Marie Stuart ou l’incapacité de distinguer l’intérêt de l’État de sa vie privée

Patrick HANNOT
Adaptation : Guillaume LIBIOULLE

 

UGS : 2021035 Catégorie : Étiquette :

Description

Il est très important, lorsqu’on exerce des fonctions politiques, de séparer nos intérêts privés de l’intérêt public. Si un tel principe est largement partagé de nos jours, il n’en allait pas de même au XVIe siècle. Ainsi, en Écosse, au début de la Renaissance, la situation est épouvantable. Le pays est peuplé de seulement six cent mille habitants et est presque constamment en guerre avec l’Angleterre, son voisin du sud. Dans le nord, les conflits entre les différents clans sont permanents.

L’Église est riche : elle est le premier propriétaire foncier du pays. Cette situation bénéficie surtout au haut clergé et aux monastères, alors que les églises de village sont délabrées et que le bas clergé est ignorant.

La pauvreté est telle qu’un quart des habitants vivent de rapines et certains nobles n’hésitent pas non plus à piller. Bref, dans tout le pays règne une très grande violence. La situation de l’Écosse à cette époque souligne le fait que des ressources trop inéquitablement réparties favorisent l’apparition de pouvoir autocratique et la montée de violences. À tel point que l’on parle parfois de nos jours de malédiction des ressources. C’est encore le cas actuellement dans certains États du tiers-monde, par exemple en République démocratique du Congo.

De semblables situations illustrent le risque lié au mélange entre la vie privée et vie la publique des dirigeants. Le danger réside en ce que l’homme politique profite de l’exercice du pouvoir pour s’enrichir personnellement. Un tel conflit d’intérêts peut amener le dirigeant à croire qu’il incarne l’État et que, par conséquent, il est intouchable. Durant les temps modernes, du XVIe au XVIIIe siècle, va s’opérer un travail intellectuel qui va progressivement séparer la chose publique de la personne qui exerce le pouvoir. En conséquence le pouvoir n’est plus vu comme la propriété personnelle de celle, de celui ou de ceux qui l’exerce. Les hommes et les femmes politiques en sont seulement les dépositaires et si besoin ils doivent rendre des comptes. Ils ne sont plus au-dessus des lois, mais ils doivent s’y soumettre également.

La preuve que cette conception est largement répandue dans nos démocraties est le tollé que provoquent les mandataires politiques qui profitent de leur position pour offrir des avantages financiers à des membres de leur entourage familial ou politique. Mentionnons à titre d’exemple pour l’année 2017, en France, l’affaire François Fillon qui a vu ce candidat à la présidentielle accusé d’accorder à son épouse Pénélope des emplois fictifs. La même année éclate en Belgique le scandale Publifin, dans lequel des hommes politiques belges se sont servis d’une intercommunale comme d’une société-écran à des activités privées.

Pour éviter ce genre d’abus, il faut que les responsables politiques demeurent conscients de la distinction qui existe entre leurs intérêts privés et l’intérêt de l’État. Un exercice du pouvoir sans partage ou de trop longue durée contribue à ce que cette distinction s’estompe. Au besoin, des lois doivent empêcher ou à tout le moins restreindre les possibilités d’une telle collusion.

La vie privée : une notion floue sous l’Ancien Régime

Au Moyen Âge, la notion de vie privée telle qu’on la conçoit actuellement n’existe pas. L’individu est d’abord et avant tout intégré dans une communauté : sa famille, sa paroisse, sa province. L’intérêt de la collectivité prime sur celui de l’individu. Un acte comme le mariage, par exemple, qui, aujourd’hui, est vu comme essentiellement d’ordre privé, ne l’est pas du tout à l’époque. C’est une alliance considérée comme un moyen d’accroître ou son patrimoine, ou son réseau de relations.

En ce qui concerne les familles régnantes, leurs enfants sont vus, dès leur naissance, comme des pions à placer pour renforcer leur réseau à l’échelle internationale, voire à réaliser des acquisitions territoriales. En conséquence, les princes et princesses ne sont pas maîtres de leur destin, mais doivent se conformer à celui que leur famille a prévu pour eux. En ce qui concerne Marie Stuart, l’unique enfant du roi Jacques V d’Écosse, elle fait très tôt l’objet de convoitise. Dès le décès de son père, moins d’une semaine après sa naissance en 1542, le roi Henri VIII envisage de la fiancer à son fils de façon à créer, à terme, une Grande-Bretagne. Ce projet n’aboutit pas parce que, entre autres, la mère de Marie Stuart, Marie de Guise y est opposée. Elle envisage de marier sa fille avec le dauphin de France François.

En 1547, Marie embarque donc en France, pour être éduquée à la cour comme une princesse française catholique. Un enseignement qui ne la prépare pas à exercer le pouvoir, mais seulement à bien paraître en société pour pouvoir tenir son rang de future reine de France. Le mariage entre Marie Stuart et François a lieu en 1558. En 1559 le roi Henri II meurt et le jeune couple accède au pouvoir. Malheureusement, François II est de constitution fragile et il meurt en 1560.

Le passage de la religion du domaine public au domaine privé et l’apparition de la notion de l’intérêt général

À la suite du décès de son époux, Marie est priée par sa belle-mère Catherine de Médicis de rentrer en Écosse. Or, pendant son séjour en France, le protestantisme a remplacé le catholicisme comme religion officielle en Écosse. Une délégation de politiques écossais lui propose le marché suivant : elle sera acceptée comme reine d’Écosse si elle accepte de ne rien changer au caractère protestant du pays. En contrepartie, la délégation lui accorde de pouvoir continuer à pratiquer sa religion à titre privé.

Au lieu de faire profil bas, Marie ne trouve rien de mieux à faire, dés son arrivée, que de célébrer une messe. Or, pour les protestants, la célébration de la messe est une idolâtrie. C’en est trop pour leur chef de file, John Knox, qui n’a pas été informé de la concession qui a été faite à Marie. Lors de sa rencontre avec Marie Stuart, John Knox se voit dans la peau du prophète de l’Ancien Testament Elie face à Jézabel, une reine étrangère qui avait introduit le culte de dieux païens en Israël. Le dialogue est impossible entre eux.

Plusieurs éléments expliquent cette situation. Les violences liées aux guerres de religion ont laissé des traces dans les esprits et raidi les positions des deux camps. En outre, leur conception d’exercice du pouvoir est diamétralement opposée. Selon la perception catholique de Marie, le souverain se doit d’être un exemple pour son peuple et de le guider vers la vraie foi. La religion du souverain s’impose à celle de ces sujets. Or à l’époque, la religion est considérée comme essentielle au maintien de la cohésion de la société parce qu’elle relie tous les hommes dans une même croyance et des mêmes rites. A contrario, au XVIe siècle, le protestantisme, prêché par Knox, insiste sur le rapport personnel avec Dieu basé sur la foi du croyant, inaugure une conception privée de la religion. Cette révolution en matière de pensée implique une autre façon de concevoir le collectif. En conséquence, un mode de pensée démocratique se fait jour. Même si Knox habille ses reproches d’un langage religieux, il déclare en substance à Marie qu’une reine qui ne partage pas la religion de ces sujets n’est pas légitime.

En effet pour Knox ce sont les sujets qui sont souverains en matière de religion et non le chef de l’État. Ce dernier adopte soit la religion de l’ensemble de ses sujets soit s’abstiens de manifester ses convictions personnelles si elles divergent de celles du peuple ou d’une partie de celui-ci.

De nos jours, dans nos sociétés occidentales, cette vision est largement répandue. Les citoyens auront tendance à critiquer un homme politique dont les décisions paraissent motivées en fonction de convictions religieuses. Ces dernières sont vues comme des intérêts particuliers, non pas comme relevant de l’intérêt général. Alors que pendant tout l’Ancien Régime, la religion était réputée jouer le rôle d’un ciment social. Depuis les Lumières du XVIIIe siècle, c’est la confiance commune en la discussion argumentée qui a été choisie comme base de la décision politique. La confiance en la raison a remplacé celle en la religion et ce principe assure désormais la cohésion de la société.

Une telle conception explique que l’on a tendance à éprouver un certain malaise face à des responsables politiques qui font part publiquement de leurs convictions religieuses. Citons l’exemple de Jean-Michel Javaux, du parti Écolo, qui dans une interview au journal Le Soir en janvier 2010 revendiquait sa foi catholique et s’étonnait que certain de ses collègues n’en fasse pas autant. Mentionnons aussi celui de la députée CDh Mahinur Özdemir qui fut une des premières femmes d’Europe à afficher sa foi musulmane dans une assemblée parlementaire. En juin 2009, elle prêta serment voilée au Parlement bruxellois. En Belgique, l’importance accordée à l’intérêt général, et donc à la mise en veilleuse d’intérêts particuliers ou personnels, relève davantage de l’esprit de la Constitution que de la lettre. Aucun de ses articles n’y fait explicitement allusion, mais cette notion était partagée par bon nombre de ses rédacteurs. Pour s’en convaincre, on peut citer l’article 33 de la Constitution : « Tous les pouvoirs émanent de la nation. Ils sont exercés de la manière établie par la Constitution ». Cette disposition ne fait référence à aucun dieu ni à un quelconque être suprême. Le pouvoir n’est plus d’ordre divin, mais uniquement d’ordre rationnel. C’est cette référence implicite dans la Constitution à l’intérêt général qui peut expliquer que ce concept n’est pas toujours facile à assimiler par les responsables politiques.

Marie Stuart a été éduquée comme une princesse française, elle a donc hérité des préjugés liés à cette éducation qui liait étroitement religion et politique. À son époque, la monarchie française était encore de droit divin et le roi de France se devait d’être catholique comme en témoigne le titre de « Roi Très-Chrétien ».

Coupée de son pays natal pendant toute son enfance et son adolescence, Marie a été incapable d’en percevoir l’évolution et d’être en phase avec son peuple. Aux yeux des protestants écossais, puisqu’elle persiste à pratiquer le catholicisme, elle donne la priorité à sa vie privée sur l’intérêt de l’État. De plus, elle n’hésite pas à se marier avec qui bon lui semble sans tenir compte des implications politiques. Pour ces raisons, elle est contrainte à abdiquer en 1567. Par fierté, elle refuse de rentrer en France, mais demande à sa cousine Élisabeth Ire d’Angleterre de l’accueillir. En réponse, celle-ci la maintiendra en résidence surveillée. En effet, Marie n’a pas renoncé à ses prétentions sur le trône d’Angleterre et elle est considérée par les catholiques de ce pays comme la seule souveraine légitime. Finalement en 1587, Marie Stuart tombera dans un piège tendu par le gouvernement anglais. Convaincue de trahison, elle sera condamnée à mort et exécutée.

De nos jours, les chefs d’État des pays démocratiques ne peuvent plus agir selon leur bon plaisir, mais ils doivent se comporter selon ce que prescrit la Constitution. En Belgique, le souverain est déclaré irresponsable. Il ne peut agir qu’avec le consentement du gouvernement. Même en matière de mariage, qui relève pourtant du domaine privé, le monarque doit obtenir l’assentiment du gouvernement.

Plus généralement, l’attitude d’une famille royale par rapport aux événements de la vie de tous les jours doit être conforme aux attentes des citoyens. Par exemple en 1997, la famille royale britannique ne comptait pas s’impliquer outre mesure dans les funérailles de la princesse Diana, mais la pression du public l’a contrainte à changer d’avis. Ce qui est vrai pour les monarques l’est également pour les responsables politiques. Les citoyens aiment élire des gens qui leur ressemblent. Sentir que nos dirigeants sont proches de nous accroît notre sympathie à leur égard. Certains politiques l’ont bien compris. Ils mettent un point d’honneur à parler un langage compréhensible de tous les citoyens dont ils aiment se montrer proche. Un tel comportement contribue à donner d’eux une image populaire. Entre autres exemples, on peut citer ceux de l’homme politique belge Michel Dardenne, du président français Jacques Chirac ou plus récemment du président américain Donald Trump. Au cours de l’histoire, on a assisté à un renversement complet des valeurs. Nous sommes passés d’un monde médiéval où Dieu et le souverain étaient à la source de tout pouvoir et garantissaient l’ordre de la société à notre organisation politique actuelle où la souveraineté est avant tout populaire et s’exerce au moyen de discussions argumentées au sein d’institutions démocratiques.

À notre époque, la notion d’intérêt commun, de volonté générale si fondamentale pour nos démocraties, est de plus en plus remise en question. Voir la division de la société autour de la vaccination contre la Covid-19. Au point que l’on peut se demander si cette notion fait encore sens pour nous. Dans la société mondialisée et de plus en plus individualiste d’aujourd’hui, comment ne pas craindre que l’appel à la notion d’intérêt général soit détourné et suspecté de servir de paravent à des intérêts privés pour mieux les imposer ? Dans ce contexte, quels moyens doit se donner la société pour (re)construire cette notion d’intérêt général et assurer ainsi un minimum de cohésion sociale ?

Loading

Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Guillaume Libioulle, Patrick Hannot

Thématiques

Catherine de Médicis, Catholicisme, Cohésion sociale, Guerre de religion, Intérêt général, John Knox, Mahinur Özdemir, Marie Stuart, Politique, Protestantisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions

Avis

Il n’y a pas encore d’avis.

Soyez le premier à laisser votre avis sur “Marie Stuart ou l’incapacité de distinguer l’intérêt de l’État de sa vie privée”

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *