Médecine du travail et morale

Dr D. Thonon

 

UGS : 2011004 Catégorie : Étiquette :

Description

La médecine du travail connaît des heures difficiles. Paradoxalement sans doute, à un moment où elle se situe au centre des préoccupations médico-sociales de nombre d’instances nationales ou supranationales, syndicales ou patronales, elle suscite précisément un intérêt que sa structuration actuelle ne permet pas encore de concevoir sans heurts ni malentendus, dans un climat parfois passionné contre une opposition qui est loin d’être constructive.

L’évolution sociale – l’homme dans la cité –, l’industrialisation de plus en plus poussée, l’adaptation des plus récentes découvertes techniques et scientifiques ont multiplié d’une manière effarante les agressions que subit l’homme au travail, tant dans sa chair que dans son esprit.

Leur quotidienne répétition, leur incidence dénuée souvent de toute qualité spectaculaire ont malgré tout attiré l’attention. Pendant de longs mois, des hommes de toutes disciplines et de tous bords, des médecins, des psychologues, des sociologues, des économistes, des industriels et des travailleurs…, se sont penchés sur ce problème de l’homme au travail. En juin 1959, à Genève, condensant en trente-cinq points le fruit de ses travaux, l’Organisation internationale du Travail publiait la recommandation 112 sur la médecine du travail, recommandation qui « est » la véritable charte du médecin du travail, à savoir :
– assurer la protection des travailleurs contre toute atteinte à la santé pouvant résulter de leur travail ou des conditions dans lesquelles celui-ci s’effectue ;
– contribuer à l’adaptation physique et mentale des travailleurs notamment par l’adaptation du travail aux travailleurs et par l’affectation des travailleurs à des travaux auxquels ils sont aptes ;
– contribuer à l’établissement et au maintien du plus haut degré possible de bien-être physique et mental des travailleurs.

Mais il convient sans doute de rappeler que cette recommandation s’est inspirée de réalisations anciennes puisant leurs origines, soit dans un esprit social indéniable, soit dans des considérations strictement économiques, soit dans des textes législatifs de portée restrictive. C’est-à-dire que la confusion la plus grande régnait jusqu’à présent au sujet de l’interprétation à donner au terme « médecin de travail ».

Il est certain que les premiers actes médicaux au sein de l’entreprise furent provoqués par le désir et le souci de sélectionner une main-d’œuvre robuste, puis de diminuer l’absentéisme pour raisons de santé en donnant des soins médicaux sur les lieux du travail. C’était l’époque des dispensaires d’usine à portée plus sociale que professionnelle.

Les premiers textes – au début de ce siècle – faisant de l’accident du travail un risque inhérent au travail et engageant la responsabilité de l’employeur, allaient ouvrir au médecin un nouveau secteur d’activités ; la parution des premiers textes régissant le droit à l’indemnisation pour maladie d’origine professionnelle, élargit une fois de plus l’éventail d’activité du médecin d’entreprise. Le médecin pénétrant sur les lieux du travail prenait connaissance d’une certaine pathologie professionnelle, mais prenait aussi conscience de l’influence du milieu du travail sur l’équilibre psychologique et physique des travailleurs.

Ainsi les premières dispositions légales fragmentaires sur la tutelle sanitaire des travailleurs exposés à des risques professionnels créaient de nouvelles obligations chaque année, et ce, petit à petit, en fonction des découvertes scientifiques les plus récentes et augmentaient parallèlement le nombre de travailleurs soumis à ces tutelles.

On peut espérer que, demain, l’homme au travail sera l’objet d’une sollicitude plus étendue encore du législateur ; la liste européenne des maladies professionnelles s’allonge, une surveillance plus étroite s’exerce sur un nombre de plus en plus grand de travailleurs. Tout porte donc à croire que, demain, le législateur exigera, à juste titre, la présence du médecin du travail sur les chantiers, en vue d’en préciser toutes les exigences sanitaires.

Hélas ! il faut cependant bien admettre qu’aujourd’hui encore, la tutelle sanitaire (en dehors des services médicaux du travail déjà organisés) n’est qu’imparfaitement réalisée dans la grande majorité des entreprises (moyennes et petites). Trop d’entreprises échappent encore aux obligations légales actuelles, trop d’entreprises ne les remplissent que formellement « pour être en règle avec la loi », en la décapitant de son esprit d’humaine efficacité, parce qu’elles ne veulent y trouver qu’une charge sans contrepartie.

Les travailleurs eux-mêmes n’y trouvent trop souvent aussi qu’une arme supplémentaire dans les mains du patron pour le « garantir » contre l’absentéisme, le « protéger » des malades et des handicapés, lui permettre de « s’assujettir » une main-d’œuvre idéale en fonction des fluctuations du marché de l’emploi. L’acte médical dans l’entreprise est trop souvent encore un acte d’expertise redouté par l’examiné.

Et parmi les médecins qui « font » de la tutelle sanitaire comme activité parfois très secondaire, combien sont au courant des dispositions légales actuelles ? Combien ont une idée un tant soit peu précise du nombre et de la symptomatologie des maladies professionnelles ? Combien connaissent d’une façon même grossière les chantiers du travail dans les établissements où ils ne font qu’examiner des travailleurs en dix minutes, remplissage des formulaires y compris ?

L’aspect « négatif » de ce bilan quelque peu sommaire pourrait sembler traduire un certain pessimisme, mais il s’agit bien là d’un pessimisme forcé, d’un pessimisme qui va s’atténuant lorsqu’on s’attarde à examiner les réelles et immenses possibilités « positives » de la médecine du travail.

Car la médecine du travail n’est pas de soigner les blessés, les accidentés du travail, de contrôler la réalité ou la durée de leur absence au travail, de leur accorder enfin l’invalidité, permanente, totale ou partielle à la mesure d’une perte d’intégrité anatomique.

La médecine du travail n’est pas de soigner des travailleurs malades, de jauger la véracité de leurs plaintes, d’évaluer et de réparer l’atteinte à la santé provoquée par l’exposition à un risque de maladie professionnelle.

La médecine du travail n’est pas non plus de sélectionner les plus robustes en matière de main d’œuvre en évinçant les malades, les handicapés, les faibles de corps ou d’esprit…

Ne serait-elle vraiment que cela, elle pourrait, dès lors, amplement justifier toutes les craintes, toutes les réticences d’aujourd’hui, le mépris même qu’elle suscita parfois par le passé.

Il y a quelques mois, La Pensée et les Hommes nous donnait à la télévision, un court-métrage extraordinaire d’Alain Resnais, Le Mystère de l’Atelier 15. Tous ceux qui ont vu ce film ont dû être frappés par le profond symbolisme qui se dégageait des images et des intentions du réalisateur. Dans les demi-teintes, la grisaille même du décor réel, qu’il avait planté, qu’il avait choisi, la tâche du médecin de l’usine apparaît comme banale, « grise » elle aussi, sans redondance spectaculaire, mais s’intégrant combien intimement dans cette atmosphère, si près de ces hommes, en cherchant avec eux, en les amenant à chercher l’origine toxique, insidieuse du Mystère de l’Atelier 15.

Certes, tout est loin d’être mystère dans les tâches quotidiennes du médecin d’entreprise, mais la réussite de cette enquête physiologique, la découverte de ce meurtrier-empoisonneur, la vitalité retrouvée de ce travailleur menacé soulignent – oh ! combien – l’aspect « positif » d’une médecine qui ne peut se cantonner dans une activité uniquement curative, mais qui voit s’ouvrir devant elle des perspectives immenses dans le domaine de la prévention physique et morale du travailleur.

Le médecin, au carrefour de toutes les forces qui forment le squelette de l’entreprise, tient une place difficile. Il faut qu’il acquière dès l’abord non seulement la confiance des employeurs, mais aussi et surtout celles des travailleurs. Car s’il est beaucoup demandé au médecin du travail, il doit de son côté beaucoup donner, en s’intégrant étroitement au mouvement de l’entreprise. Il doit être de mener à bien des tâches délicates et d’entretenir avec diplomatie des rapports aussi difficiles que variés tant avec le médecin traitant qu’avec le spécialiste consultant, tant avec les instances légales qu’avec les cadres et la maîtrise, tant avec les employeurs qu’avec les représentants des travailleurs.

En fait la médecine du travail n’est pas à conseiller à ceux qui n’y recherchent qu’une rémunération facile. C’est ce qui apparaît, sans contestation possible, si l’on considère les responsabilités lourdes et multiples qui attendent le médecin d’usine.

Celui-ci aura de fréquentes décisions à prendre qui doivent s’inscrire dans des faits complexes ; il devra confronter son jugement médical avec l’organisation industrielle. Sa clinique siège à l’atelier, car elle doit tenir compte de facteurs économiques, techniques, psychologiques et sociaux qui gravitent autour de chaque cas particulier. Et à cet effet, combien devra-t-il multiplier ses contacts humains, consacrant une importante partie de son temps aux liaisons qui doivent s’établir aussi bien au sein de l’entreprise (direction, ingénieurs, maîtrise, délégués syndicaux, service social, service du personnel) qu’en dehors de celle-ci (le corps médical, les organisations patronales et syndicales, les services sociaux, les pouvoirs publics).

Comment pourrait-on concevoir que le seul désir d’un « poste fixe » puisse donner accès à un pareil complexe de responsabilités ! Comment pourrait-on concevoir qu’un jeune médecin n’ayant même pas encore fait son écolage des hommes au contact d’une clientèle ou des patients d’un service hospitalier puisse s’intégrer du jour au lendemain dans un pareil ensemble ! Chacun des anciens, des pionniers de la médecine du travail pourrait nous dire, seul, de combien aussi d’amères déceptions, de cuisantes désillusions fut bâtie une expérience acquise on the field.

Certes, il ne faut pas seulement protéger le médecin contre lui-même en lui donnant une formation morale de base aussi utile que nécessaire, mais en outre, il faut donner à ses devoirs quotidiens l’indépendance technique et morale indispensable. Cette médecine sociale, réglementée, ordonnée au bien individuel comme au bien collectif, doit rester humaine ; devant être au service de l’homme, elle doit respecter sa personnalité. Compréhension, compétence, courtoisie, sens des nuances ont toujours été les manifestations traditionnelles des caractéristiques extérieures du médecin. Aussi bien tout ce que le médecin du travail peut acquérir de valeur morale de psychologie perspicace, d’indulgence foncière, de tact humain, d’habilité créatrice, lui servira à donner naissance d’abord, à entretenir ensuite un climat de réelle confiance réciproque. Bref, pour paraphraser ce mot profondément réaliste d’un confrère français du travail, rencontré au cours d’une lecture – il appartient au médecin du travail par sa personnalité et son humanisme, « de se faire pardonner l’obligation ».

Mais cela représente une somme d’adaptation et de diplomatie qui exclut toute dépendance, en dehors du cadre hiérarchique administratif de l’entreprise dans lequel il s’insère. Il existe bien sûr, la contrainte des habitudes locales et régionales spécifiques de cette entreprise ; il y a le respect des avantages acquis par les prédécesseurs ou les salariés. Il y a les objectifs administratifs : pour certains l’administratif doit préparer le travail médical, pour d’autres une bonne gestion financière doit faire des actes médicaux une chose rentable. Certains, rarement, demandent à leurs médecins de tirer des conclusions scientifiques d’application pratique, en marge de leur travail quotidien. Les autres leur demandent de couvrir légalement et à moindres frais, leurs obligations et leurs responsabilités en matière de prévention sanitaire ; d’autres enfin, voudraient faire des médecins du travail, les auxiliaires de leur politique en matière de main-d’œuvre.

Que penser de toutes ces nuances ? Une certitude : le médecin du travail n’est ni le « négrier » du patron ni un représentant syndical à l’échelon le plus élevé de la revendication dans l’entreprise ; son attitude, toute en nuances, se situe entre ces deux extrêmes, en fonction précisément des attitudes qu’il rencontrera dans le chef de l’un ou de l’autre. Mais ces nuances mêmes seront l’aboutissement de toute une philosophie ou une morale personnelle intime, qui doit s’établir par l’évolution que connaît la médecine elle-même.

Depuis plus de cinquante ans, la médecine a cessé d’être exclusivement individuelle pour devenir communautaire, collective. Mais à ce titre, elle ne peut être qu’essentiellement préventive. Et cette évolution contraint notamment les juristes du droit médical à donner à la notion du secret médical, par exemple, une interprétation qui ne sera pas toujours acceptée, ni sans heurts ni sans d’âpres discussions. En réalité, la morale médicale se transforme et cette transformation est loin d’être accomplie d’une manière parfaite et unanime. Chacun se doit de consacrer à cette question un intérêt qui touche aux bases mêmes de la profession.

Ainsi, l’intérêt médico-social s’élève contre le principe du secret dans certains domaines qui touchent à l’intérêt social. Rist déclarait, voici longtemps déjà, que l’intransigeance de ce principe le rend monstrueux.

« La doctrine orthodoxe », ajoutait-il, « nous vient de la médecine hippocratique. Elle date d’une époque où la notion même de contagion n’existait pas. Le médecin n’avait de devoirs qu’à l’égard de son malade. On ne s’imaginait même pas qu’il pût en avoir à l’égard de l’entourage de celui-ci ou du corps social tout entier. Toutes les questions de responsabilité impliquées par la contagion ne se posaient même pas. Aujourd’hui, il en est tout autrement et nous tenons le médecin responsable de la prévention tout autant que du traitement. »

Si avec Vidal et Carlotti, nous transposons ce principe sur le plan de l’évolution industrielle, il faut admettre que le médecin est responsable de l’individu au travail, tant au point de vue de sa sécurité individuelle et de son état de santé physique, que de la sécurité et du bien-être physique de la collectivité. Ces auteurs sont ainsi amenés à considérer que le secret médical n’a été reconnu par le Code Napoléon en 1810, comme un principe d’intérêt public, en la circonstance, se confondait avec l’intérêt individuel des malades. Actuellement, l’essor de la médecine est tel que, dans le domaine médical, l’intérêt public doit s’aligner sur l’intérêt individuel. L’évolution sociale, si l’on adopte cette conception, devrait donc commander une révision des idées et des doctrines. La question se pose : devons-nous modifier notre conception du secret professionnel, de telle manière que, toujours en raison de l’intérêt public, on soit amené à ne plus considérer que l’« intérêt collectif primant l’intérêt individuel » ?

Mais engagés dans cette voie, où nous arrêterions-nous ? Le médecin du travail engage effectivement sa responsabilité à la fois vis-à-vis d’une communauté et d’un individu et ses responsabilités s’accroissent paradoxalement en fonction précisément de la confiance qu’il a su gagner.

Le problème me semble mal posé lorsque l’on dit que l’intérêt collectif doit primer l’intérêt individuel. Plus particulièrement, en médecine du travail, l’intérêt individuel dépend du bien-être du groupe tout entier et l’intérêt communautaire est inséparable de celui de chacun des individus qui le composent : « ils sont indissolublement unis ».

Chaque homme constitue un cas d’espèce et le rôle de médecin du travail ressortira par exemple à une pathologie particulière, dans un contexte socio-économique mêlant intimement l’individu et le groupe, non pas en vue d’un « contrôle évictif », mais en fonction de son rôle véritable, de manière à permettre au mieux l’adaptation du travail aux travailleurs. Et dans cette optique, inéluctablement, l’intérêt individuel impliquera nécessairement l’intérêt de la communauté.

Bref, le fondement moral le plus sûr de la médecine du travail, c’est effectivement le respect de l’intimité de l’individu. Ce respect lui assurera sa principale raison morale, qui sera d’autant moins contestée que le médecin d’entreprise aura su, chemin faisant, trouver les solutions convenables répondant aux nécessités essentielles de la médecine sociale collective.

Le médecin du travail, ayant imposé sa compétence sur le plan professionnel par sa spécialisation technique, s’imposera à son tour sur le plan moral par ses qualités humaines. Il aura gagné la confiance, indépendamment de toute incidence politique syndicale ou confessionnelle. Et cette confiance une fois gagnée, loin de lui faciliter la tâche, le mettra paradoxalement dès lors dans un rôle moral, bien au-delà de la mission qui lui avait été primitivement fixée. Ce rôle de « conseiller moral » du travailleur (cadre ou salarié) constituera la mission impérative à laquelle il ne pourra, ni ne voudra d’ailleurs se soustraire.

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Informations complémentaires

Année

2011

Auteurs / Invités

D. Thonon

Thématiques

Médecine, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Santé, Travail / Emploi / Chômage