Nietzsche, précurseur du nazisme ? Partie I

Texte anonyme

 

UGS : 2009017 Catégorie : Étiquette :

Description

Avertissement aux lecteurs

Cet article n’a pas la prétention d’être une nouvelle étude sur Friedrich Nietzsche. Il se propose simplement de souligner l’incompatibilité entre la pensée de l’auteur de Zarathoustra et les doctrinaires nazis ou fascistes. Pour s’en convaincre, il suffit de relire l’intégralité des œuvres du philosophe allemand et non des textes séparés de leur contexte. Malheureusement, la plus grande confusion règne en France sur les œuvres complètes de Nietzsche ; trois grands traducteurs se sont penchés sur son œuvre : Geneviève Bianquis, pour les éditions Aubier ; Henri Albert pour le Mercure de France ; Alexandre Vialatte, pour Gallimard. L’œuvre est d’autant plus morcelée que certains éditeurs ont cru devoir publier des extraits de livres sous des titres parfois fantaisistes qui ne correspondent qu’à des chapitres d’un livre principal. Afin de faciliter la lecture, nous avons choisi, pour Humain, trop humain et Le gai savoir, la nouvelle édition chez Gallimard. Cette édition des œuvres complètes résulte des travaux de messieurs Colli et Montinari ; nous les avons désignées par HH 1 ou 2 MC et GS – MC. Pour Ainsi Parlait Zarathoustra, nous avons chois l’édition bilingue parue dans la collection Auber Flammarion. Pour les autres œuvres de Nietzsche, nous indiquons toujours l’édition.

Quant aux études ou biographies de Nietzsche parues à l’étranger, notamment en Allemagne, très peu ont été traduites. Nous pensons plus particulièrement à la correspondance du philosophe et aux réponses de ses destinataires (Overbeck, Malwida von Meysenburg, Deussen, Rhode), aux livres de sa sœur Élisabeth Förster, de Bernouilli, ainsi qu’à l’ouvrage que lui a consacré Martin Heidegger. Nous souhaitons que Jean Beaufret, l’introducteur en France de l’œuvre d’Heidegger, la présente au public français. Certaines œuvres importantes qui ont influencé Nietzsche n’ont jamais été traduites, telle l’Histoire de la Grèce antique de Jacob Burckhardt.

Nietzsche et le racisme

Si nous feuilletons le Petit Dictionnaire philosophique des éditions de Moscou (publié en 1955, c’est-à-dire encore sous l’influence stalinienne), nous lisons à la page 428, au chapitre consacré à Friedrich Nietzsche : « …Ultraréactionnaire, apologiste déclaré de l’exploitation bourgeoise et de l’agression, prédécesseur des ‘idéologues’ fascistes ». Le grand Larousse encyclopédique en onze volumes indique de son côté : « La pensée de Nietzsche a été discutée et interprétée de diverses manières. En tant qu’exaltation de la volonté de puissance et de l’homme supérieur, elle a sans nul doute influencé les idéologies de la violence, en particulier le fascisme, le national-socialisme et l’anarchisme ». On sait que, dans son cours professé à la Sorbonne, sous le titre général : La Pensée philosophique de Nietzsche des années 1885-1888», Jean Wahl a partagé cette opinion.

Avant de porter tout jugement sur l’influence que Nietzsche a pu avoir, il est essentiel de noter deux points fondamentaux : philosophe d’une finesse psychologique prodigieuse et jamais égalée avant lui, il a toujours cherché à trouver l’homme dans son intégralité. Souvent ironique, mordant et agressif, il remplit son œuvre d’aphorismes qui semblent se contredire les uns les autres, d’où la possibilité de démontrer qu’il a défendu telle ou telle idéologie. En fait, Nietzsche a voulu découvrir l’homme sous tous ses aspects, affirmant avec juste raison qu’il ne pouvait être un. Ses aphorismes ont été pour la plupart inscrits – alors qu’il marchait – sur des carnets et retranscrits soit par lui, soit par son fidèle ami Peter Gast : avec sa vue défaillante, il était souvent incapable de se relire lui-même. Par ailleurs, Nietzsche n’a pas cherché, comme certains auteurs, à démontrer pendant toute sa vie une idée. Sa pensée st continuellement en mouvement. Bien qu’il soit difficile de séparer les œuvres écrites sous l’influence du pessimisme schopenhauerien de celles du début des années 1880, quand il pensait que toute solution aux problèmes de l’homme résidait dans la connaissance, et enfin des écrits des dernières années contenant ses théories sur L’Éternel Retour, La Volonté de puissance, et le Surhomme (à partir de 1881), Nietzsche dit lui-même que sa philosophie ne peut en aucune façon être considérée comme un système ; c’est à partir de l’ensemble de son œuvre qu’il est possible de reconnaître les grandes lignes d’une pensée toujours en mouvement : lui ne conclut jamais.

La deuxième remarque importante concerne la publication de La Volonté de puissance, transvaluation de toutes les valeurs, œuvre posthume, publiée par les soins d’Élizabeth Förster, sœur de Nietzsche. Depuis un demi-siècle, la querelle est ouverte. Il est impossible de partager l’avis de Karl Schlechta, selon lequel l’ouvrage n’apporte rien de nouveau à l’œuvre, n’étant qu’une falsification imputable à la sœur du philosophe.

La réalité semble légèrement différente. Élisabeth Nietzsche avait épousé – contre l’avis de son frère – un nationaliste allemand, antisémite notoire, Bernard Förster : il est certain qu’elle a toujours essayé de faire coïncider sa pensée – et par là même celle de son mari  – avec celle de son frère. Aussi n’a-t-elle pas hésité à tronquer, même à falsifier, des lettres que son frère lui avait adressées. L’ouvrage La Volonté de puissance est effectivement composé d’inédits de Nietzsche, mais présentés de telle façon qu’ils servaient de justification à l’activité de son agitateur de mari. À la suite d’un article publié dans Le Monde par Jean-Michel Palmier, relatif à la nouvelle édition des œuvres complètes de Nietzsche, Jean Beaufret, dans une lettre adressée à ce journal, veut diminuer le rôle de Madame Förster en indiquant que l’idéologie de celle-ci n’a rien à voir dans l’importance des écrits de son frère, particulièrement dans ses écrits posthumes. Les précisions biographiques qu’il apporte ne changent pas la réalité. Élizabeth Förster a, dès 1901, présenté à sa façon les inédits de son frère et, jusqu’à sa mort, elle a continué à donner du philosophe une image que la vérité historique rejette. Que Jean Beaufret le veuille ou non, elle a joint sa voix aux délires de l’Allemagne nazie en s’abritant derrière la pensée de son frère. Que cela ne change rien à la bibliographie nietzschéenne n’est pas tellement sûr. Tant que l’œuvre complète n’aura pas éditée, non d’après la traduction des Éditions Kröner, mais d’après les manuscrits et dans la mesure où l’on aura réussi à reconstituer sa correspondance, une chose est certaine : Elizabeth Förster a donné au monde une image de légende de son frère et, comme toutes les légendes, comme tous les mensonges, il en reste toujours quelque chose. Dans Sur Nietzsche (Gallimard, 1967, p. 232), Georges Bataille écrit avec juste raison : « … Il n’est rien que Nietzsche n’ait affirmé d’une façon plus entière que sa haine des antisémites ! (…). Il est nécessaire d’insister sur ce dernier point. Nietzsche devait être lavé de toute souillure nazie. Il faut dénoncer pour cela certaines comédies. L’une d’elles est le fait de la propre sœur du philosophe, qui lui survécut jusqu’à ses dernières années (elle mourut en 1935). Madame Élizabeth Förster, née Nietzsche, n’avait pas oublié le 2 novembre 1933, les difficultés qui s’introduisirent entre elle et son frère du fait de son mariage, en 1885, avec l’antisémite Bernard Förster.

Une lettre dans laquelle Nietzsche lui rappelle sa répulsion aussi prononcée que possible pour le parti de son mari – celui-ci désigné nommément – fut publiée par ses soins. Or, le 2 novembre 1933, Madame Élizabeth Förster reçut, à Weimar, dans la maison où Nietzsche est mort, le Führer du Troisième Reich, Adolf Hitler. En cette solennelle occasion, cette femme attesta l’antisémitisme de la famille, en donnant lecture d’un texte de… Bernard Förster !

« Avant de quitter Weimar pour se rendre à Essen, rapporte Le Temps du 4 novembre 1933, le chancelier Hitler est allé rendre visite à Madame Elizabeth Förster-Nietzshe, sœur du célèbre philosophe. La vieille dame lui a fait don d’une canne à épée qui a appartenu à son frère. Elle lui a fait visiter les archives Nietzsche. »

Georges Bataille conclut : « Nietzsche, adressant en 1887 une lettre méprisante à l’antisémite Théodor Fritsch, la terminait ainsi : « Mais enfin, que croyez-vous que j’éprouve lorsque le nom de Zarathoustra sort de la bouche des antisémites ? »

Après cette lecture, il est difficile de partager l’avis de Jean Beaufret quand il affirme : « …L’adjonction gratuite de procès de tendance n’apporte rigoureusement rien d’essentiel, quoi que l’on puisse connaître ou supposer du caractère et des opinions des plus lointains initiateurs. » Certes, nous sommes d’accord avec Beaufret pour considérer que, ce qui importe, c’est ce que le philosophe a réellement écrit. Mais il est tout aussi important de savoir ce que l’on fait de ses écrits, surtout quand ils servent à justifier le massacre de six millions de Juifs !

Georges Bataille n’avait d’ailleurs pas attendu la fin de la guerre pour protester contre l’usage que certains faisaient, outre-Rhin, du philosophe allemand. En janvier 1937, il consacra à ce thème un numéro spécial de la revue Acéphale, qu’il dirigeait avec Pierre Klossowski : Nietzsche et les fascismes. Une réparation.

Il est regrettable qu’aucun des biographes de Nietzsche – du moins ceux de langue française – n’ait cherché à pénétrer plus profondément des liens qui unissaient le frère et la sœur. Il peut être tenu pour certain que Nietzsche aimait sa sœur, qu’il la considérait comme quantité négligeable sur le plan intellectuel, mais qu’il se laissait volontiers guider par elle pour les détails de sa vie matérielle. Les disputes étaient fréquentes, surtout dans les années qui précédèrent son effondrement. L’aventure avec Lou Salomé était déjà assez étrange en soi et avait peu de chance d’aboutir. Elizabeth crut bon de jeter de l’huile sur le feu, faisant preuve en l’occurrence d’une jalousie morbide. Son frère lui écrivit alors des lettres violentes, dignes de celles qu’il lui adressa au moment de son mariage avec Bernard Förster. La vérité sur cette aventure est malheureusement, de par la volonté de tous, mal connue ; mais il est certain que la sœur du philosophe joua un rôle très important et très néfaste. Dans ses mémoires, Lou Salomé en parla avec beaucoup de discrétion et de tact ; nous ne pouvons que nous en féliciter. Le livre de H.-F. Peters (Ma sœur, mon épouse, Paris, Gallimard, 1967) n’apporte rien de nouveau ; il donne l’impression que Nietzsche était un pantin et Lou Salomé plus ou moins intrigante. Les rapports psychologiques entre les protagonistes paraissent dénués de tout fondement, surtout en ce qui concerne l’attitude de Paul Rée. Ce livre est en parfaite contradiction avec les lettres que Nietzsche adressa à Overbeck.

L’expression sœur abusive a peut-être été trop galvaudée. Il est néanmoins certain qu’Elizabeth était subjuguée par la profondeur de l’intelligence de son frère – même si elle ne comprenait rien à ses écrits –, mais qu’elle le considérait par ailleurs comme un enfant qui avait besoin de sa protection. Un sentiment plus ou moins incestueux, mêlé à un instinct maternel transféré sur son frère, conduit Élizabeth Nietzsche, femme autoritaire et sûre d’elle-même, à tenter de diriger la vie du philosophe – ce qu’il certainement avec délectation après l’effondrement –, puis à falsifier ses pensées. Cela a abouti à la mascarade du 2 novembre 1933…

Nietzsche et les Allemands

Il est toujours vain de vouloir faire partie les morts, en l’occurrence d’essayer de s’imaginer ce qu’aurait été l’attitude de Nietzsche face à l’hitlérisme. On ne peut tenter de donner une réponse qu’en lisant les œuvres de Nietzsche. Aussi confuses soient-elles, aussi contradictoires puissent-elles paraître, là seulement se trouvent la vérité et la ligne générale de la pensée du philosophe. Dans ce bref essai, il est impossible de faire le tour de tous les problèmes. Aussi nous bornerons-nous à relever ce que Nietzsche pensait des Juifs, de l’État et du nationalisme. Pour aborder ces sujets, il convient de relire, ainsi que le conseille Pierre Klossowski, le 377e aphorisme de Gaya Scienza (GS – MC, p. 272), intitulé Nous autres «sans-patrie» :

« Il ne manque point, parmi les Européens d’aujourd’hui, de ces hommes qui ont le droit de s’attribuer le titre de « sans-patrie » en un sens qui les distingue et les honore… »

Et plus loin :

« Nous autres sans-patrie, nous sommes quant à la race et quant à l’origine, trop nuancés, peu tentés de prendre part à cette débauche et à ce mensonge de l’auto-idolâtrie raciale qui aujourd’hui s’exhibe en Allemagne en tant que signe distinctif des vertus allemandes et qui, chez le peuple du ‘sens historique’ »,

donne doublement l’impression de la fausseté et de l’inconvenance. Nous sommes, en un mot – et ce sera ici notre parole d’honneur ! –, de bons Européens, les héritiers de l’Europe, héritiers riches et comblés, mais héritiers aussi infiniment redevables de plusieurs millénaires d’esprit européen… » Gageons que ce ne sont pas ces paroles que le chancelier Hitler entendit de la bouche de Madame Förster !…

Dans une lettre à Paul Deussen, citée par Jacques Chevalier dans son Histoire de la pensée (Paris, Flammarion, 1966), Nietzsche écrivait aussi que ses œuvres demandaient à être ruminées, qualité que ne possédait plus l’homme moderne ; de ce fait, il se passerait un siècle avant que ses écrits commencent à être « lisibles ». Nietzsche ne conclut jamais. Il laisse le lecteur devant quelques évidences qu’il a éclairées de son sens psychologique perçant. Lou Salomé ne s’y est pas trompée, elle qui avait eu autant d’admiration toute sa vie pour le solitaire de Sils-Maria que pour Freud. Entre les deux hommes, un même don puissant d’observation de la nature humaine, une même méthode d’observation de la nature humaine, une même méthode d’observation de la psychologie des foules pour percer les secrets de l’Antiquité. (voir Moïse et le monothéisme de Freud et les écrits de Nietzsche sur l’origine de la tragédie, le peuple juif et de nombreuses pages sur la Grèce antique).

Les Allemands contemporains de Nietzsche avaient peur de cette « dynamique ». Le philosophe vécut ignoré ou condamné en Allemagne. Il fuit sa patrie pour Bâle, où vivait ce qu’il y a avait de meilleur en Allemagne : Jacob Burckhardt, helléniste de grand talent, qui, même encore aujourd’hui, fait autorité. Grâce à son maître Ritschl, Nietzsche obtint, alors qu’il n’avait pas vingt-cinq ans et qu’il n’était même pas encore muni du titre de docteur, une chaire à l’Université de Bâle. Il partit heureux de fuir l’Allemagne bismarckienne ; plus tard, quand il dut abandonner sa chaire et commencer sa vie errante, ses sentiments à l’égard de l’Allemagne ne firent que se renforcer. Est-ce à dire qu’il haïssait l’Allemagne ? Certainement pas. Peut-être, sous l’influence de Burckhardt (auteur d’une remarquable Histoire de la Civilisation de la Renaissance en Italie), il ne pardonnait pas aux Allemands, et à Luther en particulier, d’avoir raté la Renaissance en Allemagne. Il reconnaissait que son pays était celui de la philosophie, mais l’Allemagne n’était pas Bismarck : « Dans mon sang, écrivait-il, coule le sang de Pascal et de Goethe ». Son premier poète fut Hölderlin, la lecture du Monde comme Vouloir et Représentation le bouleversa et il resta longtemps sous l’influence schopenhauerienne. Il n’est pas impossible de nier l’influence qu’exercèrent sur lui Fichte, Kleist, Schiller et, bien entendu, Goethe, surtout celui des Conversations de Goethe avec EckeLrmann (Paris, Gallimard, 1960), qui reste un des chefs-d’œuvre de la littérature allemande. Nietzsche affirmera avec passion que Goethe est le dernier des Allemands. Il sent bien que la pensée germanique peut dominer l’Europe. Admirateur des Grecs, particulièrement des présocratiques, il rêvait d’une Allemagne qui fût la Grèce des temps modernes ; il voyait dans le devenir héraclitéen un pendant du devenir allemand. Il écrit dans la Gaya Scienza :

« Nous autres Allemands, nous sommes des hégéliens, quand bien même il n’y aurait jamais eu de Hegel, car, à l’encontre des tous les Latins, nous attachons d’instinct au devenir, à l’évolution, un sens plus profond et une valeur plus riche qu’à ce qui est; à peine croyons-nous qu’on puisse justifier la notion d’être. »

Faut-il souligner la profondeur de ce jugement que l’on peut encore observer dans l’Allemagne post-nazie ? Il lisait avec enthousiasme les conversations de Goethe avec Eckermann et partageait avec l’auteur de Faust – comme avec Jacob Burckhardt – la passion de la Grèce antique. Le vouloir nietzschéen est du même ordre que le vouloir grec, du même ordre que le vouloir goethéen.

Malheureusement, l’image que lui donne l’Allemagne contemporaine est toute différente. Il croira longtemps en Wagner, lecteur comme lui de Schopenhauer, admirateur comme lui des Grecs et qui voulait créer un art nouveau, un art intégral. Mais, bien vite, il verra que Wagner met son génie d’abord à se glorifier lui-même, ensuite à défendre les valeurs allemandes qu’il exècre : le nationalisme pangermaniste et l’antisémitisme. Cette incompréhension des Allemands à son égard a fait de lui un solitaire, un voyageur errant. Il écrit à Hans von Bülow, de Santa Margherita, en décembre 1882 :

« Mon voyage en Allemagne cet été – interrompant la plus profonde solitude – m’a instruit et effrayé. J’ai trouvé toute la chère brute germaine à me sauter dessus. Je ne suis plus du tout « assez moral » pour elle ». Déjà, en 1878, il avait écrit à Karl Hillebrand :

« …Je vous savoure maintenant dans le réveil de ma santé, les quatre tomes de votre Temps, Peuples et Gens et m’en délecte comme si c’était lait et miel. Des livres d’où nous vient le souffle de l’Europe et non l’azote national ! ».

De Turin, il écrit, le 18 octobre 1888, à son fidèle ami le professeur Overbeck :

« Cette race (les Allemands) sans excuse, qui a sur la conscience tous les grands cataclysmes de la civilisation et qui a toujours ‘autre chose’ en tête à tous les moments décisifs de l’histoire (la Réforme, au moment de la Renaissance ; la philosophie de Kant, au moment où l’on venait péniblement d’atteindre en France et en Angleterre à un mode de pensée scientifique ; la ‘guerre de l’Indépendance’ au moment de l’apparition de Napoléon, le seul homme qui eût été assez fort pour faire de l’Europe une unité économique et politique), cette race a aujourd’hui le ‘Reich’, cette recrudescence du morcellement politique et de l’atomisme de la culture… dans l’instant qu’on pose pour la première fois la question des valeurs ».

Cette critique des Allemands et du nationalisme, Nietzsche l’exprimait dès 1873 dans ses Considérations inactuelles et plus particulièrement dans David Strauss, spectateur et écrivain :

« Il paraît que l’opinion publique en Allemagne interdit de parler des conséquences néfastes et dangereuses d’une guerre, surtout s’il s’agit d’une guerre victorieuse… »

Et plus loin :

« … Une des conséquences néfastes qu’a provoquées la dernière guerre avec la France, la conséquence presque universellement répandue : l’erreur de croire, comme l’a fait l’opinion publique, comme tous ceux qui seraient proportionnés à des événements et à des succès extraordinaires. Cette illusion est extrêmement néfaste, non point parce que c’est une illusion –, car il existe des illusions salutaires non point parce que ce qu’elle pourrait transformer notre victoire en une complète défaite : la défaite, je dirai même l’extirpation de l’esprit allemand, au bénéfice de ‘l’Empire allemand’ ».

Il avait d’abord pensé que la guerre de 1870 pouvait être salutaire pour l’Europe en libérant le pur esprit allemand, en anéantissant tout ce qu’il y avait de décadent dans la latinité. Cet espoir fut vite déçu et le spectacle de l’Allemagne de l’après-guerre le bouleverse. Notons d’ailleurs que les hommes avec lesquels Nietzsche se sent des affinités ne sont pas, à de rares exceptions près, des personnalités politiques ou des chefs d’État. Ce sont des poètes, des philosophes, même s’il ne partage pas leurs idées, ou ce que l’on en a fait, comme saint Paul pour le Christ. S’il admirait César, c’est parce qu’il avait vu en lui un homme du vouloir qui aurait pu régénérer la pensée occidentale. S’il admirait César Borgia, c’est parce qu’il voyait en lui le seul homme capable de sauver la Renaissance et d’abattre la chrétienté en montant sur… le trône de saint Pierre. Quant à Napoléon, il a toujours été l’un des sujets de préoccupation de Nietzsche, qui voyait en lui le seul homme qui ait tenté un effort pour unifier l’Europe et en extraire toutes les valeurs spirituelles. Peut-être n’avait-il pas vu qu’au-delà du « surhomme » que pouvait personnifier l’empereur, il y avait une politique néfaste et négative. Il est certain alors que, devant ce qu’il découvrait de positif chez Napoléon, il ne pouvait que trouver mauvais et dangereux Bismarck et son rêve pangermanique.

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Informations complémentaires

Année

2009

Thématiques

Antisémitisme, Guerres mondiales, Nazisme, Nietzsche, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses