on les a entendu citer. Mais comme l’esprit a été structuré, trop bien structuré, par les clichés que je viens d’évoquer, la plupart d’entre nous ont seulement retenu ce qui va dans le sens de leurs connaissances, écartant du fait même ce qui semblait les infirmer. N’ai-je pas entendu dernièrement un professeur de religion catholique dire à un théologien musulman : « Si vous, vous nous rappelez le sens du transcendant, à nous, nous incombe de vous apprendre à lire vos textes, avec un esprit critique ».

Qu’il est dangereux de pénétrer dans le domaine d’autrui sans y avoir été préparé ! Même si l’on est spécialisé dans son domaine à soi.

Mais il me faut d’abord faire deux remarques :

– Les deux auteurs dont je m’inspire dans cette analyse, même s’ils ont été excommuniés ou persécutés par leur communauté, sont croyants. En dénonçant les vices du raisonnement religieux, ils n’ont pas eu l’intention de trahir leur foi : seulement de la purifier de ses scories. Lucidement, ils se sont posé des questions, faisant fi de l’obscurantisme et des réponses toutes faites. Réponses apportées soit par des ulamâ souvent peu instruits des progrès de l’exégèse des textes sacrés, soit par des enseignants timides qui craignent, à juste titre probablement, d’induire le doute dans le cœur d’auditeurs mal préparés à subir pareille interrogation, soit par des lecteurs inattentifs du Coran qui, en maints passages, incite au contraire à la réflexion (ijtihâd).

– En relevant les déviances de la logique religieuse, ils dénoncent dans le même temps nombre de raisonnements anticléricaux. Combien de laïques effectivement s’attaquent à la religion sans être sortis du mode de penser religieux. Éduqués souvent dans un monde encore teinté de religiosité, ceux-ci ont sans doute changé de costume ; ils continuent à emprunter à leurs adversaires, leur façon de s’habiller.

Critique du discours religieux (par Nasr Abou Zeid)

« Nous n’avons aucune prétention à détenir La Vérité, mais nous ferons tout pour nous mettre sur la bonne voie »

Note biographique

Professeur à l’Université du Caire, Nasr Abou Zeid centra sa réflexion sur les sciences du Coran. Partant du principe que la Révélation s’était faite à une époque précise, dans un milieu bien défini, et dans une des langues pratiquées dans l’Arabie du VIIe siècle, il en conclut que cette œuvre était bien un produit culturel.

Les intégristes ne purent supporter cette thèse. À la suite du procès qui lui fut intenté « pour crime d’apostasie », ils accusèrent sa femme d’adultère. Ne vivait-elle pas désormais avec un incroyant déclaré ?

Forcé de se réfugier à l’étranger, il enseigne présentement à l’Université de Leyde.

Sa Critique du discours religieux, traduite de l’arabe par Madame Chairet, a été éditée chez Sindbad, Actes Sud, en 1999. Il y dénonce, comme nous allons le voir, les déviances de la logique religieuse quand elle oublie de se conformer aux exigences des sciences humaines.

Les déviances de la logique religieuse.

Ce compte rendu de l’ouvrage de Nsr Abou Zeid sera entrecoupé de certaines réflexions personnelles. Elles seront précédées des lettres N.P.

1. Le raisonnement à contresens

Il faut revenir à la charia et au texte coranique, disent les uns. Relisez les Évangiles, saint Paul ou saint Augustin, disent les autres.

Quand ils interprètent les textes sacrés, la plupart des partisans d’un retour intégral aux sources font fi de deux conclusions établies par les sciences humaines :

Premièrement, que toute communication qui ne pendrait pas en compte la mentalité, le mode de penser, l’instruction et le langage du destinataire, serait incompréhensible.

Comment en effet, imaginer que les écrivains sacrés (ou, selon eux, Dieu lui-même), n’aient pas utilisé les notions connues de leurs destinataires, notamment celles qui traitaient de la divinité, de la morale, de l’homme, de la société, de la folie, de la maladie ou de la mort ? Auraient-ils agi autrement, le message était incompréhensible pour ceux qui devaient le recevoir.

Deuxièmement, qu’une idée ne se répand avec succès que si elle comble un besoin du groupe qui la reçoit.

« Les religions sont des sectes qui ont réussi », dit volontiers le professeur Anne Morelli (ULB). La réflexion de Nsr Abou Zeid permet de compléter cet avis : si elles ont réussi, c’est qu’elles ont permis aux groupes qu’elles ont touchés de résoudre quelques-uns des problèmes qu’ils rencontraient. Le prophète aurait-il connu le succès si la Révélation n’avait finalement répondu aux besoins latents d’une société bédouine et marchande qui se heurtait à ses propres contradictions : divisions tribales ou religieuses, et aspiration à l’unité, matérialisme et exigence de spiritualité (manifeste dans les groupes de juifs, de chrétiens et d’hunafâ) ?

N.P. Le christianisme se serait-il répandu dans la société romaine si les philosophies de l’hédonisme et du scepticisme dans lesquelles elle était empêtrée, n’avaient suscité auprès d’une couche importante de la population un désir de purification des mœurs comme des mentalités ?

D’autre part, le Christ et les évangélistes, Muhammed et ceux qui après lui rassemblèrent les versets épars de la Révélation, s’adressaient la plupart du temps à des gens simples dont la culture était formée de sentences, de paraboles héritées de leurs pères ou de leurs maîtres religieux. Enclins au merveilleux, vivant en intimité avec la nature, ils la peuplaient de démons, d’anges, de djinns. Du fait même, une mentalité magique s’était développée, qui leur permettait sans doute d’expliquer facilement certains phénomènes par une intervention des forces surnaturelles, mais qui les portait pareillement à attribuer aux maîtres qui parlaient au nom de la divinité, un pouvoir sur ces forces.

Par conséquent, commenter les ouvrages et les coutumes d’autrefois, sans se demander préalablement à quels besoins d’époque ils répondaient, quel raisonnement à contresens en effet !

« Ô Prophète… dis aux femmes des croyants de se couvrir de leurs voiles ». Q., XXXIII, 59, et Paul., 1re Corinth., XI, 5. Le fondamentaliste se demande-t-il à quel besoin social d’alors répondait cette exigence. Et ce besoin est-il encore actuel ?

N.P. Interview de Soheib Bencheikh par Edmond Blatchen dans l’émission Noms de Dieu.

– Imposerez-vous le voile à votre fille ?

– Réponse : le voile, dans la société d’autrefois était l’apanage des femmes nobles. Non des Bédouines. La croyante, de quelque classe qu’elle relevât, était assimilée aux nobles. Actuellement, la noblesse d’une femme réside dans son instruction. Je veillerai donc à bien instruire ma fille. Le voile, elle ne le portera que si cela lui plaît.

Pour comprendre d’autres exigences de la charia (la flagellation, la lapidation, l’amputation des mains…), la même attitude intellectuelle devrait s’imposer. L’époque à laquelle se réfèrent les fondamentalistes connaissait-elle les outils éducatifs et psychologiques dont nous disposons présentement ?

N.P. Le supplice de la roue, dans le Moyen Âge occidental, devait, aux yeux des populations, être, lui aussi, dissuasif. Faut-il y revenir ?

2. Une propension à l’anathème

Une constatation singulière. Les nouveaux promus à un doctorat ès sciences ou ès lettres savent qu’ils ont désormais à s’intégrer au monde des chercheurs, lesquels ne seront jamais assurés de la totale exactitude de leur thèse. Jusqu’à la fin de leur vie, ils tenteront de mieux cerner la réalité des phénomènes ; ils savent pourtant qu’un jour, ils seront dépassés.

Par contre, les cheiks issus d’al-Azhar et autres institutions religieuses, (quelles soient de confession musulmane ou chrétienne), sitôt honorés d’un titre prestigieux, se conduisent comme s’ils avaient reçu une part de l’infaillibilité divine. Et de critiquer, de condamner, de dénoncer aux autorités comme hérétiques ceux qui pensent autrement.

– Qu’eux-mêmes, comme leurs adversaires, participent d’un milieu qui nécessairement a limité leur vocabulaire, leur culture, leurs goûts, leur logique. Qu’eux-mêmes, tout comme les autres, pratiquent la plupart du temps, une logique perturbée tant par l’affectivité, le désir de s’intégrer dans le groupe dont ils font partie, les préjugés, l’état de santé mentale (ajoutons-y physique) que par les lacunes de tout savoir.

– Que les auteurs de textes « officiels » ont été grevés de la même relativité.

– Que les besoins spirituels des groupes contemporains ne trouvent pas forcément une réponse adéquate dans les énoncés anciens auxquels ils se réfèrent.

– Que les citations « divines », sur lesquelles ils fondent leurs assertions, ont été et sont interprétées par des cerveaux de chair aux connexions limitées.

Et les sectes prolifèrent, les écoles de théologie se heurtent les unes aux autres, excommunications et délations pleuvent…

N.P. Qu’il est pénible de constater combien nombre de ces personnages, dans leurs leçons comme dans leurs articles et leurs ouvrages, émaillent leur discours de rejets, de lazzis, voire d’affronts dirigés contre ceux qui ont abouti à des conclusions différentes !

Des individus tels que Judas l’Iscariote ou Abû Lahab, présentés souvent comme des traîtres, furent peut-être de braves gens. N’avait-on pas confié au premier la bourse du groupe des apôtres ? Deux des fils du second n’avaient-ils pas épousé chacun une des filles du Prophète ? Je ne pense pas qu’il soit exagéré d’admettre que tous deux, en s’opposant à la vision nouvelle qu’on leur présentait, croyaient sincèrement défendre une juste cause. Il n’est pas donné à tous de se dégager des schèmes appris pour s’ouvrir au renouveau.

3. Une difficulté à s’objectiver

Combien de spectateurs sont incapables de regarder un film sans faire corps avec l’action qui se déroule devant eux. À leurs yeux, les acteurs ne jouent pas le bon ou le mauvais personnage, ils sont le bon ou le mauvais personnage, et l’on pleure, et l’on applaudit selon les circonstances, sans avoir pu, dans avoir su, apprécier la mise en scène ou l’art des comédiens. Ainsi en est-il souvent du discoureur religieux. Le meilleur de ses amis émet-il un avis contraire ou gênant, fi de l’amitié ! C’est que, pour notre docteur, parce que lui-même est incapable de se définir comme relatif (incapable de s’abstraire des circonstances, de son contexte culturel, ou du vocabulaire et du mode de penser de l’époque), chacun fait nécessairement corps avec son propre discours. Cette attitude, soit dit en passant, s’explique aisément quand on sait que la foi relève moins du domaine de la logique que du côté affectif de la personnalité. La foi n’est pas la conclusion d’un théorème, et qui vit de son affectivité, peut difficilement définir autrui, ou se définir, avec objectivité.

N.P. Cette autoréduction de l’apologiste à son discours peut-être corroborée par les deux faits suivants. Supposons que la conduite professionnelle de « l’ambassadeur de la bonne parole » soit terne, ou qu’il ait blessé, de par son intolérance, nombre de gens, combien parviennent à faire leur autocritique ? L’excellence de leur discours, ne prouve-t-elle pas, à leurs yeux du moins, l’excellence de leur personne ?

Poursuivons dans le même ordre d’idée : si le même est violemment pris à partie, la faute ne peut pas lui en être imputée. Nécessairement, elle sera due à la « corruption » de ceux qui l’entourent. D’ailleurs, n’est-il pas annoncé dans les livres saints que le juste souffrirait de la persécution ?

4. La prétendue omniscience des hiérarchies religieuses et leur ambition à imposer leur morale à tous

– Leur omniscience.

Sous couvert de raisons religieuses, que d’entreprises scientifiques, philosophiques ou littéraires ont été condamnées. L’affaire Galilée du côté chrétien, la condamnation des Ikhwân as-Safa (Frères de la Pureté) du côté musulman sont des plus célèbres. C’est que le discoureur religieux se croit apte à juger de toutes sciences, quitte à condamner les conclusions du savant si elles semblent incompatibles avec les « vérités » tirées des textes.

N.P. combien de fondamentalistes, de religion musulmane ou de religion chrétienne (aux États-Unis notamment), condamnent, par exemple, les thèses de l’évolution au nom des livres révélés ou inspirés ?

– Leur prétention à s’imposer à tous.

Que les autorités religieuses, au nom de l’idéal poursuivi par le prophète fondateur, rappellent aux fidèles les règles d’ascèse que la foi leur impose, personne ne le contestera. Que des mêmes autorités veuillent imposer à tous, croyants et incroyants, leur morale qualifiée de morale universelle, cela n’est-il pas beaucoup plus contestable ?

Que de brimades, dans un passé encore tout récent, ont été imposées à des non-musulmans au nom de la charia?

N.P. Le droit canon n’est-il pas tombé aussi dans ce travers ?

La situation des divorcés remariés, des enfants nés hors mariage, des filles violées, les problèmes rencontrés par les populations contaminées par le sida, le statut de l’épouse abandonnée par un mari volage, l’accès des femmes aux fonctions hiérarchiques, que de réticences encore, de la part de juristes qui, au lieu de chercher réponse aux problèmes de leur époque dans une analyse anthropologique ou sociologique des faits, se sont habitués à vivre des seules vérités qu’ils ont tirées d’une lecture, finalement boiteuse de leurs textes ? (boiteuses dans la mesure où les conclusions de l’auteur quant aux lacunes de leurs interprétations ici dénoncées, peuvent leur être imputées).

5. La confusion entre les notions de grandeur civilisationnelle et de foi intense

Les fondamentalistes non seulement aspirent à un retour aux textes premiers, ils vantent aussi les grandes époques de leur civilisation en prétendant qu’alors la foi se vivait pleinement, imprégnant la société dans tous ses aspects.

Mêlant science et religion, soumettant toutes sciences à leur jugement, ces discoureurs religieux en arrivant en effet à se persuader que toute apogée de leur civilisation se confond avec une intensité particulière de la foi (sous-entendu, la décadence contemporaine serait due à un affaiblissement de la foi). Ils omettent plusieurs données :

– les principaux facteurs d’apogée sont l’organisation sociale, les sciences, les techniques, le genre de relations établies avec les autres peuples ;

– ceux qui ont tenté d’islamiser, de christianiser, de marxiser les sciences, les arts, les lettres, la philosophie, ont ouvert le chemin à l’inquisition, aux autodafés, au goulag ;

– la foi fut vécue plus intensément dans des périodes de persécution que dans d’autres où il était plus difficile de distinguer la sincérité des convictions du conformisme.

6. Le leurre de l’argumentation soufi

Les soufis ont prêché, avec succès auprès d’une partie du public, que le cheminement sur la voie droite dépend moins du raisonnement que du genre de vie mené.

Que de défenseurs de la vérité, disent ces mystiques, perdent en effet, de leur crédit quand on les approche d’un peu près ! Que de banalités, voire de mesquineries, de petites rancunes, de platitudes dans l’existence de plusieurs ‘ulamâ. Mais comment peuvent-ils espérer être à même de s’ouvrir à certaines des vérités contenues dans les textes, alors qu’ils ne marquent pas leur vie par l’ascèse, alors qu’ils n’apaisent pas leurs fièvres dans la prière !

L’auteur refuse carrément cette optique. La linguistique et la sémiotique, affirme-t-il avec force, même quand elles s’appliquent aux textes sacrés, sont des sciences comme les autres, qui ont leurs lois, qui exigent savoir, rigueur et objectivité.

On ne fait pas dépendre une science des états d’âme. On peut seulement mettre en garde contre les déviances d’une logique qui ignore ce savoir et néglige cette exigence de rigueur.

7. Une logique religieuse qui ne s’est pas frottée à la discipline du libre examen fausse l’exercice même de la logique.

N.P. Les principes du libre examen ne sont pas ignorés du monde musulman. Bien au contraire. Qu’on se reporte aux numéros spéciaux qui ont été consacrés à Y. Ben Achour, à Md. Arkoun.

Les ouvrages récents aideront le lecteur qui désirerait enrichir sa documentation :

  • Les Penseurs libres dans l’islam classique, Dominique Urvoy, Paris, Albin Michel, 1996.
  • Islam et laïcité, Études arabes, Dossiers n° 91-92, édité par l’Institut pontifical des études arabes et islamiques (Pisai), Rome, 1996-1997. (15 auteurs étudiés)
  • Islamité et laïcité, M. Joinville-Ennezat.
  • Islam et Liberté, Md. Charfi, Paris, Albin Michel, 1998.

La manière dont le Coran raconte la crucifixion de Jésus, dit le chrétien, est grotesque. (Selon le Coran, Jésus n’aurait pas été crucifié sur la croix, Dieu l’aurait remplacé par un double. Q., IV, 157). Comment se fait-il que le chrétien ne se rende pas compte à quel point sa relation de la résurrection est tout aussi aberrante tant aux yeux du musulman qu’aux yeux du libre penseur ? C’est que la foi imprègne si bien l’intelligence du croyant que celui-ci en arrive à ne plus avoir de conscience de l’incohérence et du caractère inouï de ses récits.

Mais ce croyant connaît-il les textes qui, alors, abordaient semblables thèmes ? Pénétrant la production langagière de l’époque, son vocabulaire, ses symboles, comprenant ainsi mieux les besoins spirituels qu’assouvissaient les rapports de résurrections dont sont émaillées les mythologies, non seulement, il aurait pris ses distances par rapport à sa propre mythologie, chrétienne ou musulmane, il aurait aussi mieux compris le sens et la portée de ses textes. Que de dissertations vaines il se serait évitées !

8. La vision réductrice du discours religieux

En réduisant l’homme au statut de croyant ou d’incroyant, en accusant l’incroyant et le croyant relevant d’une autre foi, de trahir la vérité, sous-entendu la vérité que lui seul prétend détenir, l’avocat de la cause religieuse braque l’attention de ses partisans sur le phénomène religieux, les distrayant par le fait même des vrais problèmes qui se posent à l’humanité, les détournant ainsi des solutions adéquates qu’il faudrait apporter : les luttes tribales comme les guerres se font religieuses, les conquêtes se confondent avec l’annonce de « la bonne nouvelle », les crises économiques, culturelles et sociales des sociétés contemporaines sont attribuées à la perte de la foi, la personne avec qui je converse n’est plus définie que par ses convictions religieuses.

N.P. ne va-t-on pas jusqu’à entraver, si pas empêcher, « au nom de la foi », le mariage de personnes qui s’aiment, qu’elles que fussent leurs compétences professionnelles, leurs qualités humaines, l’intensité de leur amour ?

Comment s’étonner que dans ce cas, la religion soit accusée de tenir lieu d’opium pour le peuple ?

Conclusions

De la lecture de cet ouvrage, nous pouvons retirer trois leçons :

  • Il est insensé de vouloir comprendre le discours d’un écrivain, fut-il messager de Dieu, si nous ne le replaçons pas dans son contexte.
  1. Demeerseman a justement observé que « Tout homme est l’écho de l’ambiance où il vit… Que l’homme observé dans son milieu est rarement inintelligent et illogique… Que sa logique doit être étudiée en elle-même, dans le cadre où elle évolue. »

Un texte, fût-il présenté comme révélé, fût-il officialisé comme fondamental, a été écrit en effet pour des récepteurs qui avaient leur langage propre, leur vocabulaire, leurs concepts. Leur vision du monde aussi. Ignorer ce contexte pour lire les écrits des anciens avec notre propre structure mentale, c’est nécessairement être amené à les trahir.

Tout penseur religieux, qui n’a pas pris conscience de sa propre relativité comme de celle des autres, peut difficilement pénétrer la foi de ses interlocuteurs. Plutôt que d’adopter une attitude de recherche face à la contradiction, ne sera-t-il pas plutôt porté à émettre sur ceux qui ne partagent pas son avis, des jugements négatifs, insolemment assurés ? Mais la personne qui porte pareils jugements se rend-elle compte qu’elle-même est enserrée dans un réseau mental élaboré par une société et une histoire, celle de sa culture comme celle de sa construction personnelle ?

  • Une autre des affirmations fortes de l’auteur est la suivante : qui n’a pas confronté ses convictions aux principes du libre examen distinguera avec peine crédulité et foi. La logique d’un texte, d’une tradition, d’une légende, d’un mythe, d’une religion, ne peut être décryptée que par des esprits allégés des idées reçues. Or les convictions religieuses sont si chargées d’affectivité – elles ne sont pas les seules : songeons aux convictions politiques – que sans le crible de la critique rationaliste, elles risquent, non seulement de fausser la logique du croyant, mais aussi de générer des

N.P. Quoique je souscrive entièrement à la critique que Nsr Abou Zeid fait des « déviances » de la logique religieuse, il faut songer que son analyse :

– premièrement, ne reflète pas encore toute l’opinion du monde musulman. Mais tout l’esprit d’avant-garde, avant d’être reconnu, ne doit-il pas passer par le crible de la critique, voire de la persécution ? Qu’on se souvienne, par exemple, de la vie d’Averroès (Ibn Rushd).

– deuxièmement, elle est partielle : la foi a sans doute généré des attitudes fâcheuses, elle a aussi permis à plusieurs d’équilibrer leur vie personnelle, et de se dépasser, particulièrement dans le dévouement pour les plus démunis, ou dans la vie monastique, ou dans l’art (architectural, poétique, musical, notamment).

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Jacques Willemart

Thématiques

Islam, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions