Notre avenir eschatologique

Willy De Winne

 

 

UGS : 2013005 Catégorie : Étiquette :

Description

Depuis le début de l’histoire humaine, la mort n’a pas cessé d’effrayer les hommes qui ont constamment essayé de comprendre ce qui se passe au-delà de cette échéance ultime. Face au néant insupportable, ils ont toujours tenté de nier la mort en se rattachant à l’idée apaisante d’une survie de l’âme. Dans la grande majorité des civilisations, la notion d’immortalité de l’âme semble donc avoir été une réponse rassurante à l’angoisse de l’au-delà. Deux grands courants de pensée ont suggéré qu’après la mort, soit l’âme se réincarne aussitôt dans un nouveau-né animal ou homme, soit qu’elle aille rejoindre le troupeau des âmes en attente d’un jugement. L’immortalité de l’âme est donc bien une idée qui remonte à la nuit des temps et qui a donné lieu à des élucubrations et à des phantasmes les plus divers.

On trouve déjà, en effet, la notion de l’âme survivante post mortem chez les tribus animistes de la préhistoire, notion dont la pérennité s’est maintenue jusqu’à nos jours dans quelques endroits reculés du monde en Amazonie ou en Afrique, où des cultes leur sont dédiés, afin de chasser les mauvais esprits et de demander aux âmes bienveillantes des ancêtres leur protection. Claude Lévi-Strauss nous en a donné une description saisissante.

Pour les Égyptiens, l’âme, le ka, après la mort, est supposé se joindre aux étoiles dont Sirius semble être la destination favorite du ka du pharaon. Mais il faut également conserver le corps afin que le ka puisse en reprendre possession autant qu’il le souhaite ; une statue à l’effigie du mort permet au ka de retrouver les traits sous lesquels il était jadis incarné. Le ka est souvent figuré par un homme portant deux bras en opposition sur la tête et situé derrière le personnage représenté. Ce type de symbole concerne surtout le pharaon, car il est le seul à avoir son ka présent avec lui sur terre. Pour tous les autres mortels, le ka demeure dans l’autre monde.

En Grèce, la pensée de l’immortalité de l’âme apparaît au sixième siècle avant Jésus Christ par la voie du mythe d’Orphée, enseignant à la fois l’immortalité de l’âme et sa réincarnation. C’est grâce à son talent artistique qu’Orphée parvient par son chant à dompter le monstre Cerbère qui garde l’entrée de l’Hadès, et à ressusciter sa bien-aimée Eurydice, pour ensuite s’échapper avec elle de l’enfer.

Pythagore, ce grand savant et philosophe et le célèbre Platon, acceptent l’idée que la vie ne s’achève pas par la mort ! Platon (427-347 av. J. C.) l’énonce ainsi dans son œuvre, Le Phédon :

« Ce qui est divin, immortel, intelligible, ce qui est indissoluble et possède toujours en même façon son identité à soi-même, voilà à quoi l’âme ressemble le plus. »

Les Juifs et les premiers judéo-chrétiens fidèles à la Bible hébraïque – pour qui l’homme n’existe que dans son indéfectible et intégrale unité – ne se laissent pas séduire par le platonisme. Pour eux, notre mort est totale et sans exception, y compris pour l’âme qui réside dans le sang, siège et symbole en même temps de la vie et de la mort. Plusieurs courants d’idées existent concernant la prédiction messianique, la fin du temps, la résurrection des morts résidant au Shéol. Dans quelques sources, par exemple  dans le Deutéronome, 32/22, Shéol semble être synonyme de « profondeurs de la terre ». On compare parfois le Shéol au monde souterrain sombre et ténébreux de l’Hadès ou du Tartare de la mythologie grecque. Le Shéol est la destination commune des justes et des impies ; le pieux et juste Job voit en effet le Shéol comme sa destination (Job, 3).Cependant, dans de nombreuses occurrences, le Shéol ne semble pas être une destination ou même un lieu, mais simplement « la tombe ».

Pour les premiers judéo-chrétiens, tout commence à changer à partir du quatrième siècle, avec les pères de l’Église, tels que Clément d’Alexandrie et Origène, qui dans le sillage de saint Paul vont adapter la nouvelle croyance sémitique des premiers apôtres de Jésus, au platonisme et au logos grec. Ensuite, ce sera surtout saint Augustin, lui-même influencé par Ambroise de Milan, qui dira que « les disciples de Platon représentent l’aristocratie de la pensée ». Beaucoup plus tard, ce sera saint Thomas d’Aquin qui prendra le relais du platonisme avec cette même volonté d’harmoniser la sagesse gréco-latine et la foi chrétienne. Mais il faudra attendre 1513 et le concile de Latran IVe pour que le dogme de l’immortalité de l’âme soit proclamé officiellement par le magistère romain, ainsi libellé :

« Nous croyons fermement et nous professons simplement, un principe unique de l’univers, créateur de toutes les choses visibles et invisibles, spirituelles et corporelles : par sa force toute-puissante dès le commencement du temps Il créa tout ensemble de rien l’une et l’autre créature, spirituelle et corporelle, à savoir celles des anges et celle du monde, puis la créature humaine, qui tient en quelque sorte de l’une et de l’autre, puisqu’elle est composée d’esprit et de corps. Car le diable et les autres démons ont été créés par Dieu naturellement bon, mais ce sont eux qui d’eux-mêmes se sont rendus mauvais ; quant à l’homme, il a péché à l’instigation du diable ».

Pour l’islam, le jour du jugement dernier, Allah ressuscitera les morts et accueillera au paradis les bienfaisants et les pieux et rejettera les malfaisants, les criminels et les mécréants en enfer. Le Coran décrit avec force détails le bonheur au paradis et la torture perpétuelle en enfer.

Pour les chrétiens, toutes les âmes des morts et celles des vivants, seront jugées par Jésus-Christ quand il descendra des cieux comme le credo nous propose de le croire :

« Je crois en Dieu le père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et en Jésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie, a souffert pour nous sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli, est descendu aux enfers, est ressuscité d’entre les morts, est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le père, tout-puissant d’où il viendra juger les vivants et les morts. Je crois en l’Esprit saint, à la sainte Église catholique, à la communion des saints à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair et à la vie éternelle. »

Selon cette confession de foi, l’âme survit tel un « double du vivant » et la mort n’est plus vraiment la mort puisque « une partie de la vie » se poursuit sous une autre forme ! Plus ou moins différente selon les civilisations, la représentation de la survie de l’âme après la mort du corps a toujours été empreinte de mystère. Et cet aspect a généralement induit la crainte que l’âme pourrait interagir avec les vivants. Ce sentiment de peur influence aujourd’hui encore dans nos sociétés occidentales le culte comportant des messes dites pour le repos des âmes des défunts, dont nous ne savons pas s’ils continuent ou non, de vivre une autre vie active et surnaturelle !

Quant à la question de savoir si les âmes des morts seront confrontées à un examen « présomptif » immédiatement après la mort, le magistère romain, en contradiction avec son propre credo, laisse habilement subsister l’idée auprès des fidèles, qu’aussitôt après leur mort, leurs âmes seront jugées non pas par Jésus, mais par saint Pierre prétendu « dépositaire des clefs du royaume des cieux ». Ce serait saint Pierre, – ou du moins son âme – qui après une évaluation, nous accorderait ou non l’accès au paradis céleste. Cette autorité prétendument accordée à Pierre, et après lui à la papauté, se fonde sur les versets controversés du seul Matthieu (Mt, 16/18 et 19) :

« Eh bien, moi je te dis : tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église, et les portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié. » (Mt, 16/18 & 19)

Cette délégation de pouvoirs exorbitants et quasi divins, prétendument accordée par Jésus à Simon-Pierre, n’est pourtant confirmée nulle part ailleurs dans les textes sacrés canoniques, ni par Marc, Luc ou Jean, ni par les Actes, ni par les apocryphes, et on est donc en droit de douter de son authenticité évangélique et d’autant plus parce qu’elle contredit le credo et le dogme du jugement dernier. Il est en effet difficile de croire que cette « promotion quasi divine » de Pierre eût pu échapper à l’attention des autres disciples, tous présents à Césarée de Philippe où Jésus aurait attribué ces énormes pouvoirs à Simon-Pierre en le désignant comme leur chef direct (voir également Mt, 7/22 et 23).

Mais ceci n’empêche pas Benoit XVI, dernier successeur en date de saint Pierre, premier prétendu pape, de cultiver avec faste et outrecuidance ce mythe en faisant figurer fièrement « les clefs du royaume des cieux » dans son blason papal !

Si en Orient, au contraire, les âmes ne connaissent pas le chômage, puisqu’elles se réincarnent aussitôt dans un nouveau né homme ou animal, en Occident elles subissent un long sommeil, peut-être comparable à l’état de « dormition » attribué à la Vierge Marie jusqu’à son assomption céleste. Nous serions donc destinés, en tant que partie spirituelle de nous-mêmes, de nous retrouver après notre mort dans une espèce de « salle d’attente », jusqu’à la fin des temps pour subir le jugement dernier comme le prévoit le credo.

Imaginons, en attendant, qu’à la suite de la chute d’une météorite sur notre planète, notre espèce soit frappée d’extinction comme avant nous les dinosaures, et voilà que se déclencherait comme un tsunami, une avalanche d’âmes – les accidentés récents et les dormeurs de longue durée – se présentant tous ensemble à la résurrection de la chair et au jugement dernier. Vision apocalyptique, mais dogmatiquement annoncée par le magistère romain ! Michel-Ange, peignant sous l’autorité pontificale, nous l’a magistralement suggéré et peint sur un des murs de la chapelle Sixtine

Nota bene : En son temps il n’était pas encore question d’une avalanche de sept milliards d’âmes de trépassés potentiels à additionner à l’ancienne et incalculable réserve de « dormeurs » !

Il faudra attendre l’époque des Lumières pour voir apparaître de nouvelles idées de contestation portées par Wycliff, Huss, Luther, Calvin, Spinoza et bien d’autres. Pour Spinoza, c’est la nature elle-même qui est sa propre cause. La nature est Dieu.

Ce Dieu-nature se manifeste partout dans le cosmos par ses lois naturelles, où l’énergie, la matière, la vie (végétale et animale), la pensée et la mort ne constituent qu’un seul phénomène évolutif naturel et général qui surgit spontanément quand l’environnement y est favorable. Ce Dieu-nature, qui se manifeste par le magnétisme terrestre, le mouvement des planètes et des galaxies, la dérive des continents avec les séismes et les tsunamis y associés, l’expansion accélérée de l’univers, les refroidissements et les réchauffements climatiques, et cetera… est par conséquent totalement étranger et indifférent au bien et au mal subjectivement ressentis dans la biosphère.

Ce Dieu-là n’entretient pas de relation particulière avec l’une ou l’autre espèce végétale ou animale, située dans un quelconque coin reculé de l’univers. Il ne fait pas de promesses, comme par exemple, de « peuple élu », de « la terre promise », de « la rémission des péchés » de « la résurrection de la chair », ni d’un « paradis céleste ». Le Dieu-nature n’a donné aucune délégation de pouvoir à quiconque pour le représenter sur terre et il est étranger à toute eschatologie plus ou moins fantasque ! Il ignore l’arbitraire, ne récompense ni ne punit personne et il n’éprouve aucun besoin d’être vénéré, loué, prié, encensé.

Nous sommes de plus en plus nombreux à nier chez l’homme l’existence d’une âme immortelle, grâce à notre meilleure compréhension de l’évolutionnisme darwinien, selon lequel nous ne sommes qu’une espèce animale qui a eu un peu plus de chance que les autres et qui disparaîtra tôt ou tard, éventuellement en même temps que toute la biosphère, ou lorsque notre système solaire lui-même cessera d’exister. La nature-dieu aura de toute façon le dernier mot pour l’avenir du cosmos.

Aussi, et quelle que soit l’option eschatologique retenue, un état post mortem avec ou sans âme, il nous revient de remercier surtout Ève d’avoir pu convaincre Adam de croquer la pomme malgré l’interdiction divine, ce qui nous a permis, à nous, sa descendance, de quitter les ténèbres de l’ignorance, de progresser dans le savoir et d’améliorer sensiblement notre standard de vie et notre liberté d’action, au point d’avoir été capables, récemment, d’atterrir sur la lune et d’en revenir sains et saufs au premier coup d’essai ! Ève nous a en même temps sauvés non seulement d’une éternité, à la longue forcément monotone, mais surtout d’une agonie sans fin, à peine imaginable, au paradis terrestre, c’est à dire par suffocation et/ou par empoisonnement. Imaginez un instant ce que nous serions devenus si selon la Genèse, Ève et Adam n’avaient pas croqué la pomme ?

Car en effet, créés immortels, nous nous serions multipliés sans fin, comme Yahvé l’avait ordonné, et dès lors, par notre nombre en croissance exponentielle, le paradis terrestre se serait vite transformé en un « goulag » comparable – selon l’image de Claude Lévy-Strauss – à la prison de charançons enfermés dans un sac de farine et qui par leur multiplication irrépressible, se condamnent eux-mêmes à mourir de faim et/ou intoxiqués par leurs propres déjections. La seule différence : les charançons ont la chance d’être mortels ! Mais quelle vision apocalyptique horrible eût été cette agonie sans fin pour nous !

Nous l’avons échappée belle ! Et le « péché originel », loin d’être une punition pour les hommes, s’est révélée être une vraie bénédiction ! Bravo Ève et Adam !

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Willy De Winne

Thématiques

Mort, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions