Libérations

Marcel VOISIN

 

UGS : 2023002 Catégorie : Étiquette :

Description

Introduction

Parmi les Lumières et leurs prolongements, il conviendrait de ne pas oublier un texte radical de Nietzsche qui représente un cri poignant pour une libération philosophique : L’Antéchrist[1]. Ce n’est certes pas le chef-d’œuvre du philosophe, mais il révèle hardiment une racine essentielle de la civilisation occidentale, qu’il considère empoisonnée par la théologie judéo-chrétienne. Il est intéressant de jeter un œil sur une des premières critiques du christianisme englobant la source sémitique, car Juifs et chrétiens troublaient l’ordre romain par leurs discordes incessantes.

Il s’agit du Discours vrai sur les chrétiens de Celse[2]. Avant lui, il n’y avait que quelques allusions, dont Tacite à propos de Néron qui les dit détestés pour leurs abominations et poursuivis « non point tant de crime d’incendie que de haine pour le genre humain »[3]. Grave accusation qui souligne la violence de la doctrine et qui ne cessera d’être reprise malgré la propagande d’une « religion d’amour ». Car en fait le sadisme d’un moralisme absolutiste et castrateur ne cessa de se répandre, culminant avec la « sainte Inquisition ».

Celse n’apparaît pas en polémiste déchaîné, mais en citoyen cultivé et raisonnable qui espère un retour à la sérénité en s’adressant à ceux « qui ne sont pas complètement dénués de lumières » et qui pourraient entendre « la voix de la raison et de la vérité » (42). D’emblée, c’est la folie et le charlatanisme qui sont dénoncés, car ils détruisent le civisme cher aux Romains. En ce qui concerne les éléments acceptables de leur enseignement, « tout cela a été dit et bien mieux par les Grecs, sans cette enflure et ce ton prophétique » (105). Ce qu’a redit avec force et références un spécialiste comme Robert Joly.[4]

Pauvreté de pensée et fanatisme font souvent bon ménage. Celse cite une maxime significative : « Loin d’ici tout homme qui possède quelque culture, quelque sagesse ou quelque jugement : ce sont de mauvaises recommandations à nos yeux ; mais quelqu’un est-il ignorant, borné, inculte et simple d’esprit, qu’il vienne à nous hardiment ! » (70) Un véritable déni de civilisation !

On comprend l’effarement du brave citoyen qu’est Celse, pétri de culture gréco-romaine. Il l’est autant par les dogmes plus invraisemblables les uns que les autres, parfois même contradictoires ou totalement incompréhensibles, y compris la prétention juive de constituer le « peuple élu ». (II, 4) Puérilité, anthropomorphisme, plagiat, invraisemblance et sectarisme nourrissent le livre III. Le livre IV est consacré à la préoccupation majeure de Celse : le conflit avec l’Empire dû à l’incivisme. De qui ? « Une race nouvelle d’hommes nés d’hier, sans parti ni traditions, ligués contre toutes les institutions religieuses et civiles, poursuivis par la justice, universellement notés d’infamie, mais se faisant gloire de l’exécration commune : ce sont les chrétiens » (37). Le livre I est consacré à la critique de la nouvelle secte par un Juif contestant l’origine divine de Jésus.

On remarquera que parfois le bon sens de l’auteur latin se révèle proche de notre vision scientifique. La résurrection des corps est impossible, car tous sont de la même matière (unité du vivant) et « toutes choses naissent et périssent pour le bien commun de l’ensemble, par une incessante transformation d’éléments » (85). Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme ! un tel exemple suffit à se représenter quelle perte d’intelligence et de culture nous a fait subir le triomphe final du judéo-christianisme. Même ce qui semble le plus valable ou le plus spécifique est emprunté. Ainsi de la célèbre non-violence : « si on te frappe sur la joue gauche, offre la joue droite » se trouve déjà bien mieux formulé dans Platon : « la vulgarité de la forme seule leur appartient » (141).

Revenons à Nietzsche.

Une lignée critique

Le philosophe a souvent critiqué ce malheureux héritage dans l’ensemble de son œuvre. Par exemple : « L’homme n’a fait jusqu’ici que s’écouler en Dieu »[5]. Peurs, habitudes, sottises incrustées n’ont cessé de tarauder notre rationalité. Son contemporain, Arthur Rimbaud, nous exhorte aussi à enfin devenir « modernes ». Tous deux affirment qu’il était « indécent d’être chrétiens » à leur époque. Que dire aujourd’hui que les sciences n’ont cessé d’émietter la théologie !

Dans L’Antéchrist, Paul de Tarse apparaît comme le responsable de la grande « falsification du christianisme authentique », notamment par l’invention diabolique du « péché originel », des dogmes et de l’ascétisme castrateur. Paul, le fanatique, trahit une espèce de « Bouddha sur un terrain très peu hindou ». Mais pour que commence la terreur, il faut attendre le IVe siècle et l’acharnement d’Augustin. Deux « saints » fort étranges… En attendant Luther et son intransigeance[6]. Ainsi, le moralisme chrétien a dénaturé l’humanisme gréco-latin et obéré un véritable épanouissement humain.

Comme plus tard Marx et Freud, Nietzsche vise à libérer l’humanité qui étouffe dans la prison de l’homme idéal, notamment dans Le Crépuscule des idoles. Il s’agit de dégager toutes les forces, même inconscientes, qui permettraient de développer notre personnalité authentique, esprit et corps, contre toutes les contraintes arbitraires, les pouvoirs abusifs, les traditions aberrantes. Notre lucidité devrait nous faire comprendre que le Bien officiel n’est qu’hypocrisie, oppression et mensonge, dont nous souffrons notre vie durant. La « volonté de puissance » devrait libérer notre libido malgré les interdits. Georges Bataille s’en inspirera nettement, avec quelques autres…

Il en résulte une condamnation quasi générale de la philosophie occidentale pourrie de religiosité, de moralisme et d’ontologie métaphysique. « Je mets à part avec un profond respect le nom d’Héraclite », écrit-il dans Le Crépuscule des idoles, car le monde des apparences est le seul réel. L’Être, cher à Heidegger notamment, est le fruit du mensonge et du pur verbalisme. Le « surhomme » est l’homme libéré « qui s’est surmonté ». Il est moralement supérieur à ses dieux.

Mais, comme tous les régimes forts, les religions chrétiennes vont s’acharner contre cet esprit de transgression. Nietzsche le dénonce dès La Généalogie de la morale. C’est pour cela que Georges Bataille perçoit le christianisme comme une religion tronquée. Elle refoule la prodigalité de la vie que la nature nous montre dans l’énorme « gaspillage » d’énergie, notamment dans le domaine de la sexualité et de la reproduction. Songeons aux innombrables ruses et inventions des fleurs[7] et aux foules de semences. Mais aussi à la vogue des carnavals et à de nombreuses formes de « potlach ». Sans oublier la multitude des drogues.

Pourquoi couper l’homme en deux, entre raison et passion ? Est-ce cela le vrai sens de la vie ? Revoyons et complétons notre philosophie. Ne négligeons plus l’appel du vertige qui participe aussi à l’humain[8]. L’érotisme ainsi conçu déborde largement la sexualité. Il s’agit des mille tentations de l’excès, de dépassement des limites imposées, de l’exploit à la fête, de formes de sacralisation comme la prostitution sacrée, mais aussi du rire souvent réprouvé ou condamné[9]. Et même notre société de folle consommation orchestrée par le capitalisme. Bataille l’a analysée dans La Part maudite, notamment. L’interdit a permis de constituer contre l’animalité le monde humain celui du travail qui n’est acceptable que compensé par une part de loisir et de récréation. C’est aussi la satire trop peu connue du gendre de Marx, Paul Lafargue, intitulée La Religion du capital[10]. Il s’inspire de Nietzsche, du statisticien anglais Giffen, sans oublier Orwell, car le capital « comble la lâcheté des gloires dues au courage […] accorde à la laideur des hommages dus à la beauté », donc inverse les valeurs, comme dans 1984. « Le Dieu du capital transforme tout, être ou chose, en marchandise ».

Le vrai dessein, toujours actuel, est clairement dénoncé. « Si nous voulons demeurer la classe privilégiée et continuer à vivre aux dépens de ceux qui travaillent, il faut amuser l’imagination de la bête populaire par des légendes et des contes de l’autre monde. La religion chrétienne remplissait à merveille ce rôle » (p. 33). D’où la plainte du travailleur : « Je viens de la pauvreté et je vais à la misère, en passant par l’hôpital où mon corps servira de champ d’expériences aux médicaments nouveaux et de sujet d’étude aux docteurs qui soignent les privilégiés du Capital » (p. 41). « Le capitaliste rembourse avec la même déférence l’argent mouillé de larmes, l’argent tâché de sang, l’argent souillé de boue » (p. 80). L’écrivain uruguayen Eduardo Galeano a une formule plus élégante : « Le shopping center, temple où sont célébrées les messes de la consommation »[11].

La critique est cinglante. On peut en retrouver des échos dans des analyses sérieuses, comme celle d’Alain Eraly intitulée Quand les mots construisent la réalité. Elle est sous-titrée « La performabilité de l’économie[12] ». Les mots, c’est le langage quotidien, la littérature, la philosophie, mais aussi la désinformation et la propagande. Il n’y a pas de science économique, car « elle ignore, par exemple, le fait évident que le marché fabrique en permanence de nouveaux besoins dans l’instant même où il nous offre la possibilité de les satisfaire, recréant constamment le manque et la rareté au cœur de l’abondance » (p. 25).

L’artifice et la manipulation créent la « théologie » impérieuse d’une pensée unique, les « lois du Marché », comme dématérialisée : « L’arrachement aux formes de la vie sociale est à son comble : les algorithmes soustraient radicalement les marchés financiers à toute espèce de responsabilité sociétale et représentent la forme la plus aboutie de la réification propre au capitalisme » (p. 67). Et qui peut s’y soustraire ? Car cette mise en condition absolutiste agit « idéologiquement en forgeant l’imaginaire […] » où, avec ses obligations, son univers « apparaît comme naturel et nécessaire, donc légitime » (p. 69). C’est le piège mental totalitaire ! La recherche du profit maximum immédiat devient « une valeur en soi » appuyée sur des chiffres omniprésents et absurdes. Un « cancer éthique » (p. 92) « C’est bien parce que c’est profitable » (p. 72). Pour qui ?

Une utopie, même cohérente, qui représente « comme une théorie du monde tel qu’il est » devient une manipulation visant la « domination politique et économique » qui fut imposée « par la force à des milliers de sociétés traditionnelles par l’esclavage, la colonisation, la guerre… » (p. 79). Méthodes souvent accompagnées du souci ambigu d’évangélisation.

« Attribuer une rationalité optimale à une entreprise, c’est attribuer à ses dirigeants une capacité de domination totale.» En somme, c’est un acte de foi ! D’autant qu’il n’est jamais question d’évoquer une domination dans la littérature en vigueur, bien qu’elle s’inscrive parfaitement dans le contrat de travail ou l’expression « ressources humaines » gérées par des experts. « La justice du marché a ceci de commun avec la justice divine : elle est extérieure à l’agora, soustraite aux débats publics, étrangère aux disputes et aux polémiques, affranchie du tumulte des passions ; elle franchit allègrement les frontières et les communautés politiques… » Inutile aujourd’hui de suivre l’odieuse exhortation de Bossuet : « Plaignez les riches du fardeau de leurs richesses ! »

Pour celles et ceux qui voudraient découvrir davantage la capacité de domination du langage, je conseille entre autres le n° 186 de Manière de voir, édité par Le Monde diplomatique (décembre 2022-janvier 2023), intitulé clairement « Le pouvoir des langues ». Il analyse notamment la fausseté et les risques du monolinguisme, les richesses du plurilinguisme, l’aliénation résultant de l’utilisation grandissante d’une sorte de pidgin prétendument universel et les dangers du nationalisme.

On l’aura remarqué, ces critiques sociales et politiques s’inspirent de la satire religieuse. En cette matière, on cite parfois une œuvre qui illustre notre propos de départ. Il s’agit du Concile d’amour de Panizza[13] qui valut à son auteur une année de prison. André Breton dénonce « l’inculcation de l’idée de Faute, originelle ou non » et rappelle que « devant le Mal et sa tentative de justification sur le plan théologique, Sade et Lautréamont érigent l’homme cabré faisant flèche en tous sens de l’éréthisme sexuel, intellectuel pour dissiper les leurres et briser les entraves séculaires ». C’est la thèse de Nietzsche jouée dans cette pièce sur le mode de la dérision, avec en plus une sorte de revalorisation du Diable, devenu le personnage le plus sympathique.

Jean Bréjoux rappelle que Panizza, le Bavarois, né d’un père catholique bigot et d’une mère huguenote d’origine française, se heurte à un pays où la justice est intransigeante en matière de blasphème et bien décidée à effacer l’œuvre. Elle a saisi tout ce qu’elle a trouvé et a détruit, deux ans plus tôt, l’Immaculée Conception des papes, qui réclamait ironiquement pour eux le privilège du dogme proclamé pour Marie en 1854. Panizza mourut atteint de folie. La critique s’accorde à lui reconnaître une grande intelligence et une large culture européenne.

Dans cette œuvre baroque, Jésus est un béat, Dieu un gâteux et Marie laisse percer une vive sensualité. Le poison qui doit anéantir l’humanité, commandé par Dieu, exécuté par le diable, n’est autre que la femme envoûtante par sa beauté provocante. C’est le diable qui réclame la liberté de pensée (p. 126). Pour l’auteur, la concupiscence est née de l’exemple du pape Alexandre VI, né Borgia, qui transforma Rome en bordel et qui osa condamner à mort le pur Savonarole (p. 147). Dans sa défense en justice, Panizza cite le poète français Parny, le dramaturge Aristophane, le satiriste Lucien le caricaturiste anglais Hogarth, Voltaire, etc. comme preuves que la « vis comica a toujours été un des plus puissants facteurs de progrès dans le domaine intellectuel » (pp. 150-155).

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Langue et pensée

Notre européocentrisme conforté par le complexe de supériorité né de la vision du vainqueur (colonisation) nous a joué quelques tours intellectuels dont certains se sont traduits dans les langues, s’inscrivant ainsi durablement dans les mentalités et les cultures comme des évidences ou des croyances, à l’université par exemple, illusions réconfortantes, mais biaisées. Je ne reprends pas ici une analyse abrégée de ces travers[14].

Je rappelle le piège linguistique de pouvoir transformer tout mot en substantif donnant ainsi l’illusion de la substance[15]. Cela permet de valoriser l’unité, l’absolu, la monarchie, le monothéisme, le système, etc. La majuscule permet alors d’atteindre le sacré ! Il est évident que tous les pouvoirs peuvent facilement en profiter pour s’imposer. La politique s’est servie du monothéisme et la philosophie académique a valorisé l’ontologie et le verbalisme. Surgit ainsi un piège anthropologique qui survalorise la portée de nos mots sans égard pour les leçons de l’histoire et du pluriculturalisme. Nous sommes parfois fiers… de nos ignorances ! Nous n’avons pas inventé la démocratie, mais un type particulier, la parlementarisme. Nous n’avons pas créé la liberté, mais quelques formes dont la réalisation dépend de diverses circonstances. Nous n’avons pas découvert la Raison, mais vécu une évolution tâtonnante de la rationalité aboutissant à la scientificité.

Les absolus ont transformé certaines valeurs en vices, générant une hypocrisie souvent douloureuse. L’éthique s’est réduite à un moralisme tatillon, exigeant et souvent contre nature, sacrifiant la vraie vie pour une hypothétique récompense post mortem[16].

Une réponse pratique serait d’apprendre à concevoir et à explorer un cadre culturel qui serait suffisant pour accéder à une vision universalisante. Par exemple, consulter un ouvrage qui compare des éléments linguistiques diversifiés[17]. On découvre ainsi que la typique distinction européenne entre le corps et l’esprit « n’est pas sans rejaillir sur nos approches du langage » (p. 11). Et viceversa, ai-je encore d’ajouter. Nos mots ne servent pas qu’à désigner. La mondialisation de l’usage de l’anglais aidée par l’impérialisme américain en est un fort exemple. Une question se pose : « Que devient l’enjeu de l’interlocution (comprendre et se faire comprendre) sous les sommations de la technocratie ? (p. 15) Ne l’oublions pas : « Une langue est un dialecte avec une armée et une marine » (p. 24). L’Angleterre l’a bien prouvé.

Le mot religion semble universel, mais les mots « se dérobent dans les langues dont la structure sémantique et la substance n’ont pas été reformatées par l’univers conceptuel sémitique » (p. 427). « Il est passionnant d’examiner la façon dont les mots se propagent et divergent, dont les hommes croient parler de mêmes notions en des langues différentes, dont les synonymes apparents révèlent de profonds malentendus » (p. 37). Comme les diplomates, les traducteurs vigilants connaissent ce problème quasi insoluble[18].

Une autre exploration se révèle aussi intéressante : la confrontation de thèmes religieux du monde entier pour nous aider à sortir d’une mise en condition millénaire et très restrictive[19]. Des pensées libératrices de Gorgias, de Protagoras ou encore d’Épicure ou Lucrèce aux débats des Pères de l’Église ou au rigorisme de Luther et Calvin, des textes canoniques aux commentaires les plus subversifs, le panorama est riche et varié à souhait. On y trouve des raretés comme l’absurdité du christianisme selon Volney ou Feuerbach, la défense de l’athéisme par Holbach, aussi bien que le combat d’Irénée contre les hérésies ou les propos de Lactance sur les « institutions divines ».

Les philosophes, religieux ou non, sont bien présents : de Platon et Aristote à Marcel Gauchet, en passant par Érasme, Spinoza, Loche, Hume ou Hegel. Mais aussi des sociologues comme Spencer, Durkheim, Frazer ou Bourdieu. Sans oublier une multitude d’essayistes religieux, des commentateurs divers, etc. Freud et Jung sont présents. La diversité des disciplines enrichit ou parfois rectifie nombre de conceptions. De quoi découvrir des idées bien plus profuses ou nuancées qu’on l’imagine d’ordinaire et opérer des comparaisons stimulantes. Nous ne sommes pas seuls à penser et il est important de sortir des sentiers battus comme des « vérités » et des « valeurs » imposées ou ressassées par l’autorité ou la tradition. Cessons de confondre croire et penser !

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Pédagogies

On en vient toujours au problème fondamental de l’éducation. Comment à la fois épanouir l’individu de façon optimale et former à la solidarité sociale un citoyen conscient et efficace ? Un livre ancien recoupe cette problématique en analysant le conflit quasi permanent depuis Thomas d’Aquin entre ce que l’auteur appelle la pédagogie de l’essence et la pédagogie de l’existence[20]. « La distinction réelle de l’essence et de l’existence est la clé de voûte de la prodigieuse cathédrale d’idées que l’Aquinate a édifiée. Or, il apparut bien vite que cette distinction soulève d’inextricables difficultés. [21]»

Qu’il existerait une pédagogie de l’essence pose déjà la question : qu’est-ce que ce concept métaphysique ? Qu’est-ce qui serait essentiel en l’homme pour définir sa nature (autre abstraction difficile) ? Dans la préface, l’éminent professeur Maurice Debesse essaie d’éviter le conflit entre l’utopie d’un développement idéal et une adaptation qui scellerait un conformisme social. Se référant à un autre projet du pédagogue, il conclut : « Le but de l’éducation moderne est à ses yeux de faire en sorte que l’existence humaine puisse devenir la base de la création de l’essence humaine. » Ce qui suppose une éducation fondamentalement créatrice qui, se fondant sur l’existence sociale, élimine « la vieille pédagogie de l’essence de l’homme »[22], héritière de la scholastique.

Nous ne résumerons pas l’analyse subtile et documentée du philosophe polonais. Limitons-nous à pointer deux ou trois faits qui illustrent notre désir de sortir des impasses traditionnelles, faussement cautionnées par le verbalisme. Suchodolski signale une position restée sans grand écho à propos des leçons à tirer de l’évolution révélée par Darwin : « Stanley Hall (1846-1924) voyait en elle l’un des principes éducatifs fondamentaux. »[23] Elle illustrerait de forme déterminante la théorie de la récapitulation chère à Ziller et annoncée par Fröbel. Mais aujourd’hui, l’enseignement de l’Histoire est en déclin !

L’expérience des fascismes a montré l’impasse de l’un et l’autre système, car il s’agissait de « persuader les individus qu’en se soumettant aux conditions existantes, ils font œuvre profondément juste et créatrice. »[24] Manipulation dénoncée par Marx : la pédagogie de l’essence rassemble « les fleurs qui servent à masquer les chaînes de l’homme. » Or il faut « qu’il secoue la chaîne et cueille la fleur vivante »[25], celle d’une véritable liberté créatrice contre une adaptation qui n’est, comme souvent, qu’aveugle soumission.

Toute pédagogie devrait être avant tout libératrice pour éviter l’illusion dénoncée par Spinoza : « Les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où elles sont déterminées. » En outre ces causes sont multiples : religieuses, philosophiques (si elles nient le libre examen), politiques, sociales, économiques, historiques. Certaines sont faciles à déceler dans la vie quotidienne, mais leurs racines sont développées dans les traditions, souvent qualifiées de vénérables par l’opinion aveuglée en outre par une propagande occultée, mais généralisée. Souvenons-nous de Voltaire ridiculisant l’optimisme de Leibniz en rédigeant son célèbre récit humoristique, intitulé Candide ou l’optimisme.

Pour se défendre de tant de manipulations, d’interdits et de fausses issues, on a coutume de se référer aux Lumières, cette éclatante philosophie laïcisante qui a commencé à nous libérer d’un passé étouffant, que les plus vivants ne pouvaient que contester. Mais il n’y a pas de solution miracle ni de libération totale, non plus que de voie unique.

Les philosophes du XVIIIe siècle, les penseurs et les écrivains novateurs, que nous admirons à juste titre, étaient des hommes en avance sur leur temps, mais continuant à le vivre. Nul n’échappe totalement à l’emprise de son époque, à la prégnance de sa culture et, comme le chantait Jean Ferrat, à l’empreinte de son enfance dont on ne guérit jamais totalement.

Un petit livre percutant vient nous le rappeler, si nécessaire. Il nous invite à repenser notre héritage à la lumière des avancées et des réalités de notre temps[26]. Bien documentée, lucide et libérée, la philosophe ose remettre en question certains tabous de la « modernité » et certaines « valeurs » consacrées de l’humanisme traditionnel, ainsi que le système économique qui nous régit de façon de plus en plus absolutiste.

Ainsi beaucoup d’avocats d’affaires luttent en fait contre la justice aux côtés de tradeurs soumis au profit maximum immédiat par tous les moyens. Un exemple parmi tant d’autres de l’hypocrisie de notre humanisme officiel. On impose « aux individus des normes dictées par le marché mondial » (p. 107). La fameuse conquête des « droits humains » est souvent trahie dans les faits. Impunément. En outre, leur base est entachée de présupposés anthropocentrés que l’écologisme actuel dénonce souvent à raison. On leur a collé une « universalité » constamment démentie, notamment dans les droits sociaux que le système s’efforce de limiter là où ils ont percé une avancée.

« La politique doit être pensée de manière expérimentale » (pp. 197-198), vu la complexité des publics et des situations, au lieu d’être dictée d’en haut. Il faut relier l’interrogation philosophique à la situation historique, comme le voulait le philosophe tchèque Patočka, décédé en 1977 à la suite d’interrogatoires policiers (p. 274). Une fois de plus, il faudrait fuir les absolus (raison, scientisme, rationalité technoscientifique, etc.) et leurs applications sociopolitiques, mais cela reste difficile et dangereux. L’avenir de l’Europe en dépend (pp. 287-305) !

Réhumaniser suppose, comme le souhaitait Diderot, de cesser d’obliger l’humain à réprimer systématiquement ses penchants naturels au nom d’un carcan instrumental de prise de pouvoir appelé « civilisation »[27].

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Ceci nous conduit à dire un mot de la colonisation qui a ravagé maintes sociétés et persiste dans le faux « dialogue Nord-Sud ». On en connaît les atrocités et les méfaits dont certains se prolongent au nom de la mondialisation ou du « progrès ». Certains effets moins connus sont intéressants. En voici un.

La pensée occidentale est largement persuadée d’avoir le monopole de la philosophie et dénie en particulier qu’il y ait une philosophie africaine. Les très rares études se faisaient à l’aune des critères occidentaux et donc biaisaient la matière originale. Un exemple classique en est l’étude du missionnaire belge Placide Tempels (1906-1977) intitulée La Philosophie bantoue, une ethnophilosophie contre laquelle réagissent aujourd’hui les jeunes intellectuels.

J’ai donc été très étonné de découvrir l’étude de Bado Ndoye sur l’œuvre importante du béninois Paulin Hountondji[28]. Celui-ci part des préjugés de Tempels et s’appuie sur de solides références (Husserl abondamment cité, Althusser, Barbara Cassin, Nietzsche, Bergson, Deleuze, Derrida, Koyré, etc.) pour élaborer une pensée d’une modernité critique exemplaire. Il illustre la portée générale de notre article à partir de la situation africaine.

Par exemple, en exergue à son introduction, Bado Ndoye cite le préfacier : «  Il n’y a jamais eu d’universel, c’est le moment de l’inventer » (p. 13). Voilà tout un programme ! De même, dès 1984, Cheikh Anta Diop avait écrit dans la Revue sénégalaise de philosophie un article programme : « Philosophie, science et religion : les crises majeures de la philosophie contemporaine ». Construire un universel qui n’élimine rien de pertinent, comme le fait l’européocentrisme replié sur lui-même, mais qui veut « démarginaliser les savoirs endogènes » (p. 146) en les laïcisant par une recherche pluridisciplinaire (p. 151). Ce qui constituerait un nouveau chapitre de la sociologie des sciences (p. 152) qui s’enracinerait dans le vécu des populations et élargirait « jusqu’à un certain point les domaines du pensable » (p. 155). Un « empirisme intégral » au lieu d’un idéalisme verbaliste enrichirait la pensée et stimulerait le sens de la recherche. Avec comme perspective un enseignement philosophique apte « à favoriser, chez nous [en Afrique] l’essor de la pensée scientifique » (p. 160). Mais une scientificité qui reconnaît avec Nietzsche ou Kierkegaard les « impératifs de la vie et les droits de l’individuel » (p. 163), on en rêverait… ! C’est l’abstraction et le concept remis en question. Ainsi que les théories classiques du sujet : « Il faut désenclaver l’idée d’humanité, désenclaver l’humanité elle-même » (p. 167). Ne sont-ce pas aussi nos problèmes actuels ? L’auteur voudrait valoriser l’Ubuntu (humanité fraternelle en bantou) que Mandela a promu en politique[29]. Un effort éthique pour comprendre et relier contre toutes les ségrégations. Régénérer l’humanisme au lieu de l’abandonner ou de le saboter.

Pour conclure

Il y aurait donc un sérieux effort de recherche philosophique à généraliser, au lieu de rabâcher sur le platonisme ou le kantisme. Nous dégager des limites de notre tradition pour rencontrer enfin l’humanité pleine et universelle.

Ce n’est pas sans raison que se répandent aujourd’hui des articles, des études et des revendications, ainsi que des tentatives pédagogiques réclamant des recettes de bonheur. La vie actuelle opprime beaucoup trop de gens en détruisant leur équilibre, générant de nombreuses souffrances et frustrations.

Les progrès de la science médicale pourraient pourtant nous éclairer sur les nécessités vitales que veut ignorer notre système économico-politique malgré les ravages qu’il commet. Par exemple, comment ignorer l’action des « messagers du bonheur » que sont la dopamine, l’ocytocine, les endorphines et la sérotonine ?

Le besoin de réussite, de motivation, de détente, de caresses, de rapports humains positifs, de méditation, d’apaisement du stress ou de plaisirs physiques ne sont pas des caprices, mais sont inscrits dans notre physiologie profonde comme dans notre histoire, malgré tous les obstacles accumulés. Trop de vies sont misérables faute d’une philosophie éclairée unissant les besoins légitimes du corps et de l’esprit. C’est là qu’il faudrait organiser un regain sérieux de productivité et d’excellence !

On pourrait compléter et ranimer tout ce que le philosophe trop méconnu Gaston Bachelard avait déjà développé dans ses recherches joignant la plus haute intellectualité aux joies et bénéfices de la matière appréciée tant par l’esprit que par le corps pour créer un dynamisme profondément humain savourant autant l’action que la rêverie. Quel programme à développer !

Le philosophe écrit : « Je suis un vieillard sans muscles ; quels bienfaits quasi musculaires j’ai reçus quand je collectionnais les images des poètes sur le forgeron »[30]. Pascal Nouvel commente ainsi : « C’est peut-être ce par quoi il est le plus proche de Sade, de Nietzsche et de quelques autres penseurs maudits »[31].

De façon quelque peu inattendue, nous voici revenus à notre point de départ. Voici une « tradition de pensée », bien plus riche que l’on puisse l’imaginer, qu’il faudrait se hâter de partager.

Post-scriptum

Après ces pages austères, deux suggestions pour sourire :

– BARRÈRE, J.-J., & ROCHE, Ch., Le Bêtisier des philosophes, Éd. du Seuil, 1997. Les auteurs se trompent parfois, mais le rire est assuré.

– VOISIN, M., Insolences, éd. Mémogrames, 2012. Articles courts : bêtise, conviction, diable, goguette, miracle, ontologie, etc.

 


Annexe 1 : Le cas de La Mettrie

Julien Offray de la Mettrie (1709-1751) présente un bon exemple des luttes idéologiques au sein de l’élite occidentale : il illustre à la fois une courageuse libération personnelle, mais aussi la punition socioculturelle qui frappe ceux qui s’émancipent de l’idéologie dominante.

Médecin, pamphlétaire, philosophe et chercheur obstiné, il consacre sa vie au progrès scientifique et philosophique. Il sera haï, traqué, condamné, exilé, notamment par les partis dévots. Cet homme parfaitement honnête et généreux ne méritait en rien les calomnies, les insultes et le mépris.

Sa tentative d’explorer le sensualisme anglais en restant un disciple éclairé de Descartes mérite l’attention au lieu d’être tombé dans l’oubli depuis le XVIIIe siècle, où il représentait aussi le libertinage érudit qui tentait de rénover la vie culturelle. Voué par sa famille à l’état ecclésiastique, il se rebelle et choisit la médecine. Il accomplit sa vocation en 1733. Il se rend aussitôt à Leyde, foyer européen du progrès scientifique où règne Herman Boerhaave qui le marquera.

Son matérialisme mécaniste s’affirme dès son premier ouvrage en 1737 : le Traité du vertige qui inaugure une réflexion psychosomatique. À Paris, il découvre les cercles antireligieux. Il approfondit son intuition que la pensée est une expression du corps (la « machine ») et publie en 1745 l’Histoire naturelle de l’Âme, condamnée à être brûlée dès 1746.

Sa critique du charlatanisme de nombreux médecins (souvenons-nous de Molière !), Politique du médecin de Machiavel, lui vaut un regain d’hostilité. Il s’exile en Hollande, un peu comme Descartes l’a fait, par précaution. À Leyde, il compose son maître livre, L’Homme Machine[32], qui suscita la haine de tous les croyants de l’endroit. Frédéric II, roi de Prusse, écrit un Éloge de M. La Mettrie et l’accueille en 1742, l’année où notre médecin publie un Discours sur le bonheur, avant le Système d’Épicure en 1750 et L’Art de jouir, peu avant sa mort prématurée.

La Mettrie suit la physique de Descartes exempte de métaphysique et purement mécaniste, donc matérialiste, comme le reconnaît Karl Marx dans La Sainte Famille. Il se révèle parfois notre quasi contemporain : « Matérialiste conséquent, il animalise l’homme, en fait une parcelle de l’univers, susceptible d’être étudiée expérimentalement, comme n’importe quel autre vivant. »[33] Conscient des limites de la science de son temps, il reste un chercheur prudent et modeste, mais il remplace la ratiocination métaphysique par une initiation à la méthode scientifique.

Sa description du sage est d’une insigne générosité : « Plein d’humanité, il en aimera le caractère jusque dans ses ennemis. Juge, comme il traitera les autres. Il plaindra les vicieux sans les haïr […] Enfin, le Matérialiste convaincu, quoi que murmure sa propre vanité, qu’il n’est qu’une Machine ou qu’un Animal, ne maltraitera point ses semblables… »[34] « Il n’y a dans l’univers qu’une seule substance diversement modifiée […] L’expérience m’a donc parlé pour la Raison ; c’est ainsi que je les ai jointes ensembles. » [35]

 


Annexe 2 : Le philosophe Hippolyte Taine (1828-1893)

Il est un exemple parmi d’autres d’une philosophie biaisée par la scolastique et la théologie qui dominent encore la vie culturelle. À vingt-huit ans, il publie Philosophes français du XIXe siècle, qui est peut-être le seul pamphlet nourri contre l’académisme qui se développe[36]. Devenu académicien, il s’en excuse presque dans la préface de 1888.

C’est qu’entretemps, la philosophie officielle l’a éprouvé. Bien que sorti premier de l’École Normale, il échoue à l’agrégation de philosophie à cause de ses idées non conformes. Puis il ne trouve aucun patron pour son doctorat. Il doit édulcorer ses travaux, notamment son La Fontaine et ses fables. Il faut gagner sa vie…

Pour son pamphlet, Taine souhaitait des lecteurs de moins de trente ans, ceux qui recherchent encore la vérité, car il veut débusquer « les êtres métaphysiques qui encombrent la pensée, c’est-à-dire une recherche de causalité purement verbaliste qui ne peut supporter la comparaison avec les efforts d’objectivité scientifique. »

Le spiritualisme explique par la « force vitale », en morale par le « génie ou la « destinée ». Rien à voir avec l’expérimentation. Inutilement, il « se donne le droit de doubler l’univers » (p. 21). Sa critique est pleine d’ironie. Il raconte comment, tombant par hasard sur une réfutation anglaise de Condillac, matérialiste bien connu, Royer-Collard qui vient d’être nommé professeur trouve le sujet de son cours. « Il venait d’acheter et de fonder la nouvelle philosophie française » (pp. 32-33). « Le 4 décembre 1811, le spiritualisme commença » (p. 39). « Le sens commun devint pour lui une doctrine préconçue » (p. 40).

Cette vigueur intellectuelle critique et audacieuse aurait pu ébranler le système qui poursuivra son chemin. Le jeune Taine perçoit d’emblée l’intérêt politique réactionnaire d’une telle pensée : elle « arrête d’avance les séditions de la rue en comprimant l’insurrection des esprits » (p. 44). Il est conscient qu’il faut condamner de « funestes doctrines qui, insensiblement, goutte à goutte, vont faire couler la corruption dans le cœur humain » (p. 45). S’installe le règne du moralisme et de l’apolitisme.

Ironiquement, Taine cite le doyen de la vie philosophique d’alors, Victor Cousin (1792-1867) : « L’absolu est la cause absolue qui absolument crée, absolument se manifeste et qui, en se développant, tombe dans la condition de tout développement, entre dans la variété, dans le fini, dans l’imparfait, et produit tout ce que vous voyez autour de vous » (p. 82). Traduction s’il vous plaît ! La voilà : « Qu’est-ce que Dieu ? C’est la pensée en soi, la pensée absolue avec ses mouvements fondamentaux » (p. 83). Difficile de trouver plus pur verbalisme. Dire que des milliers d’étudiants ont été nourris de cette soupe ! « Les vérités absolues supposent un être absolu comme elles […] Cet être absolu et nécessaire, puisqu’il est le sujet des vérités nécessaires et absolues, d’un seul mot on l’appelle Dieu » (p. 97). Amen ! La messe est dite.

Se nourrissant de tout, de Platon à Hegel, en passant par Maine de Biran ou Schelling, Cousin finit par fonder l’éclectisme (pp. 76-78), marqué par la philosophie allemande. Et Taine commente : voilà un système fondé « sur deux pétitions de principe et sur deux équivoques de langage » (p. 115). Et la philosophie, comme son ancêtre la théologie, fut consacrée la reine de l’université !

 


Annexe 3 : Une pensée robotisée ?

De l’homme machine, passons en l’actualisant à la « machine univers »[37] et à la pensée informatisée. Une révolution véritable : elle affecte toute la vie et modifie notre rapport au monde. « La carrière transcendantale de l’informatique culmine lorsque l’automate logique sert de modèle pour penser les processus physiques, l’activité biologique et la cognition humaine » (p. 212). Évolution radicale dont la vitesse et les prouesses bousculent notre confort intellectuel.

Le langage se trouve subordonné au calcul qui développe une puissance inouïe, peut-être ravageuse. Protagoras osait affirmer : « L’homme est la mesure de toute chose. » Mais aussi la démesure d’un monde totalement technicisé ! Certes, comme le disait déjà Bachelard, le sens n’est jamais donné, mais construit. Toute élaboration s’inscrit dans le temps réel, celui de la réflexion. L’homme pourrait-il être dépassé par son œuvre ?

Nous pourrions nous réjouir de connaître « la première société areligieuse » (p. 219). Assister enfin à l’évaporation de la métaphysique, source de tant de mauvais tours, pourrait nous sourire, mais, désormais, « l’opérationnalité supplante l’intelligibilité » (p. 220). Quand « la neurologie computationnelle, les sciences cognitives et l’intelligence artificielle appréhendent le sujet de la connaissance sous les espèces du mécanisme » (p. 221), que deviennent les sagesses, les éthiques, les systèmes de valeurs ?

La montée actuelle des nationalismes, des populismes, de l’intégrisme religieux et même, dans la vie quotidienne, de formes diverses d’une violence inouïe n’exprime-t-elle pas un refus effaré et tumultueux de la robotisation ? Serons-nous capables de donner sens à ce bouleversement et de « convertir la nécessité technologique en projet culturel ? L’Europe sera-t-elle capable d’inventer un monde où vivre ? » (p. 225).

Quel pourrait être l’avenir de la pensée à l’ère informatique ?[38] La notion de temps réel inoculée par les informaticiens résume bien la pointe vive de l’esprit informatique ; la condensation sur le présent, sur l’opération en cours (p. 130). Une conséquence du culte de la vitesse qui signe aussi « le déclin de la vérité, de l’objectivité et de la critique » (p. 135). Les théories cèdent la place aux modèles dont on mesure la valeur opérationnelle. « Les critères de pertinence, ici et maintenant, prennent donc peu à peu le pas sur ceux d’universalité et d’objectivité, même dans le champ scientifique » (p. 137). « Un modèle numérique n’est pas lu ou interprété comme un texte classique ; il est le plus souvent exploré de manière interactive » (p. 137). La simulation suppose « un cadre épistémologique relativiste » et « une étape, un moment dans un processus interrompu de bricolage » (p. 141).

C’est le retour au « kairos » des sophistes et la naissance d’une rationalité éclatée, à l’encontre de celle de Kant, que constatent des philosophes tels que Deleuze, Guattari, Serres ou Bruno Latour. « Ça pense », comme disait la psychanalyse, « dans un réseau où de multiples facteurs s’interconnectent, transforment et traduisent des représentations » (p. 156). Ainsi, « la raison ne serait pas un attribut essentiel et immuable de l’âme humaine, mais un effet écologique, reposant sur l’usage de technologies intellectuelles variables dans l’espace et historiquement datées » (p. 173). La logique devient « une technologie intellectuelle, fondée sur l’écriture et non une manière naturelle de réfléchir » (p. 176).

Il resterait trois facultés cognitives élémentaires : la faculté de perception, très rapide, la faculté d’imagination, par exemple pour anticiper les conséquences de nos actes et l’aptitude au bricolage qui « est la marque distinctive de l’homo faber pouvant donner aux matériaux préexistants de nouveaux sens comme de nouveaux usages » (p. 179).

Se renouvellent ainsi les idées d’âme, de conscience, de rationalité, d’intelligence, de volonté, de liberté, etc. Leur simplisme traditionnel, figé dans le culte de l’unité, s’évanouit. Comme n’a cessé de le répéter Edgard Morin, nous devons nous familiariser avec la pluralité et oser affronter la complexité.

L’unification et la généralisation se révèlent deux mythes mentaux de notre civilisation. Un chercheur comme Howard Gardner[39] reconnaît « des intelligences variées, indépendantes les unes des autres » (p. 187). Mais Gaston Bachelard avait osé, contre le dogme de l’unité de la Raison, défendre l’idée de « traditionalismes régionaux » dans la recherche scientifique, que niait avec véhémence un public universitaire.

Dans cette fin de nos illusions intellectuelles et philosophiques, il faut aussi compter la fragilité de la notion de contrôle. « La majeure partie du fonctionnement de notre esprit échappe à notre contrôle volontaire » (p. 190). Descartes doit en pleurer ! Et « la distinction nette entre subjectivité et objectivité doit être abandonnée » (p. 191). Michel Serres a bien souligné ce mélange de privatisation et de partage qui rend la parole « semi-automatique ».[40] Elle peut exprimer ou trahir ce qu’on pense vraiment. Et quand on défend nos idées, nos opinions, on oublie le plus souvent que leur matière nous vient de la culture de notre société telle que vécue à notre époque. La communication devrait souvent être clarifiée. Mais par qui ?

[1] Frédéric NIETZSCHE, L’Antéchrist, Paris, Éd. J.-J. Pauvert, 1967. Écrit en quelques jours en 1888.

[2] Éd. J.-J. Pauvert, 1965. Introduction et traduction de Louis Rougier.

[3] Id. p. 10.

[4] Voir Le christianisme est Grec dans Hommage à Marcel Voisin, 2001.

[5] Le Gay savoir, aphorisme 285.

[6] Aurore, aphorisme 68.

[7] Voir déjà Maurice MAETERLINCK, L’Intelligence des fleurs, confirmée par les découvertes actuelles en botanique comme en biologie.

[8] Voir de G. BATAILLE, La Part maudite (1949), L’Érotisme (1937), La Somme athéologique (1945) et de nombreux récits.

[9] Un bel exemple : Le Roman de la Rose d’Umberto ECO.

[10] Éditions de l’Éclat, Paris, 2022.

[11] Manière de voir, n° 137, 2014, p. 21.

[12] L’Économie de marché est-elle juste ?, vol. 6, Bruxelles, L’Académie en poche, 2014.

[13] Oskar PANIZZA, Le Concile d’amour, Zürich, 1895. Traduction française parue chez J.-J. Pauvert en 1969. Elle comporte une préface d’André BRETON, une postface de Jean BRÉJOUX, la défense de l’auteur lors de son procès à Munich en 1895 et une autobiographie de 1904. Panizza est décédé en 1921.

[14] Marcel VOISIN, Valeurs ou valorisations ?, dans Ch. Susanne (dir.) Éthique des progrès, Mémogrames, 2019, pp. 305-313.

[15] Voir Louis ROUGIER, La Métaphysique et le langage, Paris, Flammarion, 1940.

[16] Albert MEMMI, Le Monde diplomatique, mars 1989.

[17] Pierre LEGENDRE (dir.), Tour du monde des concepts, Paris, Fayard, 2013. Il compare quelques mots de l’arabe, du persan, de langues africaines, du chinois, de l’hindi, du japonais et du turc.

[18] Voir, par exemple, la revue de l’ISTI-ULB, Équivalences, 2022.

[19] Dictionnaires des grands thèmes de l’histoire des religions, textes réunis par Daniel Dubuisson, Éditions Complexe, 2004, 830 pages.

[20] Bogdan SUCHODOLSKI, La Pédagogie et les grands courants philosophiques, Paris, Éd. Du Scarabée, 1960.

[21] Louis ROUGIER, Une Faillite de la scholastique, Paris, Éd. J.-J. Pauvert, 1966, p. 113.

[22] SUCHODOLSKI, p. 8.

[23] Op. cit. p. 65

[24] Op. cit. p. 115.

[25] Karl MARX, Œuvres philosophiques, I, 84.

[26] Corine PELLUCHON, Les Lumières à l’âge du vivant, Paris, Seuil, coll. « Points-Essais », 2022.

[27] Voir M. VOISIN, « Une parole de pouvoir », Réseaux, n° 82-4, 1998, pp. 103-107.

[28] Bado NDOYE, Paulin Hountondji, Leçon de philosophie africaine, préface de Souleymane Bachir Diagne. Bado n’hésite pas à aborder l’actualité dans son article « La révolution numérique : enjeux culturels et épistémiques » (2016).

[29] Dans son éloge du leader africain, Obama a affirmé que l’Ubuntu est le plus précieux don fait à l’Afrique du Sud et à l’humanité.

[30] Gaston BACHELARD, Fragments d’une poétique du feu, introduction de Suzanne Bachelard, PUF, 1988. (Livre interrompu par la mort).

[31] P. NOUVEL, « Bachelard-Canguilhem, naissance d’une tradition de pensée ? », Cahiers Gaston Bachelard, n° 1, 1998, pp. 107-114.

[32] LA METTRIE, L’Homme Machine, Éd. J.-J. Pauvert, 1966, avec une présentation de Gérard Delaloye.

[33] Op.cit., p. 23.

[34] Op.cit., p. 160.

[35] Op.cit., p. 161.

[36] H. TAINE, Philosophes du XIXe siècle, Paris, Éd. J.-J. Pauvert, avec une notice de J. F. Revel, 1966 (édition de 1857). On pourrait aussi citer Les philosophes salariés de Ferrari et au XXe siècle, Socrate fonctionnaire de P. Thuillier.

[37] Pierre LÉVY, La Machine univers – Création, cognition et culture informatiques, Paris, La découverte, coll. « Points-Sciences », 1987.

[38] C’est le sens du livre de Pierre LÉVY, Les Technologies de l’intelligence, ibid., 1990.

[39] H. GARDNER, Frames of mind, New-York, Basic Books, 1983 et The Mind’s New Science, ibid., 1985.

[40] Michel SERRES, Le Parasite, Paris, Grasset, 1980.

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Informations complémentaires

Année

2023

Auteurs / Invités

Marcel Voisin

Thématiques

Humanisme, Informatique, Qualité de la vie / Bien-être, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions, Scolastique

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