L’Œuvre royale des berceaux : le partage comme valeur centrale

Guillaume LIBIOULLE

 

UGS : 2022007 Catégorie : Étiquette :

Description

Introduction

Depuis 1876, L’œuvre royale des berceaux ou Conservatoire africain, encore appelé en abrégé les Noirauds, est une des plus anciennes associations de Belgique encore en activité. Il œuvre au profit de l’enfance défavorisée de zéro à quatorze ans partout en Belgique – il soutient notamment les hôpitaux bruxellois et plus particulièrement les services néonataux – par la récolte de fonds. Des collectes sont organisées lors de différentes actions et de différents événements dont le plus connu est « la sortie »-collecte à la période du carnaval. Chaque année, à l’occasion du deuxième dimanche de mars, les membres de l’Asbl se déguisent en Noirauds et descendent dans les grands restaurants pour récolter de l’argent auprès des clients. Bien que cette manifestation soit la plus connue, elle n’est pas la seule. Parallèlement à cet événement majeur, d’autres activités sont organisées tout au long de l’année tels que des fêtes, des concerts, des tombolas, des tournois de golf, des régates… Cette association place le partage au cœur de ses actions aussi bien dans les buts qu’elle poursuit que dans son organisation interne. Pour promouvoir cette valeur, elle n’hésite pas à faire évoluer ses traditions.

Historique

En 18761877, l’hiver est particulièrement rude à Bruxelles. Pour sauver de la faillite une crèche bruxelloise du quartier des Marolles, Jean Bosquet décide à l’occasion du carnaval de faire appel à la générosité de ses concitoyens. Comme la conférence géographique de Bruxelles a eu lieu cette année-là, les organisateurs ont l’idée de se grimer en ce qu’ils imaginent être des rois africains. Leurs vêtements composés d’un pantalon bouffant d’une collerette et d’un haut-de-forme blanc qui contraste avec leur habit noir et leur visage grimé au charbon. Ils s’appellent dès lors du non de « Noirauds ». Dans la langue du XIXe siècle, ce terme désigne une personne qui a les cheveux noirs ou le teint brun. La dénomination de l’association est d’abord le Conservatoire de Zanzibar du nom d’un sultanat de la côte Est de l’Afrique. Dès l’année suivante, elle se renomme Conservatoire africain, puisque ses membres déguisés paradent en musique. Depuis cette date chaque année, le deuxième dimanche du mois de mars, les Noirauds collectent des fonds pour les enfants. Le 6 août 1925, l’association se constitue en Asbl. En 1959, l’association reçoit la présidence d’honneur de la princesse Paola. Depuis cette date, elle se nomme également Œuvre royale des berceaux princesse Paola. Preuve du soutien royal apporté à l’association, lors de son centième anniversaire en 1976, les princes Philippe et Laurent participèrent, déguisés en Noirauds, à la sortie collecte du deuxième dimanche de mars.

Une devise bien choisie

La devise de l’association est depuis sa création : « Plaisir et charité ». Le plaisir renvoie à quelque chose d’agréable et la charité est définie comme l’amour mutuel des hommes qui se considèrent comme semblables.

La philanthropie

Au XIXe siècle la philanthropie, ce sentiment qui pousse les êtres humains à venir en aide aux autres, était très importante. Elle avait même une fonction essentielle parce que l’État et les institutions publiques intervenaient fort peu dans l’économie. À l’époque, il n’y avait pas de sécurité sociale. Des particuliers, seuls ou en groupe, se chargeaient de secourir les personnes dans le besoin. De nos jours, bien que l’État soutienne par toute une série d’initiatives les plus démunis, le travail réalisé par les associations est encore nécessaire. En effet, le fait de s’engager dans des activités pour venir en aide aux nécessiteux nous permet de nous investir à titre personnel dans une action caritative. On peut citer, à titre d’exemples, toute une série d’opérations comme Viva For Life, Cap 48 ou encore Le Télévie. Ces initiatives sont l’occasion pour ceux qui y participent de réellement vivre la solidarité entre les personnes et de se sentir concernés par une ou plusieurs problématiques données. Le secours apporté par les institutions publiques, bien qu’il soit nécessaire et efficace, est impersonnel. Parallèlement à l’action de l’État, la démarche de s’impliquer dans des associations caritatives permet donc de restaurer les liens entre les personnes. Autant que le montant récolté, c’est la conviction de se savoir soutenue par d’autres qui apporte à une personne dans le besoin du réconfort. En effet, lorsqu’un particulier témoigne de la solidarité aux personnes qui en ont besoin, il leur montre qu’il les considère comme des êtres humains à part entière. Malgré l’extrême dénuement que ces personnes peuvent connaître, leur dignité s’en trouve restaurée.

De plus, d’après la devise de l’association qui nous occupe, la charité est regardée comme quelque chose de joyeux et d’agréable, et non comme un acte de commisération ou de pitié. Ces deux sentiments impliquent que l’on fasse un don parce que l’on ressent que l’autre est en situation d’infériorité par rapport à nous. Certaines personnes d’ailleurs n’hésitent pas à mettre l’accent sur leurs conditions de vie malheureuses pour nous inciter à donner. Dans le même but, des associations jouent parfois sur la fibre émotionnelle. Finalement, c’est plus le sentiment d’être mal à l’aise, voire coupable face à la situation qu’un élan de générosité gratuite nous pousse à agir. L’œuvre royale des berceaux, au contraire, organise des activités – des dîners de gala, des spectacles, des tournois de golf, des dégustations de vins – à caractère festif. Autant d’actions collectives propres à mettre l’accent sur la solidarité. Dans ce contexte, en plus de se montrer généreux, les donateurs sont doublement heureux, car ils s’amusent. Derrière cette attitude transpire l’idée que la joie est communicative et que c’est la première chose à transmettre. Si je partage ma joie avec l’autre, je fais de lui mon complice et nous nous considérons tous deux sur un pied d’égalité. La joie est ce qui permet de maintenir un certain lien social. Nous retrouvons cette manière de procéder dans d’autres associations comme Les Restos du Cœur qui, chaque année, réalisent le « spectacle des Enfoirés » pour récolter des fonds. Chez Les Noirauds, d’autres éléments attestent que cette manière de voir est au cœur de l’Œuvre royale des berceaux. Le siège social de l’Asbl est établi rue du Chêne à proximité du Mannekenpis. Une rapide recherche nous apprend que cette adresse est aussi celle du Poechenellekelder, un estaminet bruxellois. Les cafés sont par excellence des lieux où la convivialité peut s’exprimer et le partage se vivre. Le lien social est important entre les membres de cette association. En effet, pour la rejoindre, le nouveau venu, en plus d’être âgé de dix-huit ans révolus et d’être de bonnes vie et mœurs, doit être parrainé par deux membres. Cette disposition facilite l’intégration des nouveaux membres au sein du groupe.

La critique un moyen de réfléchir sur ses valeurs pour mieux les réaffirmer

En mars 2015, à la suite de la participation du ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders à la collecte, une polémique éclate. Le journaliste français François Beaudonnet assimile la pratique de se grimer en noir à un blackface et relaie l’information. Plusieurs personnalités américaines, dont Mia Farow, réagiront d’autant plus fortement qu’elles ne comprennent pas ce folklore.

Il faut dire qu’aux États-Unis, depuis quelques années, le Blackface est jugé raciste. Cette pratique qui consistait pour un blanc à se grimer en noir prend naissance aux États-Unis. Au XIXe siècle dans des spectacles de théâtre – les minstrel show – un acteur blanc se maquille en noir pour se moquer des Afro-Américains, alors esclaves. L’acteur ainsi déguisé en profite pour véhiculer le stéréotype raciste de l’esclave simplet et heureux de sa condition. Dans le cas des Noirauds, on peut émettre l’hypothèse que, si ces derniers se sont grimés lors de leur création, c’est certes pour faire écho à un contexte précolonial, mais pas nécessairement dans le but de se moquer de personnes africaines. S’ils ont procédé de la sorte, c’est d’abord et avant tout pour avoir le sentiment d’appartenir à un même groupe et éviter d’être reconnu par leurs concitoyens dont ils sollicitaient la générosité.

Pour répondre à ces accusations, l’association décide en 2019 d’arborer un nouveau maquillage aux couleurs du drapeau belge. Sur la page d’accueil de son site internet, l’association commente ainsi ce changement : « Notre déguisement a fait la une, en 2015, et depuis nous arborons fièrement les couleurs belges sur nos visages lors de nos collectes en période de carnaval. Un pour tous, tous pour un ! ». Adage qui n’est pas sans rappeler la devise de la Belgique : « L’union fait la force ». Preuve que le patrimoine est capable d’évoluer sans perdre son esprit original. Si les Noirauds avaient conservé leur grimage traditionnel, ils se seraient coupés, à leur corps défendant, d’une partie de la population qui, choquée par cette tradition, se serait éloignée de ce folklore. Une telle perspective allait à l’encontre de l’esprit de l’association fondée sur le partage et la solidarité. Par une modification légère de leur maquillage, les membres laissent la possibilité aux personnes que ce grimage, à tort ou à raison, offensaient de s’intégrer dans ce groupe.

Lorsqu’un élément de notre patrimoine n’est plus en phase avec l’esprit du moment, il peut paraître commode de le supprimer purement et simplement. Procéder de cette manière ne permet pas nécessairement de réaliser un travail critique sur l’aspect du patrimoine incriminé. Lorsque nous supprimons une pratique, nous l’effaçons de notre mémoire parce qu’elle est dérangeante. Tandis que si nous la modifions, nous nous posons la question de savoir quels éléments en conserver. Un travail de réflexion s’opère alors, qui permet de toucher davantage dans le détail à ce qui pose problème. Cette démarche critique me semble un moyen plus sûr de faire accepter le changement par les membres de l’association en ce qu’elle permet d’en comprendre mieux le sens. À l’inverse, lorsque, sous le coup de l’émotion, nous éliminons quelque chose qui ne nous plaît pas, le changement ne se réalise qu’en surface et est donc incomplet.

Conclusion

À l’heure où les institutions publiques ont mis en place des mécanismes de redistribution des richesses, on pourrait penser que la philanthropie a fait son temps. Néanmoins, s’investir dans une association caritative permet de se rapprocher de l’autre et de créer du lien social. Pour atteindre cet objectif comment pouvons-nous dépasser l’étape de la sollicitude envers l’autre pour arriver à lui communiquer notre joie et être réellement en situation de partage avec lui ? Lorsque l’on est membre d’une association caritative comment distinguer, dans son mode de fonctionnement, les éléments qui relèvent de la tradition immuable de ceux qui peuvent faire l’objet d’une adaptation ? Comment une association doit-elle évoluer de manière à rester toujours en phase avec ses valeurs ?

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Informations complémentaires

Année

2022

Auteurs / Invités

Guillaume Libioulle

Thématiques

Lutte contre le racisme, Lutte contre les exclusions / Solidarité, Patrimoine, Questions sociales

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