Mixité et franc-maçonnerie

Jacques Ch. Lemaire

 

UGS : 2021011 Catégorie : Étiquette :

Description

La place de la femme dans la franc-maçonnerie est une question qui se pose depuis la naissance de la franc-maçonnerie moderne. Dès les années 1720-1730, il est des femmes qui se revendiquent le droit de devenir membres d’une loge maçonnique et de devenir franc-maçonnes.

Il y a dix ans, en France, la question de la femme dans la franc-maçonnerie a provoqué une grande réforme du Grand Orient de France qui s’est, en quelque sorte, mixifié en 2020. Ce changement en France a provoqué le même type de réaction, même si le Grand Orient de Belgique ne s’est pas mixifié, mais diversifié.

L’origine

La présence des femmes en loge, ou ce que l’on appelle « le droit de visite » des femmes était déjà acquis par certains Ateliers, depuis un certain temps.

Dans une loge en Bourgogne, un Frère a changé de sexe. Il s’est donc fait opérer, il est devenu transsexuel et il a acquis tous les aspects extérieurs d’une femme. Il avait même obtenu, du Conseil d’État, le changement de son état-civil. À partir de là, s’est posée la question de la présence de la femme en franc-maçonnerie. Il n’était pas possible d’exclure ce Frère, puisqu’il avait été initié et qu’il était reconnu en tant que tel. C’est à partir de cette histoire que la réflexion s’est faite et que le Grand Orient de France a accepté l’initiation des femmes.

En termes de pourcentage de loge, il est difficile de savoir le pourcentage qui accepte cette initiation. Par contre, en termes de pourcentage de femmes par rapport aux hommes, partant de zéro, ou de un, si on se fie à l’anecdote d’il y a dix ans, aujourd’hui, il y a neuf pour cent de femmes sur cent pour cent de membres du Grand Orient de France.

La présence des femmes en loge

Il reste des loges qui continuent de considérer qu’elles n’initieront pas de femmes à la franc-maçonnerie. Néanmoins, elles peuvent en inviter sur les colonnes, comme cela se passe dans d’autres obédiences en France et en Belgique. À la liberté de chaque Vénérable Maître, dans une loge, de sa commission et de l’ambiance qu’il a pu mettre dans sa loge, de décider si, oui ou non, on invite des femmes initiées en franc-maçonnerie. La question est d’initier des femmes dans ces loges-là. Deux obédiences ont, aujourd’hui, posé des choix qui se traduisent de manière différente dans la vraie vie, puisqu’au Grand Orient de France, il n’y a pas de loges qui soient mixtes ou masculines ou féminines, chaque loge « fait sa soupe » comme elle en a envie. Mais, les règlements généraux permettent la mixité.

En Belgique, le Grand Orient a créé une structure à trois têtes pour permettre à chacun d’y trouver son bonheur.

Depuis la création des Constitutions d’Anderson de 1723 qui ne sont pas « officiellement » genrées, on a permis l’exclusion de la participation aux loges de catégories de personnes non libres, de femmes, d’esclaves ou de handicapés. Lorsque l’on fait l’exégèse de ces exclusions, ce qui a été fait au Cercle Quatuor Coronati, on se rend compte que l’on vise :

– par personnes handicapées : les personnes qui n’ont pas toute leur raison et qu’il ne s’agit pas forcément des personnes à mobilité réduite ;
– par les personnes esclaves : ce sont clairement les personnes qui ne sont pas titulaires de leurs droits entiers. Pourquoi serait-elle alors titulaire du droit d’entrer en Maçonnerie ?
– pour ce qui concerne la question des femmes, il s’agit d’un vrai sujet qui a fait l’objet de nombreuses études outre-Manche, pas forcément outre-Atlantique. En Europe, c’est resté non pas un sujet qui divise, mais un sujet qui confine, parfois, à des propos fielleux, voire à des propos désobligeants.

Pour prendre un exemple, qui n’implique personne, Philippe Liénard expliquera ce qui lui est arrivé :

« Je suis entré dans une obédience masculine, la Grande Loge de Belgique, je l’ai fait en connaissance de cause. Cette obédience est toujours masculine aujourd’hui. Lorsque j’y ai exercé des fonctions, chaque année venait –, dans l’équivalent de ce que l’on pourrait considérer comme une assemblée générale –, dans le menu, la question de savoir si oui ou non on allait permettre que la Grande Loge initie des femmes. »

Le pourcentage de vote en défaveur de cette initiation féminine a régressé à travers le temps, mais est toujours majoritaire aujourd’hui. Pour éviter de basculer dans la minorité, la Grande Loge de Belgique a, il y a déjà un moment, pris la décision de laisser, à chaque loge, la liberté de recevoir qui elle veut.

Il faut se souvenir que, à une certaine époque, l’invitation n’était pas forcément bien perçue. Des loges ont organisé des tenues interobédientielles, dans lesquelles on faisait passer la mixité, mais c’est un acte qui n’a pas toujours eu les faveurs du temps. Aujourd’hui encore, il existe des Ateliers qui pratiquent ce genre de situation ou de solution. Ils acceptent, dans certains cas, de recevoir des Sœurs, mais uniquement lorsqu’il s’agit de tenues interobédientielles ou de tenues blanches fermées. C’est une situation qui date d’il y a cinquante ou soixante ans, mais elle est toujours réelle et présente aujourd’hui.

La question de la légitimité de la mixité en Maçonnerie est une question qui n’existe pas, c’est pourquoi il a paru opportun à Philippe Liénard et à Dominique Ségalen de consacrer un livre à ce sujet. Ce livre porte sur la mixité dans l’histoire, dans la mythologie, dans l’Antiquité, dans la vraie vie, parce que la mixité sociétale est partout, à tous les instants et à tous les étages, et ce avec le luxe immense qu’en franc-maçonnerie, on peut poser le choix de la non-mixité.

Le droit au choix

La société est, par nature, mixte. Il y a les chantres de la mixité qui consiste à développer l’idée, somme toute légitime aussi, de savoir pourquoi, en franc-maçonnerie, on devrait fonctionner seulement avec une partie de l’humanité. La question peut être retournée : pourquoi, en franc-maçonnerie, devrait-on fonctionner comme dans la société profane ? N’a-t-on pas le droit, comme dans n’importe quel club, comme dans n’importe quelle association, comme dans n’importe quel groupe de gens qui veulent se fréquenter, de décider de se voir entre Auvergnats, entre Bruxellois, entre hommes ou entre femmes ? C’est une décision qui ne relève que du choix de fréquenter des gens que l’on a envie de fréquenter. Il n’y a pas d’exclusion à proprement parler, il y a un choix de fonctionner d’une manière plutôt que d’une autre. Seulement aujourd’hui, quand on pause de tels choix, on est immédiatement victime d’une certaine agressivité, car on donne l’impression de faire des choix d’exclusion.

Chacun est libre de vouloir travailler, comme on le dit dans les milieux maçonniques, comme bon lui semble, quelles que soient ses motivations.

Les structures maçonniques

La situation des chapitres, des aréopages et des Suprêmes Conseils est très différente. Il n’y a pas de mixité, excepté dans les chapitres, dans les aréopages qui dépendent du Droit Humain. En Belgique, par exemple, ces différentes assemblées restent masculines.

Les structures maçonniques sont encore très mal connues dans les loges bleues, les loges symboliques. De nombreux Maçons ne savent pas comment la Maçonnerie fonctionne après les loges bleues. Ceux qui continuent leur cheminement maçonnique, forcément, sont au courant, mais il y a tous ceux qui l’ignorent. Qu’importe, c’est une affaire de culture maçonnique ou de secret maçonnique mal gardé ou trop bien gardé. Il est vrai que dans ce que l’on appelle les « hauts grades », la masculinité est presque l’unanimité. Les structures féminines ont leur système. Le Droit Humain a également son système. On se situe dans un système où les hauts grades sont restés très fortement masculins.

Il est une anecdote, pas si lointaine d’ailleurs, de la Grande Loge féminine de France qui avait voulu créer un sublime aréopage féminin. Ce Sublime aréopage féminin avait obtenu ses patentes de son équivalent belge. Cet équivalent belge avait lui-même reçu ses patentes du Brésil. Le Grand Orient de France avait installé le Sublime Suprême Conseil féminin et, dans le même discours d’installation du Grand Orient de France, l’orateur de l’époque avait dit : « Je constate l’installation de cette nouvelle structure et, dans le même temps, je vous fais savoir qu’elle est maçonniquement illégale, puisqu’elle tire ses patentes de gens qui ne les avaient pas ». C’est toute l’histoire de la franc-maçonnerie…

Aux États-Unis, il n’y a pas de femmes en franc-maçonnerie. Il y a deux ou trois « logettes » féminines. Et le Droit Humain n’a pas non plus l’apanage de la mixité. Il y a Humanitas, il y a les Grandes loges qui sont mixtes, il y a des Grands Orients qui sont mixtes, il y a une série de structures, mais il reste la portion congrue de la franc-maçonnerie.

Pourquoi les choses n’avancent-elles pas du point de vue de ceux qui voudraient que les choses avancent ? Pourquoi remettre en question des choses ? C’est la liberté humaine et peut-être que c’est le devoir du franc-maçon de se poser des questions… Mais tout cela remonte aux origines de la franc-maçonnerie. Non pas qu’elle ait été scellée dans le marbre la masculinité, mais l’origine de la franc-maçonnerie s’est faite sur un terreau où, à l’époque, la femme dans la vie civile, excepté d’une manière marginale dans des sociétés ou dans le compagnonnage, avait « parfois » des responsabilités. Cette franc-maçonnerie britannique de club est une Maçonnerie de messieurs qui boivent un verre, qui fument le cigare et ne comportait pas de femmes : les femmes tenaient salon.

La Loge de Juste

Dans les années 1750-1760, il y a une structure maçonnique très originale à Amsterdam. Il s’agit de ce que l’on appelle la Loge de Juste, simplement parce que le Vénérable s’appelait Juste.

Cette loge est mixte et elle a été fondée, parce qu’il existait une loi en Hollande, à l’époque, qui poursuivait de façon très forte les homosexuels. Comme, dans l’esprit des Hollandais, les loges maçonniques masculines étaient des nids d’homosexuels, Juste a eu la bonne idée d’agréger à sa loge des femmes et, notamment, un certain nombre de comédiennes françaises qui travaillaient à Amsterdam. La Loge de Juste a été la première loge mixte de l’histoire et a vécu cinq ou six ans.

Début réel de la mixité

Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour qu’il y ait vraiment des loges mixtes avec la création du Droit Humain, car on ne peut pas dire que les loges d’adoption soient des loges mixtes. Par ailleurs, les loges d’adoption pratiquent des rituels qui ne sont pas les rituels en usage dans les loges masculines : il y a une symbolique différente, il y a des usages maçonniques très différents…

Pour l’histoire, le début de la franc-maçonnerie date du début du XVIIIe siècle, 1717, et la fondation de la véritable première obédience maçonnique mixte date de la fin du XIXe siècle.

Les premières tentatives de féminisation de la franc-maçonnerie

À travers les recherches qui ont pu être faites, on s’est rendu compte, mais ce sont des éléments tellement marginaux qu’ils sont anecdotiques, que dans la Maçonnerie d’avant 1717, il y a déjà des femmes qui sont initiées à la franc-maçonnerie.

Il y a une deuxième période de féminisation, c’est la période de l’après-exportation de la franc-maçonnerie insulaire, c’est-à-dire après 1724, et qui dure jusque pratiquement 1774. On voit, à travers les loges d’adoption, une présence de femmes dans les loges encadrées par des hommes. Il y a des écrits pertinents à ce sujet et, récemment, ils le sont devenus davantage, où on s’aperçoit que les rituels n’étaient pas les mêmes, mais ils n’étaient pas pour autant moins intéressants. On s’y réfère à des éléments bibliques : l’arche de Noé, l’échelle de Jacob… Ce sont des éléments extrêmement intéressants.

Dans les statuts des structures maçonniques de l’époque, il y a des mots qui sont complétement féminins, et où l’on fait référence à l’existence de femmes dans la franc-maçonnerie. Il est intéressant de s’apercevoir que toute cette période du XVIIIe siècle où on voit une ouverture de la franc-maçonnerie aux femmes, même si c’était une Maçonnerie différente, se referme en 1774 à l’initiative du Grand Orient de France. C’est le moment où on approche de la Révolution française, mais il y a encore des femmes qui participent à des mouvements culturels maçonnico-… Il y avait, notamment, la princesse de Lamballe –, qui a terminé sa vie dans des conditions épouvantables, parce qu’elle était amie avec la reine Marie-Antoinette –, qui était à la tête de la Maçonnerie féminine à Paris.

D’une manière générale, les historiens ont montré que la Maçonnerie féminine, les loges d’adoption sont surtout composées de femmes nobles, de grande ou de petite noblesse telle que la princesse de Lamballe, et, dans les provinces, de femmes de magistrats…, des femmes dites « d’influence ».

On constate toute cette évolution à travers le XVIIIe siècle et d’un coup, le couperet tombe. Et on peut dire que ce couperet, c’est Napoléon. Il faudra attendre des femmes comme Maria Deraismes, des hommes comme Georges Martin, des auteurs comme Victor Hugo… pour porter cette « mixité nouvelle ». En Belgique, on aura Émile Lefèvre, Vénérable Maître des Amis Philanthropes, qui est favorable à la mixité, alors que son Atelier ne l’est pas. Il fondera la première loge du Droit Humain en Belgique qui porte le nom de 45 Égalité. Ce sera peut-être aussi un obstacle à la mixité, car on observe, en France et en Belgique, la création d’une Maçonnerie exclusivement féminine.

Après la Seconde guerre mondiale, il y a la création de la Grande Loge féminine de France (GLFF) et, en 1981, en Belgique, la création de la Grande Loge féminine de Belgique (GLFB). Ces obédiences ne pratiquent pas la mixité.

La première loge féminine a vu le jour à Bruxelles en 1976. Par la suite, trois loges ont soutenu la création de la GLFB, en 1981. Il est intéressant de souligner que cette Maçonnerie féminine n’a pas envie d’entendre parler de mixité, pas plus qu’une certaine Maçonnerie masculine.

Misandrie ?

Lorsque l’on discute avec des Sœurs, qui sont dans des loges féminines, sur le fait de s’ouvrir à la mixité, on constate qu’elles le font de temps en temps sous la forme de tenues interobédientielles. Mais elles restent dans leur logique qui est de vouloir se réunir entre femmes. C’est une réaction tout aussi légitime que le reste.

Il est assez amusant de se rendre compte que les titres de fonction, par exemple au Droit Humain, ne sont pas féminisés, tandis que les titres de fonction à la GLFB ou à la GLFF le sont. Au Droit Humain, la présidente de la loge est appelée le « Vénérable Maître », alors qu’à la Grande Loge féminine, c’est la « Vénérable Maîtresse »…

Quelques chiffres

Il est intéressant de savoir que le Droit Humain français représente dix-sept mille membres. Cela ne veut pas dire grand-chose jusque-là, mais la GLFF – elle n’est pas la seule obédience féminine en France – représente quatorze mille membres. Parmi les dix-sept mille membres du Droit Humain français, on n’est pas parvenu à démêler l’écheveau des chiffres, car on ignore si les dix-sept mille membres incluent ou n’incluent pas les six mille quatre cents membres du Droit Humain belge. Si ce devait être le cas, cela voudrait dire que le Droit Humain français aurait moins de membres que la GLFF.

En termes de chiffres, on s’aperçoit que la Maçonnerie mixte progresse, mais, fondamentalement, cela reste une affaire de choix personnel et de bonheur d’aller en loge y vivre les moments que l’on a envie d’y vivre.

Le tabou

Quelles sont les motivations de ceux qui ne veulent pas de mixité en loge ? « Honnêtement, ça les regarde, c’est intime, c’est personnel… Chacun a sa propre motivation. »

Il est des choses dont on parle encore moins, mais cela reste extrêmement marginal : ce sont les dérapages de l’humanité qui n’est pas de bois. Dans les loges mixtes, on voit des fraternités qui sont poussées plus avant et qui font que certains n’ont pas envie d’y aller. C’est un motif un peu « tarte à la crème » de ceux qui sont contre la mixité, mais il n’en demeure pas moins que c’est un motif qui fait partie des « meubles » de la franc-maçonnerie mixte. Il en est certain qui sont incapable de se dire que : « une Sœur est un Frère comme un autre ».

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Jacques Lemaire, Philippe Liénard

Thématiques

Droits des femmes, Égalite H-F, Franc-maçonnerie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Société secrète, Transgenre