L’évolution du freudisme

A.Willy SZAFRAN
Adolphe NYSENHOLC

 

 

UGS : 2007004 Catégorie : Étiquette :

Description

La psychanalyse, révolution thérapeutique et philosophique formulée dès la fin du XIXe siècle, peut-elle apporter des réponses pertinentes aux problèmes de société du XXIe siècle ? Les concepts freudiens sont-ils toujours opérationnels ? Doivent-ils être revus, aménagés ? Faut-il en découvrir d’inédits ? La psychanalyse doit-elle se remettre en question ? Doit-elle s’adapter à la nouveauté des demandes ?

Le problème récurrent – posé depuis la naissance de la psychanalyse et donc, en premier lieu, par Freud lui-même, qui remettait continuellement en cause la pertinence de ses formulations – est celui de l’actualisation des concepts freudiens.

Il y a une dérive des modèles psychopathologiques et elle ne date pas d’aujourd’hui.

Les esprits brillants qui, depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’au début du XXe siècle, se sont attachés à la constitution d’une clinique psychiatrique basée sur le modèle médical, ont eu une activité essentiellement descriptive et somme toute laborieuse et besogneuse. Déjà à la fin de cette période, certains se sont rendus compte du caractère artificiel de la constitution des entités cliniques. Nous avons vu ainsi Bernheim dénoncer par « l’hystérie de culture », le caractère suggestif et induit des tableaux hystériques à la Salpêtrière. Nous avons vu Bleuler critiquer la notion kraepelinienne de démence précoce, tableau clinique décrit chez des malades mentaux en fin d’évolution après un long séjour psychiatrique, introduire le terme de schizophrénie pour l’étude de cette maladie mentale qu’il aborde avec les conceptions psychanalytiques.

Les recherches dans le domaine de la psychiatrie lourde se poursuivent, les études anatomocliniques étant remplacées par des études neurophysiologiques, neurochimiques ou thérapeutiques, comme c’est le cas, par exemple, dans le domaine des psychoses schizoaffectives. Les études psychanalytiques comme celles de Mélanie Klein, sont extrêmement importantes dans ce domaine et amènent également à un démembrement de certaines entités cliniques.

La psychopathologie moderne, basée sur les conceptions psychanalytiques, a complètement modifié les tableaux cliniques de la psychiatrie légère. Mais c’est aussi dans ce domaine qu’apparaissent de tels changements, qu’on peut parler d’une réelle dérive des modèles psychopathologiques, et que nous sommes fondés à nous poser des questions sur les facteurs intervenant dans cette évolution.

La théorie psychanalytique a fourni une nouvelle définition de la névrose et a proposé des schémas conceptuels pour les névroses transférentielles. La névrose hystérique est exemplative des évolutions qui ont eu lieu dans le domaine des névroses transférentielles. On trouve encore, au début, dans le cadre des névroses hystériques, des symptômes d’hystérie de conversion, des grandes crises d’hystérie et des accidents psychotiques hystériques. Mais, petit à petit, ces symptômes vont fortement diminuer en fréquence dans nos sociétés occidentales industrialisées. L’hypothèse suivant laquelle dans une société fortement développée sur le plan intellectuel et culturel, l’individu n’est plus obligé d’exprimer ses difficultés par l’intermédiaire du langage corporel, est probablement exacte.

S’y ajoute le fait que la psychanalyse a contribué, par sa lutte contre les tabous sociaux, à la libération sexuelle, à laquelle l’évolution des connaissances médicales et thérapeutiques n’est pas étrangère d’ailleurs : les frustrations sexuelles pouvaient donc également être verbalisées.

La culture psychanalytique a, par ailleurs, introduit dans le champ social des réflexions sur la mort, l’agressivité, etc. Nous avons vu apparaître des modifications non seulement dans cadre de la névrose hystérique, mais dans toutes les névroses transférentielles dont la fréquence relative générale semble être en nette diminution. On voit donc de moins en moins de « belles » névroses hystériques, phobiques ou obsessionnelles, par exemple. Il est vraisemblable que l’expression des difficultés psychologiques individuelles ne doive plus nécessairement transiter par des symptômes visibles, mais pourrait être verbalisée dans la mesure où l’individu est assuré de trouver une écoute chez autrui. Cela peut sembler être en contradiction avec la dénonciation des difficultés de la communication, thème favori du théâtre de l’absurde. Mais ce n’est qu’une apparence. En effet, dès lors que la réflexion sur la vie intérieure et sur la communication s’approfondit, il est normal que l’on s’intéresse plus particulièrement aux troubles surgissant dans ce domaine.

Nous pouvons donc affirmer que certaines modifications dans les névroses transférentielles, à savoir la disparition de symptômes et leur remplacement par des relations et manœuvres névrotiques, sont dues à une plus grande sensibilité de la société à l’égard des difficultés psychologiques individuelles. La diminution relative des névroses transférentielles en général, elle, peut être mise sur le compte d’une évolution générale de la société où certains tabous et certains conformismes sexuels, où certaines relations d’autorité, ont vu leur importance diminuer ou même disparaître, dans certains cas. L’apport psychanalytique dans l’étude des malaises de la civilisation n’est certainement pas étranger à de telles évolutions de la société.

Parallèlement à ces avatars, des névroses transférentielles émergent donc les troubles de la personnalité, plus particulièrement les troubles narcissiques, et les troubles limites de la personnalité, ou personnalités borderline. On a émis l’hypothèse que c’est grâce à une plus grande sensibilité à l’égard des troubles psychologiques et à l’outil psychanalytique qu’on a pu voir l’émergence de ces nouvelles entités cliniques. Celles-ci seraient donc préexistantes. Je crois que c’est un peu court comme explication. Il faut plutôt suivre l’argumentation de Christopher Lasch qui montre très bien de quelle façon des modifications structurelles et institutionnelles influent sur l’organisation de la personnalité, cultivent certains traits au détriment d’autres. Les troubles de la personnalité et les troubles limites de la personnalité n’étant que l’exacerbation pathologique de ces traits privilégiés par une société. Avant que nous n’en arrivions à ce stade, la société de consommation avait déjà induit un accroissement des problèmes liés à la névrose orale.

Le battage publicitaire autour des biens de consommation a, en effet, induit une culture de satisfaction immédiate des désirs. Or, la névrose orale se caractérise notamment par un niveau très bas de tolérance aux frustrations.

Les troubles narcissiques, en particulier, nécessitent le développement d’un nouveau concept, le transfert du double. Celui-ci a été ébauché par Heinz Kohut, en 1984.

Enfin, lorsque les concepts psychanalytiques, existants ou développés ultérieurement à Freud, se montrent insuffisants à aborder certains problèmes, on peut les enrichir par d’autres apports.

On a donc d’une part la possibilité d’approfondir les concepts psychanalytiques, d’élaborer de nouveaux schémas théoriques au sein de la métapsychologie. Mais, par ailleurs, la confrontation avec d’autres théories psychologiques est source d’enrichissement mutuel. En effet, Freud ne pouvait, malgré tout, pas prévoir tous les problèmes de sociétés qui surgiraient ni certaines évolutions de tableaux psychopathologiques, comme par exemple la Shoah et les autres génocides, ou les troubles de la personnalité.

Dans l’ouvrage mentionné ci-après, nous avons donc étendu la question de l’exégèse freudienne.

En tous cas, Paul-Laurent Assoun, qui envisage « la catastrophe » en termes de « prédiction freudienne », a conduit sa réflexion dans la perspective de la métapsychologie. Il a relevé notre défi en essayant d’imaginer comment Freud aurait interprété ce que les Anglo-saxons appellent l’Holocauste. Il n’a pas éprouvé le besoin de modifier substantiellement les conceptions freudiennes. Même si son explication s’achève sur des notions lacaniennes. Il analyse l’intuition prophétique de Freud. Il montre que ce qui fut impensable dans sa réalisation matérielle (chambre à gaz) fut en fait prévu, sinon prédit. Fidèle à Freud, il décrit le génocide avec des concepts de la psychanalyse et n’estime guère devoir en proposer de nouveaux. Certes, il complète la description de la haine et de la pulsion de mort, avec une lecture de Lacan qui va jusqu’à la haine de l’être. Mais la pulsion de destruction, dont il n’est pas question, même chez Lacan, est peut-être une nouvelle piste à prospecter.

Les auteurs de l’ouvrage vérifient de cette manière si les notions élaborées par Freud sont applicables dans l’exercice de leur spécialité, et dans quelle mesure elles ne le seraient pas.

Si Freud reste incontournable, les conclusions de Jean-Pierre Klein ne sont plus orthodoxes avec un freudisme pour et dur. Étant donné sa compétence dans la psychothérapie pour enfants, et art et thérapie, Jean-Pierre Klein propose une réflexion sur la symbolisation, dans la lignée de Winnicott et de Mélanie Klein. Il remet en question la verbalisation, la conscience claire, le retour au passé et à la genèse de la névrose, au profit d’un projet, notamment, artistique.

De même Thémélis Diamantis, confronté aux cultures (les archaïsmes, l’art), est amené à reconsidérer dans son article : « L’art et la Deutungskunst freudienne : enjeux méthodologiques et épistémologiques », certaines manières de penser la psychanalyse. S’il n’estime pas devoir changer les concepts et le vocabulaire, il est critique sur l’idéologie qui préside à la naissance de la psychanalyse, c’est-à-dire le scientisme de Freud, sa volonté de scientificité. Or, la psychanalyse fonctionne non seulement comme une science, mais aussi comme un art. L’art, plus que le discours scientifique de la psychanalyse elle-même, dit-il, est en mesure d’assurer une compréhension en profondeur des concepts fondamentaux du freudisme. La science est fondée sur la logique du tiers exclu, alors que la psychanalyse comme l’art implique la coexistence des contraires et la contradiction. Si Freud concevait la psychanalyse comme une science naturelle, dans sa pratique, il se rapprochait plus de la démarche artistique. D’où les modèles trouvés dans les mythes, Œdipe, Narcisse…

Ailleurs, Tobie Nathan, dans ses études d’ethnopsychanalyse sur les peuples d’Afrique du Nord, d’Afrique noire, lui, estime devoir actualiser même d’une certaine manière les concepts freudiens, voire la praxis psychanalytique.

Quant à Pierre Fossion, il pose à la limite l’interrogation « Hors Freud, point de salut » ? La psychanalyse, révolution thérapeutique et philosophique initiée dès la fin du XIXe siècle, peut-elle apporter les réponses pertinentes aux problèmes de société du XXIe siècle ? En tout cas, malgré la fécondité de ses apports, elle n’a pas réussi à s’imposer comme une théorie globale du fonctionnement du psychisme. Il n’existe pas, à ce jour, de théorie unificatrice permettant d’expliquer l’ensemble des manifestations psychopathologiques. Face à leurs patients, les psychothérapeutes sont confrontés à la fois à leur ignorance et à la diversité des outils à leur disposition, qu’ils soient neuroscientifiques, cognitivocomportementaux, sociologiques, systémiques, psychanalytiques. Croire en un Modèle unique, c’est devenir, pour lui, un thérapeute paranoïaque. D’où serait justifiée la nécessité d’un éclectisme thérapeutique.

En ce qui concerne la thématique au Double, celle-ci a été abordée dans le même ouvrage par A. Willy Szafran, Marianne Couturier, Charles Sasse, Lionel Moutot. Antoine Masson, lui, parle d’une crise d’adolescence de la psychanalyse… Celle-ci a de beaux jours devant elle.

Loading

Informations complémentaires

Année

2007

Auteurs / Invités

Adolphe Nysenholc, Willy Szafran

Thématiques

Freud, Lacan, Psychanalyse, Santé mentale