Montaigne et l’amitié

Guillaume Libioulle

 

UGS : 2021005 Catégorie : Étiquette :

Description

Michel de Montaigne (1533-1592) nous a laissé Les Essais. Cette œuvre en trois tomes que Montaigne a retravaillé toute sa vie nous livre les réflexions personnelles de ce penseur de la Renaissance sur un nombre varié de sujets. Par son style d’écriture, il crée une complicité avec le lecteur et nous donne à réfléchir sur nos manières de vivre. L’amitié de Montaigne pour Étienne de La Boétie, qui a joué un rôle capital dans son épanouissement intellectuel, est un thème repris dans l’essai XXVII et il est intéressant de voir ce que cette lecture peut nous apporter aujourd’hui.

Cet essai est un des plus longs du premier tome. Montaigne le débute en faisant une analogie avec la peinture. Il compare ses écrits à un travail d’ornementation destiné uniquement à mettre en valeur une œuvre de plus grande qualité que la sienne. Pour l’essai XXVII, il décide de choisir Le Discours sur la servitude volontaire, texte admirablement écrit par Étienne de La Boétie, lorsqu’il était âgé seulement de dix-huit ans, qui fait l’apologie de la liberté individuelle face au despotisme. Montaigne est d’autant plus attaché à ce texte qu’il lui a donné envie de faire la connaissance de son rédacteur et qu’il est ainsi à l’origine de leur amitié. Pour Montaigne, l’admiration intellectuelle qu’il ressent pour l’auteur de ce texte est le point de départ de cette amitié intense brutalement interrompue par la mort prématurée de son ami.

Pour bien montrer au lecteur le caractère inédit et exceptionnel de cette amitié, Montaigne cherche à la distinguer des modèles antiques ou contemporains. Dans l’Antiquité et jusqu’au XVIe siècle, l’amitié est un terme qui tend à recouvrir l’ensemble des relations sociales. Selon Montaigne, les rapports au sein de la famille – que ce soient entre un père et ses enfants ou entre les membres d’une même fratrie – ne peuvent être assimilés à de l’amitié. En effet, ces relations nous sont imposées dès notre naissance et ne sont pas choisies. Or, pour Montaigne, l’amitié est avant tout affaire de liberté de choix et non de respect de conventions d’obligations sociales. Cette importance accordée à la sélection de ses amis témoigne d’une caractéristique de la Renaissance, celle de l’émergence nouvelle de l’individu face aux structures sociales.

L’amour est lui aussi différent de l’amitié parce que « son feu, je le confesse […] est plus actif, plus cuisant et plus âpre. Mais c’est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, un feu de fièvre, sujet à des accès et à des rémissions, et qui ne nous tient que par un coin. Dans l’amitié, c’est une chaleur générale et universelle, tempérée au demeurant, et égale, une chaleur constante et bien établie, partout douce et lisse, qui n’a rien d’âpre ni de déchirant. Qui plus est, dans l’amour, ce n’est jamais qu’un désir forcené d’attraper ce qui nous fuit. » et parce que « son but est charnel et sujet à satiété », tout le contraire de l’amitié qui s’approfondit et s’affine au fil du temps. De même, le mariage diffère de l’amitié pour Montaigne, parce qu’il fait rentrer en ligne de compte d’autres considérations que l’affection de sa partenaire pour ce qu’elle est vraiment, mais inclut aussi des motivations sociales et économiques. Quant à la relation homosexuelle, comme elle dépend de caractéristiques physiques qui supposaient (dans l’Antiquité du moins) un écart d’âge important entre un amant d’âge mûr et un aimé plus jeune, elle n’est pas propice à l’amitié, laquelle n’est possible qu’entre personnes qui se considèrent comme égales.

En bref, Montaigne oppose l’amour qui a une dimension physique à l’amitié qui n’est que spirituelle et qui s’accroît à mesure que nous échangeons, alors que le plaisir physique peut s’émousser au fil du temps.

Montaigne ne parle pas de l’amour ou de l’amitié entre femmes, peut-être parce qu’à cette époque les femmes étaient tellement assujetties à leur rôle social qu’il devait être difficile, pour elles, d’opérer des choix libres. Cette condition est indispensable pour la construction d’une véritable amitié.

Montaigne envisage la possibilité que l’amour entre hommes et femmes soit non seulement physique, mais aussi spirituel et il considère cela comme un idéal. Cependant, il n’a pas d’exemples anciens ou contemporains qui viennent le convaincre de cette possibilité.

À l’époque de Montaigne, les amitiés sont plutôt d’ordre social et se font au gré des circonstances. Un individu entre en relation avec des personnes qui lui sont égales ou supérieures dans le but d’accroître son réseau social et de faciliter son intégration dans la société. Ces relations sont essentiellement intéressées. Elles sont conclues pour obtenir un avantage ou un soutien et ainsi renforcer un réseau social qui protège l’individu.

L’amitié idéale de Montaigne avec La Boétie est totalement différente : elle a pour fondement la complicité intellectuelle. Cette amitié n’a pas d’autre but qu’elle-même et renforce l’individu de l’intérieur en le poussant à s’affirmer lui-même. Elle est symptomatique de l’émergence de l’individu qui caractérise la Renaissance. L’impression de Montaigne de ne faire qu’un avec La Boétie marque la naissance de l’intime. L’ami devient une personne avec qui on partage tout, même ses pensées les plus secrètes. Pour Montaigne cette amitié, de par sa rareté, inclut l’exclusivité. Si les amis étaient plus de deux, ils commenceraient à recréer une société avec ses conventions qui les empêcheraient d’être pleinement eux-mêmes. Cette réunion de deux personnes partageant un même esprit est précieuse. Elle permet à chacun d’entre eux de s’épanouir mutuellement et de s’affirmer en tant qu’individu. C’est un des sens de ce célèbre passage : « Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont que des relations de familiarité nouées à la faveur de quelques occasions ou du fait d’une certaine opportunité grâce auxquelles nos âmes trouvent moyen de s’entre-attacher. Dans l’amitié dont je parle, elles se mêlent et se confondent l’une en l’autre en un mélange si parfait qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi. » L’épanouissement personnel est tellement lié au partage des moments avec un ami que sa disparition laisse un vide impossible à combler : « Car à la vérité, si je compare tout le reste de ma vie […]  tout entière aux quatre années où il m’a été donné de jouir de la douce compagnie et de la société de ce personnage, ce n’est que fumée, ce n’est qu’une nuit obscure et ennuyeuse. »

Montaigne insiste également sur la notion de « don ». Alors que l’amitié sociale est vue comme un moyen d’obtenir toutes sortes d’avantages et de bienfaits. L’amitié choisie donne l’occasion à celui qui la vit de donner sans compter à son ami dans le but de veiller à son épanouissement. Il trouve son accomplissement dans la réalisation des requêtes de son ami qui lui témoigne ainsi toute sa confiance. À sa mort en 1563, Étienne de La Boétie a ainsi confié la totalité de ses papiers personnels à son ami dans le but qu’il en prenne soin. C’est d’ailleurs initialement dans ce but que Montaigne écrit les Essais : pour mettre en valeur le discours de la servitude volontaire de son ami. Cependant, il abandonne ce projet, car, entre-temps, ce texte est détourné par les protestants à des fins de révolte. Cela attriste Montaigne, car cela donne une image subversive de son ami qui a avant tout écrit un plaidoyer pour la liberté individuelle et n’a jamais eu, selon Montaigne, d’intention révolutionnaire : « Parce que j’ai découvert que cet ouvrage a été publié depuis – et à mauvaise fin ! – par ceux qui cherchent à troubler et changer le régime de notre politique sans se soucier de savoir s’ils l’amenderont, et qu’ils l’ont mêlé à d’autres écrits de leur farine, je me suis dédit du dessein que j’avais eu d’abord de loger ici ce traité De la Servitude volontaire. Et afin que la mémoire de l’auteur n’en soit pas entachée auprès de ceux qui n’ont pu connaître de près ses opinions et ses actions, je les prie de bien considérer que ce sujet fut traité par lui dans sa jeunesse, à titre d’exercice seulement, et comme un sujet commun et rebattu en mille endroits dans les livres. Je ne fais nul doute qu’il ne crût ce qu’il écrivait, car il était assez consciencieux pour ne mentir pas même en se jouant. Et je sais aussi que s’il eût eu à choisir, il eût mieux aimé être né à Venise qu’à Sarlat, non sans raison : mais il avait une autre maxime souverainement empreinte en son âme, qui était d’obéir et de se soumettre très religieusement aux lois sous lesquelles il était né ». Il renonce donc à insérer ce texte dans ses Essais et préfère publier les sonnets de son ami pour mettre en avant un autre aspect de sa personnalité.

Il est dommage que Montaigne ait renoncé à insérer l’œuvre de son ami, car les deux textes se complètent. Le propre de l’amitié entre Montaigne et La Boétie, c’est qu’en permettant à chacun d’être pleinement lui-même, elle est émancipatrice. L’amitié sociale, au contraire, qui relève plus du réseautage est un outil qu’utilise le tyran pour en échange de bienfaits s’assurer de la docilité de son entourage et asseoir ainsi son pouvoir. Dans ce contexte particulier, cette amitié est avilissante.

En opérant la distinction entre l’intime et le social, Montaigne est novateur. Les convictions personnelles, religieuses et politiques, reléguées au domaine de l’intime, n’ont plus de raison d’occuper la sphère publique. Comme il le dit : « Dans les fréquentations qui ne tiennent que par un bout, on n’a besoin que de pourvoir aux imperfections qui intéressent particulièrement ce bout-là. Que peut bien m’importer de quelle religion soit mon médecin ou mon avocat ? Pareille considération n’a rien à voir avec les services de l’amitié qu’ils me doivent. » La société n’a pas besoin de régenter ces aspects pour bien fonctionner. Ce qui à l’époque des guerres de religions où la liberté de conscience n’est pas encore bien établie est une véritable révolution.

Notre société actuelle accorde beaucoup d’importance à l’intime et au développement de l’individu. La lecture de Montaigne nous rappelle que, pour nous épanouir et pour que nos convictions personnelles puissent s’affirmer, nous avons besoin de les partager avec un ami proche. Nous avons toutes et tous eu à un moment donné de notre vie une pensée émue pour une personne qui nous a aidés à devenir nous-mêmes. Aujourd’hui encore, nous sommes des êtres sociaux qui avons besoin de développer notre réseau, mais aussi besoin d’intimité. Montaigne nous apprend qu’il est important de séparer ces deux aspects et de ne pas les confondre. Par exemple, l’utilisation des réseaux sociaux relève de l’amitié sociale et pas de l’amitié intime. Il est préférable donc d’éviter de partager ses convictions personnelles ou ses états d’âmes dans un espace qui est avant tout public et non privé.

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Guillaume Libioulle

Thématiques

Fracture numérique, Qualité de la vie / Bien-être, Vie privée