L’Union fait-elle toujours la force ?

Libres propos de Vincent Dujardin
et de Michel Dumoulin

 

UGS : 2016027 Catégorie : Étiquette :

Description

Si ce titre a été adopté pour un ouvrage, c’est précisément pour marquer le mouvement inverse de ce que l’on a construit depuis 1830-1831. Sachant que la devise nationale s’appliquait à l’union des partis libéral et catholique, l’impression qui prévaut est celle d’un écheveau qui, après avoir été tissé au fil de plusieurs décennies, a été détricoté en quelque sorte.

La réforme inachevée

Nous avons commencé un processus, à tout le moins, avec la réforme de  1970-1971, nous l’avons vu se prolonger en 1980, en 1988. Par touches successives, c’est le lissage momentané de certaines réformes. Nous avons, par la suite, connu d’autres étapes moins marquantes, mais tout aussi caractéristiques de ce processus de réformes quasi permanentes que connaissent les institutions de la Belgique et c’est un peu le principe des vases communicants. Le vase national, puis fédéral, lentement, mais sûrement, déborde vers les vases régionaux et communautaires, vidant ainsi, au fur et à mesure, et selon des modalités, des rythmes et des intensités différentes, le réceptacle principal qui est le réceptacle national fédéral.

Bruxelles enclavée

Il y a au moins deux facteurs qu’il faut rappeler. Le premier de ces deux facteurs est la conviction dans laquelle on se trouve encore au milieu des années 1950, voire dans la deuxième moitié des années 1950. On continuera à appliquer l’élargissement de Bruxelles, conformément à ce qui était prévu depuis les années 1920. Autrement dit, sur la base des recensements généraux de la population et du volet linguistique de celle-ci, une possibilité de voir s’étendre l’agglomération bruxelloise, comme toute grande ville a tendance normalement à s’étendre.

La question de l’évolution de l’espace bruxellois étant renforcée par la question linguistique est une bombe à retardement. On sait que cela fait longtemps, déjà à l’époque, que cette question se repose régulièrement, puisque déjà certains milieux flamands clament que cette tâche d’huile doit être endiguée.

Sur la base du recensement de 1947, qui est le premier après-guerre, le ministre Pierre Vermeylen, ministre de la Justice dans le gouvernement Van Acker – socialiste flamand –, fait arrêter les mesures qui constituent en fait le dernier élargissement bruxellois. On sait, à cinq ans de distance, à quel point le problème du volet linguistique, pour le recensement de 1960, est disputé. Une partie des bourgmestres flamands refusent d’exécuter les instructions et ils ne sont pas sanctionnés. De fil en aiguille, le gouvernement est conduit à postposer la tenue du referendum de 1960 à 1961, referendum qui sera aussi amputé de son volet linguistique. Dès lors, on vivra sous une forme de clichage au plan démographique et linguistique qui reste celui de 1947. Des études, notamment des services des départements de démographie d’universités, comme l’Université de Bruxelles, mais également comme l’Université de Louvain, démontrent, à l’image de ce que nous constatons aujourd’hui à propos des communes dites « à facilités », que le phénomène de la tâche d’huile et donc de la franconisation des populations ne connaît pas de fin.

À ce moment-là, du côté francophone, on n’avait pas pris la mesure de l’ampleur du mouvement flamand. Il y a une nation flamande qui est en construction déjà à ce moment-là. En réalité, lorsqu’Arthur Gilson, ministre de l’Intérieur, en 1962-1963, fait les lois qui portent son nom, il y a, au sein de l’intelligencia francophone, l’idée que l’on va apaiser le mouvement flamand par ces lois, pour sauver la Belgique. « Si vous voulez sauver la Belgique, il faut faire ces lois linguistiques », disait Arthur Gilson. Il ne faut pas oublier que le gouvernement est tombé provisoirement sur cette question, et que, donc, on a beaucoup concédé, ce fut une victoire pour le mouvement flamand.

C’est au moment de nos armistices que, souvent, on pose les germes de nos guerres futures. Et c’est vrai pour toutes les réformes de l’État ultérieures. Aucune réforme de l’État n’a permis d’apaiser le mouvement flamand. Au contraire, à peine l’encre était-elle sèche que de nouvelles revendications se faisaient de plus en plus sonores

Après les lois Gilson a eu lieu la flamandisation de l’Université catholique de Louvain, l’expulsion des Francophones de la ville de Leuven et l’installation de la nouvelle Université catholique à Louvain-la-Neuve. Ce qui aura des répercussions sur l’ensemble de notre vie politique, surtout du fait de la séparation progressive des partis nationaux, à partir du Wallen buiten, à partir de 1968, d’abord dans le chef du PSC/CVP, mais les autres partis traditionnels vont suivre les uns après les autres. Et l’émergence de deux opinions publiques distinctes va s’ensuivre entre le Nord et le Sud du pays, dans le sens où les partis nationaux se séparant, les élites politiques du pays vont de moins en moins se concerter et au moment des élections aussi, on va voir les programmes électoraux devenir de plus en plus différents.

Le mouvement de 1968 aura aussi des répercussions pour la première réforme de l’État, qui encouragera l’avènement de la première réforme de l’État, qui est intéressante dans l’analyse que son principal auteur, Gaston Eyskens, fera à son lendemain.

La lettre qu’il écrit à son ministre des Affaires étrangères, Pierre Harmel, où il parle, à ce moment-là, d’une œuvre « quasi » achevée, de cette première réforme de l’État. Il croit qu’avec cette réforme de l’État, on a pu restructurer durablement l’État belge, « sauf, dit-il, peut-être à Bruxelles où différents ouragans pourraient venir ». Et de fait, l’histoire de la Belgique a montré depuis lors que Bruxelles est aujourd’hui à la fois un cauchemar pour les unitaristes, mais aussi un cauchemar pour les séparatistes. Un cauchemar pour les unitaristes, parce qu’effectivement les ouragans sont venus de là.

L’absence de nationalisme francophone ou wallon

On se trompe souvent à l’étranger lorsque l’on dit qu’il y a deux nations en Belgique : une nation wallonne et une nation flamande. C’est vrai qu’il y a deux nations en Belgique, mais il y a une nation flamande et une nation belge. La question est de savoir si cette nation flamande pourra continuer à exister dans un ensemble belge plus global, mais cette émergence est évidente. D’ailleurs les partis communautaires francophones sont nés du fait de la Flandre, c’est la Flandre qui a fait le Fdf, c’est la Flandre qui a créé le Rassemblement Wallon, c’est le Wallen buiten qui permet ce succès électoral tout à fait étonnant dans les années 1970.

Il y a effectivement un profond sentiment, une profonde identité flamande qui remonte très loin. Quand on repense à Hendrik Conscience et au-delà de ce qu’on a dit qu’il avait appris, au peuple flamand, à lire, il vaut la peine de relire, aujourd’hui, De Leeuw van Vlaanderen (Le Lion des Flandres), parce qu’on y sent, véritablement, trembler l’amour pour la terre natale et l’évocation d’un passé glorieux. Même si l’on peut apprécier Arthur Masson ou Jean Tousseul, une telle mobilisation identitaire dans la littérature française de terre wallonne, ou dans la littérature wallonne, telle qu’elle peut s’être exprimée au théâtre populaire, ne se voit pas. On est à des années lumières en termes de nébuleuses culturelles et identitaires.

Il ne faut pas oublier qu’il y a une devise, qui même si elle est issue des milieux catholiques flamands, mais qui est tellement parlante, qui est le AVV VVK (Alles voor Vlaanderen, Vlaanderen voor Kristus) de la tour de l’Yser. Dès les années 1920, cette inscription permet de réunir sous un même vocable, sous une même formule mobilisatrice, cette notion de Flandre et de monde catholique pour lequel c’est d’ailleurs un problème de savoir s’il peut s’identifier à un nationalisme. Du côté francophone, on n’a certainement plus l’idée de ce à quoi ça a pu renvoyer. Il ne faut pas oublier que sur le bandeau du Standaard, la formule apparaissait et était une sorte de manifeste au quotidien de cette affirmation d’une identité. Dans la presse publiée en français en Wallonie, du Monde du travail à Liège, en passant par la Gazette de Charleroi ou le Rappel de Charleroi, etc., on n’a jamais rencontré une formule de cette nature. Cela paraît un peu caricatural, mais pour une fois, la caricature est particulièrement parlante.

Croyants et incroyants réunis

Cet affrontement, cette division entre Flamands et Francophones s’accentuant, diminue la division traditionnelle en Belgique, depuis le XIXe siècle, entre catholiques et non-catholiques ou entre catholiques et incroyants. Aujourd’hui, cela ne fait plus de grandes discussions. On voit des partis politiques (le Mr, le Ps, Écolo) qui accueille sur leur liste électorale à la fois des croyants et des incroyants. Au XIXe siècle, pensons à la guerre scolaire, à la guerre des cimetières, et à bien d’autres questions : c’était impossible. L’affrontement s’est focalisé sur les questions de langues et de cultures et a évacué le domaine des croyances, des idéologies et des philosophies.

Le phénomène de pilarisation, ce que nos amis et compatriotes flamands appellent le verzuiling, est un phénomène particulièrement marqué dans ce pays. Nous sommes en face de phénomènes de transversalité entre les piliers. Il reste malgré tout que ce phénomène est marqué dans le paysage institutionnel, au sens d’organisations telles que le système mutualiste, telles que l’enseignement.

Les partis politiques s’étant séparés à partir de 1968, on n’a jamais veillé à trouver des lieux pour qu’ils puissent discuter, et notamment de programmes électoraux. Désormais, au sein d’une même famille politique, on peut trouver sur les programmes, des propositions complètement opposées au plan communautaire.

Le fédéralisme

En 1970, en réalité, on a déjà préparé un fédéralisme à deux. Le fédéralisme belge est un fédéralisme à deux, certains disent deux et demi en songeant à la région bruxelloise, mais qui pose déjà problème en 1970. Tout le mécanisme de protection des minorités, des groupes linguistiques, qui est mis en place en 1970 prévoit que cela fonctionnera par groupe linguistique francophone ou néerlandophone. On n’y a pas pensé en 1970 et on n’a pas rectifié les choses plus tard. Ce n’est pas en vertu des régions que l’on songe au mécanisme de ce dédale ou au mécanisme de double majorité, c’est en fonction des groupes linguistiques. C’est bel et bien un fédéralisme à deux et aussi un fédéralisme de distanciement qui a été mis en place. Aucune réforme de l’État, postérieure à celle de 1970, n’a apporté ce correctif, ce qui engendre aujourd’hui des réalités institutionnelles, à certains égards, incohérentes.

À cela s’ajoute aussi la multiplication des élections. Les élections régionales compliquent maintenant la donne. Il faut rappeler que toutes les réformes de l’État ont été opérées au début d’une législature, au niveau fédéral, avec parfois des élections anticipées qui ont été programmées plus tôt et dont on a suivi les réformes plus tôt que prévu. Les réformes sont généralement organisées au début d’une législature afin de pouvoir les mener à bien. Or, la succession des élections amène une difficulté supplémentaire comme par exemple en 2007, où on nous disait que la proximité des élections de 2009 rendait difficile la réalisation d’une réforme de l’État.

Quel avenir pour la Belgique ?

Un phénomène de type balancier serait difficile, en ce sens que l’histoire est traversée par ce type de mouvement à l’échelle d’un continent. Dans le cas de la Belgique, le sentiment qui prévaut, c’est que nous venons d’un système où une série de principautés, au fil du temps, donnèrent lieu en définitive, dans une Europe marquée par l’idéologie libérale, à la constitution d’un État-nation.

Ce que nous voyons se dérouler, et Jean Stengers l’a magnifiquement montré dans son livre Le Grand Siècle de la nationalité belge, c’est que le climat, en quelque sorte le sommet de cette courbe, grosso modo la Première guerre mondiale, est le moment où le sentiment national exulte. Depuis lors, on a véritablement l’impression que le mouvement se délite et que, morceau par morceau, la figure unitaire se désagrège. Bart De Wever porte l’expression d’un nationalisme flamand souvent féroce. Il reste que l’expression dont il use habituellement « La Belgique est en voie d’évaporation » semble être un constat assez lucide.

On peut avancer que du fait de toute une série de dispositions relevant notamment de l’appartenance de la Belgique à l’Union européenne, les risques de désagrégation sont considérables.

Désagrégation – évaporation, ce n’est pas la même chose : l’évaporation laisse toujours des résidus. Ces résidus pourraient, effectivement, être minuscules voire microscopiques, car de la Sécurité sociale, qui fait l’objet de revendications martelées de la part de la Flandre, à la problématique de la fiscalité, il semble que, par bribes et morceaux, la conception de l’État unitaire est définitivement enterrée.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Michel Dumoulin, Vincent Dujardin

Thématiques

Belgique, Bruxelles, Comprendre aujourd’hui au travers des miroirs culturels, Conflits culturels en Belgique, Fédéralisme, Nationalisme, Politique belge, Réforme de l'État