Nietzsche, précurseur du nazisme ? Partie II

Texte anonyme

 

UGS : 2009020 Catégorie : Étiquette :

Description

Pour un parti de la paix

Nietzsche compare volontiers les guerres européennes aux guerres qui ravagèrent la Grèce antique et qui furent la cause de sa destruction. Cette Europe, il l’appelle de tous ses vœux. Dans Ecce Homo, il écrit : « Du chaos consécutif à la chute des idoles vont naître l’unité et la régénération de l’Europe… ». Dans La Volonté de puissance (aphorisme 392) : « L’unification économique de l’Europe se réalisera inévitablement – et de même, comme réaction, le parti de la paix. Un parti de la paix dépourvu de sentimentalité, qui s’interdit et interdit à ses enfants de faire la guerre et d’avoir recours aux tribunaux ; un parti qui provoque contre lui la lutte, la contradiction, la persécution ; un parti des opprimés, du moins pour un temps, mais bientôt un grand parti. Un parti qui s’oppose aux sentiments de rancune et de vengeance. Un parti de la guerre procédant dans la direction opposée, avec la même logique et la même vigueur à l’égard de lui-même ».

Pour lui, l’Europe ne peut être un territoire, mais une unité de pensée issue du passé commun de la Grèce et de la Rome anciennes, du judaïsme et du christianisme. De ce fait, il considère que les États-Unis ont, dans cette Europe, la même place que la France et l’Allemagne, et même que la Russie. Nietzsche conseillera à tous les décadents qui ruinent intellectuellement l’Europe d’aller faire leurs dents dans les pays coloniaux, qu’il traite souvent avec beaucoup de mépris. Il est pourtant difficile de condamner l’auteur de Zarathoustra pour cette attitude et d’oublier qu’il écrivit au moment où les conquêtes coloniales intéressaient tous les pays d’Europe qui voyaient là, en plus d’une richesse économique à s’approprier, un exil politique possible pour les récalcitrants ainsi qu’un moyen de satisfaire à bon prix les goûts aventuriers des hommes. Quelle eût été l’attitude de Nietzsche face à la faillite de la colonisation et à la période de décolonisation ? Peut-être une condamnation telle que celle qu’il prononça à l’égard de l’Allemagne bismarckienne victorieuse, qui se suicidait en détruisant tout ce qu’il y avait de meilleur en elle dans des guerres de conquête…

La condamnation des nationalismes, et plus particulièrement du pangermanisme allemand, devait le conduire à porter condamnation des États, « le plus froid des monstres froids » (La Nouvelle idole, p. 127). Signalons au passage l’essence maçonnique de Ainsi parlait Zarathoustra, non dans sa pensée profonde, mais dans sa forme, comme le montre André Schaeffner dans l’introduction des Lettres à Peter Gast (Monaco, Éd. du Rocher, 1958). Il est probable que Nietzsche eut connaissance d’ouvrages maçonniques chez un imprimeur de Bâle, Bonfantini, qui était lui-même franc-maçon. On sait par ailleurs que, pour Nietzsche, Zoroastre avait une responsabilité primordiale dans la confusion des valeurs ; il voulait, en choisissant son nom, le faire revivre, enseignant une « véritable, transvaluation de toutes les valeurs ».

Nietzsche et le problème moral

On a particulièrement vilipendé Nietzsche pour sa conception de la morale des maîtres et des esclaves qui justifierait les inégalités sociales et le pouvoir bourgeois. Il n’en est rien. Au contraire, il refusait de croire en la hiérarchie actuelle et, bien souvent, considérait les dirigeants comme des esclaves qui avaient la prétention de gouverner des êtres rares, perdus dans la masse. En fait, pense Nietzsche, ces esclaves travaillent pour des esprits privilégiés et, ainsi que Marx, à la même époque, il annonce la fin de la bourgeoisie. S’il écrit que la société doit engendrer des hommes supérieurs, c’est peut-être parce qu’il a une haute estime de lui-même ; mais c’est aussi parce qu’il sait que rien de grand ne peut être fait dans le domaine de l’esprit sans de tels hommes. Ses plus violentes critiques contre le socialisme découlent d’abord du fait qu’il ne croit pas les dirigeants socialistes plus dignes de gouverner que les dirigeants bourgeois ; ensuite, il refuse l’égalitarisme socialiste, qu’il prend peut-être trop à la lettre, sans approfondir les idées de Proudhon ou de Marx. De la même façon, il se félicite que les grands hommes aient été souvent méchants, dans leurs écrits par exemple, justifiant par avance sa propre forme d’écriture ; il pensait cependant que c’était un mal nécessaire : « Toute société organisée assoupit les passions et la vie doit être un combat permanent, car c’est de la guerre que sort le meilleur ». C’était déjà l’avais de Goethe, Nietzsche l’exprime ainsi dans De la guerre et des guerriers :

« Cherchez-vous un ennemi, faites votre guerre, battez-vous pour vos pensées. Et si votre pensée succombe, que votre probité chante victoire néanmoins… Je ne vous conseille pas le travail, mais la lutte. Je ne vous conseille pas la paix, mais la victoire. Que votre travail soit lutte, que votre paix soit victoire ! ». Et plus loin : « Ce qui est noble chez l’esclave, c’est la révolte. Pour vous, que votre noblesse soit d’obéir. Même quand vous donnez des ordres, que ce soit par obéissance ».

« Pour un vrai guerrier, tu dois sonner mieux que je veux. Même ce que vous aimez le mieux, faites en sorte qu’on vous l’ordonne. Que votre amour de la vie soit l’amour de votre suprême espérance et que votre suprême espérance soit la pensée suprême de la vie. Mais votre pensée la plus haute, laissez-moi vous la prescrire ; la voici : l’homme est ce qui doit être surpassé ».

L’homme doit être surmonté et Zarathoustra enseigne le Surhumain, et c’est la raison pour laquelle il s’adresse au dernier des hommes.

Quand Nietzsche annonce la mort de Dieu, il annonce en même temps la mort de l’homme, ainsi que Michel Foucault l’a si bien remarqué dans Les mots et les choses et dans son hommage à Georges Bataille (revue Critique, n° 195).

Que l’on ne s’étonne pas de cette passion de Nietzsche pour la discipline : trait essentiellement allemand, certes, elle est, pour le philosophe, une des bases de toute organisation de la société. Avant lui, Goethe déjà, au cours de ses entretiens avec Eckermann, et à propos d’un album de Sternberg, s’était exclamé en trouvant la phrase de Zelter Apprends à obéir : « C’est l’unique parole raisonnable qui se trouve dans tout le livre ». L’homme ne pourra se dépasser que s’il observe vis-à-vis de lui-même et des autres une stricte discipline.

La pensée de Nietzsche est un long regard sur le passé : c’est dans le passé que l’on peut apprendre toute chose sur l’homme. En même temps, le passé lui montre la lente marche vers la dégénérescence, depuis que la philosophie socratique a triomphé. Le XIXe siècle n’échappe pas à cette chute vertigineuse. Or, pour Nietzsche, le but de toute civilisation est la naissance d’une culture supérieure. (« Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver », disait Goering). Si pour certains esprits chagrins, le rôle de l’État réside là, la réalité prouve qu’il n’en est rien.

Le rôle de l’État

Dans des fragments posthumes du philosophe, on lit : « Le but de l’État ne doit jamais être l’État, mais toujours les individus ». Or l’État et ses institutions ne subsistent que par un instinct antilibéral jusqu’à la férocité, précise-t-il. Qu’attendre alors d’un tel État ? Et surtout d’un État bourgeois qui ne s’intéresse qu’aux affaires ? Ce qu’il demande, lui, Nietzsche, c’est une culture toujours plus haute. Et il sent confusément que l’heure de la fin de la bourgeoisie approche : « Si les classes laborieuses s’aperçoivent un jour qu’elles peuvent aisément nous dépasser aujourd’hui par la culture et pour tout le reste, c’en sera fait de nous. Mais si cela n’a pas lieu, c’en sera fait de nous plus sûrement encore. » On a voulu opposer la morale aristocratique de Nietzsche à celle de Marx. Sont-elles dont incompatibles ? Certainement pas, comme l’a montré Berdiaev dans son livre Les sources et le sens du communisme russe. Une conception aristocratique de la société pourrait être envisagée dans l’univers marxiste ; de plus elle en est la conclusion logique dans la mesure où les esprits supérieurs, les travailleurs les plus qualifiés, prennent la place qu’ils méritent, en dehors de toute influence de l’argent et de toute hérédité. Mais ce n’est pas l’État moderne, l’État démocratique avec tous ses profiteurs – lesquels sont, en fait, des esclaves de pouvoirs occultes –, ses combinards, ses partis politiques qui se déchirent entre eux, qui pourra conduire l’humanité à une telle perfection. Le socialisme lui-même est suspect : une fois de plus, ce ne sont pas les meilleurs qui gouvernent, mais des profiteurs surgissent qui reprennent à leur compte les travers des gouvernements bourgeois. Nietzsche a fait cette constatation il y a un siècle ! Dans l’aphorisme 304, il montre aux bourgeois, aux possédants, que la victoire qu’ils doivent remporter est d’abord une victoire sur eux-mêmes et non sur les socialistes, les révolutionnaires; vain espoir, auquel Nietzsche ne croyait pas. L’État, selon lui, ne peut même pas accomplir les devoirs qui lui incombent : il a charge de l’éducation et il ne pourra rendre celle-ci que médiocre ; il a charge de justice et il s’en sert avec brutalité – ce qui n’est pas un mal en soi –, mais il le fait surtout avec hypocrisie. Ainsi, « dans l’ancien droit pénal, une idée religieuse était puissante : celle de la force réparatrice qu’il y a dans la punition. La punition purifie ; dans le monde moderne, elle souille. La punition est une dette que l’on acquitte, on est vraiment débarrassé de ce pourquoi l’on a tant voulu souffrir. En admettant que l’on croie à cette force de la punition, celle-ci sera suivie d’un allègement qui s’approche véritablement d’une nouvelle santé, d’un rétablissement. On n’a pas seulement fait sa paix avec la société, on est aussi redevenu digne d’estime vis-à-vis de soi- même – on est redevenu « pur » (…). Aujourd’hui la punition isole plus que la faute ; la fatalité qui pèse sur un délit a grandi à tel point qu’elle est redevenue ineffaçable. Lorsque l’on a accompli sa peine, on est passé au rang des ennemis de la société… Dès lors, la société possède un ennemi de plus ».

De même l’État a un rôle militaire qu’il ne sait remplir. En Allemagne, observe Nietzsche, une victoire due à la discipline et à l’organisation militaire (celle de 1870) n’est pas obligatoirement une victoire de la civilisation : une guerre peut se justifier quand elle apporte quelque chose de grand à l’humanité. Cette idée de la force régénératrice de la guerre ne se trouve pas uniquement chez Nietzsche, elle est très largement partagée par Marx dans tous ses écrits. Pour Nietzsche, Napoléon était le continuateur de la Renaissance parce qu’il avait ouvert le cycle des guerres qui conduiraient immanquablement à l’unité européenne. (Quelle clairvoyance, encore une fois, dans cette pensée !). Malheureusement, l’empereur a échoué, car sa volonté de puissance était corrompue et, pourrait ajouter Nietzsche aujourd’hui, il n’a entraîné que des guerres fratricides qui ont accéléré la dégénérescence de l’esprit et de la culture. Les États, singulièrement les États démocratiques, entraînent les peuples dans les guerres nationales. « Mais nous aurons des guerres nationales et ce sera affreux ! », s’exclamait Albert Ier, roi des Belges. Or, l’Europe unie est une nécessité absolue pour régénérer l’Europe. Mais comment concevoir un État qui ne soit pas démocratique et qui ne soit pas la tyrannie ? s’interroge Nietzsche sans pouvoir donner de réponse. En réalité, il est l’ennemi de toutes les tyrannies, de toutes les forces de l’obscurantisme, que ce soit l’obscurantisme chrétien ou celui d’un tyran qui s’arroge le droit de diriger le peuple. À cet égard, il est bien l’hériter de la philosophie des Lumières, il est bien le lecteur passionné de Chamfort, des moralistes français, de Stendhal, de La Rochefoucauld et de Vauvenargues. Il sait ce qu’il doit à la philosophie allemande et ce qu’il doit à la France, aux philosophes anglais ainsi qu’à Emerson et à Dostoïevski. Ils sont tous héritiers des Grecs, et tout cet héritage doit fusionner pour redonner à l’Europe sa force intellectuelle.

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Informations complémentaires

Année

2009

Thématiques

Guerre, Karl Marx, Nazisme, Nietzsche, Philosophie, Politique, Politique publique, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Zarathoustra