Nietzsche, précurseur du nazisme ? Partie III

Texte anonyme

 

UGS : 2009021 Catégorie : Étiquette :

Description

Nietzsche et les Juifs

Ne nous étonnons pas de constater chez Nietzsche cet attachement passionné au passé sans les lumières duquel rien de grand ne peut être fait. Il ira lui-même se rechercher des ancêtres nobles polonais, autant pour fuir la barbarie germaine que pour se créer une généalogie profondément enracinée dans les siècles. C’est la raison pour laquelle il admire tant les Juifs ; il reconnaît en eux le peuple le plus fier de ses traditions, le plus pur. Il ne conçoit une Europe forte qu’avec l’apport massif du sang juif. Il fut l’Antéchrist pour lutter contre ce que l’on avait fait de Jésus, dont il sait que c’est la meilleure âme et, au moment de son effondrement, il ira jusqu’à s’identifier à lui. Spinoza, pour lui, est un des esprits les plus purs de l’histoire de la pensée et, dans les sages israélites du Moyen Âge, il trouvera les meilleurs continuateurs de la pensée grecque. De nombreux Juifs ont croisé la route de Nietzsche ; il les tenait en grande estime, même s’il se refusait à partager les idées de Rée. Les sectateurs du nazisme ont voulu mettre en avant, pour montrer que Nietzsche était l’un des leurs, le texte qu’il écrivit dans La Généalogie de la Morale. Prises hors de leur contexte, ces pages peuvent sembler leur donner raison, mais il suffit de les replacer dans l’ensemble de l’œuvre pour en comprendre toute la portée.

Que dit Nietzsche ? Après avoir constaté la longue dégénérescence de la pensée, depuis la philosophie présocratique, il cherche à en connaître les causes. C’est que, depuis la première philosophie grecque, une inversion des valeurs s’est opérée, et l’étude historique montre que les premiers responsables en furent les Juifs. Que s’est-il passé ? Il existait des liens étroits entre le peuple juif et son Dieu : ce n’était pas un Dieu de charité et de fausse bonté, mais un Dieu juste, un Dieu guerrier qui menait son petit peuple à la victoire. Vint la défaite d’Israël : les Juifs refusèrent de reconnaître des vainqueurs en ceux qui les asservirent. Quand il l’emportait sur ses ennemis, le peuple d’Israël ne faisait qu’un avec son Dieu. Dès l’instant qu’il fut vaincu, par un sentiment d’orgueil et d’autodéfense, il essaya de justifier son nouvel esclavage, non par sa faiblesse, mais par une volonté de Dieu, par un châtiment divin. C’est à partir de là que se fit l’inversion des valeurs : s’il est humiliant d’être vaincu par un peuple, il n’y a aucune raison de rougir du juste châtiment de Dieu.

Dès cet instant, les notions de bien, de beau, de laid, de justice sont inversées. Le peuple juif garde toute sa grandeur, il ne doit plus racheter ses fautes que face à un Dieu auquel il doit obéissance et dont dépend son salut. De là naissent les notions de faute, de péché, de repentir, qui sont la négation même de la vie. En effet, Nietzsche se voudra toujours un philosophe du oui, un philosophe de la joie de vivre (Dyonysos). Nietzsche en veut-il pour cela aux Juifs ? Absolument pas. Tout au long de ses écrits, que ce soit dans La Généalogie de la Morale ou dans Par-delà le Bien et le Mal, il ne montrera qu’admiration pour le peuple d’Israël. Il reconnaîtra que les Juifs, s’ils voulaient se sauver eux-mêmes, ne pouvaient en aucune façon agir autrement. Sa haine alors ne se tourne pas vers Israël, mais vers Paul de Tarse. S’il comprend l’attitude psychologique d’un peuple à un moment donné de son histoire et pour des raisons fondamentales, il ne peut admettre la mascarade chrétienne qui trahit le Christ lui-même. Nietzsche tient à l’affirmer bien haut : le Christ n’est pas venu sur terre pour racheter nos péchés, il n’est pas venu pour nous demander de nous repentir, il n’est pas venu nous apporter le sentiment de culpabilité, il n’est pas venu sur terre pour nous apporter le bonheur et la joie de vivre. Nietzsche se sent très près de ce Christ qui est, lui aussi, un philosophe du oui. Sa haine va au christianisme, plus particulièrement à saint Paul, qui a étendu à l’humanité l’inversion juive des valeurs. Pour cette entreprise, saint Paul a bénéficié d’un courant philosophique grec : la pensée de Socrate et de Platon qui rejoignait en quelque sorte la transvaluation provisoire des valeurs des Juifs. L’âme, cette invention satanique, va bouleverser définitivement les valeurs de l’Antiquité. Ainsi, la révolution juive, qui, ne l’oublions pas, est essentiellement une révolution du clergé juif, la philosophie socratique et l’action de Paul de Tarse auprès des Gentils vont donner au christianisme sa force et inoculer à l’humanité le virus des fausses valeurs. La morale aristocratique de Nietzsche ne pouvait que se révolter devant ce constat qui, aujourd’hui, permet de régner à la multitude, c’est-à-dire aux faibles et aux impuissants. Pour Nietzsche, répétons-le, ces termes n’ont rien de péjoratif. Philosophe, il ne croit qu’aux valeurs intellectuelles de l’humanité. Or, le christianisme a chassé les forts de l’arène pour les remplacer par des hommes qui gouvernent au nom de la multitude, mais qui sont en fait des esclaves aux mains de puissances occultes. N’ayant ni la force ni la valeur de leur commandement, ils conduisent l’humanité à une plus grande dégénérescence.

Quels que soient les sentiments que peut inspirer l’analyse de l’œuvre de Nietzsche, nul ne peut nier la profondeur de sa psychologie et la noblesse de ses aspirations. En ce qui concerne son attitude à l’égard des Juifs, ses sympathies et son admiration ne s’arrêtent pas à l’étude sur la généalogie de la morale ou à son admiration pour un peuple profondément enraciné dont le sang doit contribuer à régénérer une Europe en pleine dérive. Tous ses propos, toutes ses lettres montrent l’acharnement qu’il mettait à lutter contre le racisme et l’antisémitisme.

La « sœur abusive »

Nous connaissons la lettre qu’il écrivit, en 1887, à Théodor Fritsch. Avant l’effondrement, il écrit : « À l’instant, je fais fusiller tous les antisémites ! ». Mais c’est avec sa sœur qu’il se déchaînera contre les antisémites. Nous avons évoqué ailleurs la malheureuse aventure qu’il eut avec Lou Salomé. Il connut la jeune fille par Malwida von Meysenburg, qui croyait avoir trouvé en elle le disciple et secrétaire dont Nietzsche avait absolument besoin. Dans les salons de la vieille amie du philosophe, Lou rencontra un ami de Nietzsche, Paul Rée, et elle conçut le projet de s’installer avec les deux hommes (elle ne connaissait pas encore Nietzsche) pour étudier de concert dans une ville universitaire. De malentendu en malentendu, le projet échoua et Lou Salomé s’installa avec Paul Rée. Nietzsche, blessé dans son amour propre, s’emporta contre ses deux amis ; puis, au bout d’un certain temps, tout rentra dans l’ordre. Élisabeth Nietzsche, dès le début, manifesta une profonde antipathie pour la jeune fille, se déchaîna contre Paul Rée qui était juif. Déjà fiancée à Bernard Förster, elle cracha tout son venin antisémite et, plutôt que d’arranger les choses avec les amis de son frère, s’ingénia à jeter de l’huile sur le feu. Plus tard, elle partit avec son mari en Amérique du Sud pour aider à la fondation d’une colonie dont les sentiments ultranationalistes et antisémites faisaient horreur à Nietzsche. Le 21 mai 1887, il lui écrit :

« Tu dis que Néo-Germania n’a rien à voir avec les antisémites, mais je sais de façon certaine que le projet de colonisation est de caractère essentiellement antisémitique par cette fameuse ‘correspondance’ qu’on n’envoie qu’en secret et seulement aux membres les plus sûrs du parti (espérons que Monsieur mon beau-frère ne te la donnera pas à lire)… »

Et, plus net encore, le 26 décembre de la même année :

« … C’est toi, mon pauvre Lama, qui as fait une des plus grandes bêtises et pour toi et pour moi ! Ton mariage avec un chef antisémite exprime pour toute ma façon d’être un éloignement qui m’emplit toujours de rancœur et de mélancolie. Tu dis bien que tu as épousé le colonisateur et non l’antisémite, et c’est vrai, sans doute, mais aux yeux du monde Förster restera jusqu’à sa mort le chef des antisémites. Par conséquent, pour l’amour du ciel, pas de ‘Friedrichsland’ ni de ‘Firedrichhof’ ! Je t’ai priée expressément de donner le nom de ‘Lamaland’. Car vois-tu bien, mon bon Lama, c’est pour moi une question d’honneur que d’observer envers l’antisémitisme une attitude absolument nette et sans équivoque, à savoir : celle de l’opposition, comme je le fais dans mes écrits. On m’a accablé dans les derniers temps de lettres et de feuilles antisémites ; ma répulsion pour ce parti (qui aimerait trop se prévaloir de mon nom !) est aussi prononcée que possible, mais ma parenté avec Förster et le contrecoup de l’antisémitisme de Schmeitzner, mon ancien éditeur, ne cesse de faire croire aux adeptes de ce désagréable parti que je dois être un des leurs ».

Cette lettre est parfaitement claire et Elizabeth Förster aurait dû s’en souvenir ce 2 novembre 1933 !…

Comme nous l’avons écrit, les rapports entre Nietzsche et sa sœur sont mal définis. Il est certain qu’il avait beaucoup d’affection pour elle, qu’elle lui était indispensable et qu’il regrettait sincèrement les attitudes de celle-ci. Dans la même lettre du 26 décembre 1887, il lui rappelle que les deux êtres qu’il a le plus aimés sont elle et Richard Wagner. Mais il est tout aussi certain qu’il n’y avait aucune entente possible sur le plan intellectuel entre frère et sœur ; à tel point qu’elle ne lui annonça ses fiançailles avec Bernard Förster que bien après et il ne vint même pas au mariage. Après son aventure avec Lou Salomé, il écrit à sa mère :

« Voici plusieurs années que je me défends comme un animal supplicié (contre ma sœur), et que je la fuis. Je l’ai conjurée de me laisser en paix, et elle n’a cessé un moment de me torturer. Si j’ai eu peur de venir à Naumburg en août, c’est parce que je craignais de n’en venir envers elle à des sévices manuels ».

Et ailleurs :

« …Des gens comme ma sœur sont inévitablement des adversaires irréconciliables de ma manière de penser et de ma philosophie, ceci est fondé sur la nature éternelle des choses… ».

Et, à sa sœur :

« …Les âmes comme la tienne, ma pauvre sœur, je ne les aime pas (…), je suis profondément las de tes indécents bavardages moralisateurs ». (Cité par Gilles Deleuze, Philosophes, PUF, pp. 8-9).

Nous pourrions multiplier les citations. Sans vouloir accabler Elizabeth Förster, nous tenons à montrer qu’elle était difficilement qualifiée pour jouer les exécuteurs testamentaires de son frère. L’usage qu’elle a fait des idées de Nietzsche le montre à loisir. Contrairement à ce qu’elle voulait faire croire, son frère ne pouvait en aucune façon être le précurseur des Hitler, des Eichmann et autres organisateurs des camps de concentration.

La langue de Friedrich Nietzsche restera une des plus belles de la langue allemande, sa pensée restera une des plus profondes, une des plus vivantes. Et s’il nous est permis de conclure, concluons avec Georges Bataille (Nietzsche et Marx) : l’élévation de l’esprit dans une société régénérée et juste…

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Informations complémentaires

Année

2009

Thématiques

Guerre, Judaïsme, Milieu familial, Nazisme, Nietzsche, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses