L’Évangile social dans le Borinage

Alain Goldschläger

 

UGS : 2016037 Catégorie : Étiquette :

Description

L’industrialisation aux États-Unis, dans la seconde moitié du XIXe siècle, se fit de manière particulièrement brutale, car aucune entrave n’endiguait un capitalisme sauvage. La transition d’une société agricole vers une société industrielle se fit à un rythme extrêmement rapide, qui a exacerbé la violence inhérente à ces profondes transformations sociales. Les conditions des travailleurs se révèlent particulièrement pénibles et la misère la plus noire devient souvent le lot des ouvriers et de leurs familles. Tout comme en Europe à la même époque, des organisations touchées par la misère humaine et par les conditions indignes de travail tentèrent de réduire les souffrances en essayant d’organiser les travailleurs de façon à obtenir une amélioration des conditions de vie. Les différents mouvements d’inspiration socialiste voient le jour de l’autre côté de l’Atlantique. En fait, le Socialist Labor Party of America fut fondé en 1876, mais le socialisme en tant qu’idéologie structurée ne parvint jamais à établir des bases suffisamment solides pour édifier un courant politique stable. Aucun parti se réclamant du socialisme n’a pu percer et remporter des élections d’importance. La fragmentation du mouvement en des groupuscules belligérants, et souvent anarchistes, pendant des décennies interdit la création d’un programme électoral qui puisse enthousiasmer l’électorat. La structure du pays favorise des actions disparates, car le gouvernement fédéral et ceux des différents États n’arrivent pas souvent à des accords globalisants. Et politiquement, le fédéral choisit, hier comme aujourd’hui, de laisser aux États de l’Union d’organiser et de copayer toute mesure sociale, que ce soit pour la santé, les retraites, les règlements divers, le temps de travail, l’aide aux chômeurs, l’aide aux étudiants, etc. Le syndicalisme américain a certes remporté des victoires spécifiques au cours du temps, mais elles s’appliquent secteur par secteur et il faudra, par exemple, attendre 1935 pour que la New Deal de Franklin Roosevelt impose, juste après le crash de 1929, une assurance sociale squelettique à la taille de la nation.

Cependant, dans l’univers américain, les groupes religieux protestants se sont trouvés souvent plus engagés dans la lutte sociale et dans l’organisation d’œuvres de charité que dans le monde européen occidental. Une autre réflexion sur la répartition des composantes de la société et leur dynamique interne délimite les champs d’action du politique et du secours social. Nous aimerions ici évoquer le courant de pensée sociale et religieuse d’un de ces groupes et en retrouver les traces dans l’univers belge. Même si son existence fut de courte durée, les conséquences de son message n’en mérite pas moins que l’on s’y attache, ne serait-ce que parce que la discussion sur les principes convoqués ne cesse d’interpeler notre monde.

Depuis sa naissance, le protestantisme a offert une multiplicité incalculable d’interprétations des textes bibliques, un foisonnement de perspectives éthiques sur le monde, une pléthore d’attitudes politiques, une profusion de règles et d’expériences, de condamnations ou d’expérimentations. La souplesse du système provient en partie de la possibilité de nourrir en son sein une variété quasi infinie d’opinions et d’attitudes sociales, car aucun groupe ne domine. Nulle structure hégémonique ne régit les pratiques et les opinions. Des communautés nouvelles se créent, d’autres s’éteignent, certaines deviennent importantes, d’autres demeurent modestes et la possibilité qui existe pour les paroissiens de changer d’église permet une fluidité entre les conceptions de l’acte religieux, certes parfois dans des conditions difficiles ou violentes. L’absence de structure unique, au contraire de l’Église catholique et romaine, doit lui permettre de s’adapter et de réagir plus promptement aux changements de société et peut-être d’être davantage à l’écoute des fidèles. Malgré cette structure souple, le protestantisme européen resta fort timoré dans ses tentatives de rejoindre les masses ouvrières et de participer à l’évolution idéologique du temps. Cependant, quelques groupuscules tentèrent d’apporter une voix chrétienne dans le contexte prolétarien. Ils reçoivent le nom générique de « chrétiens sociaux » avec nombre de variations désignant ces regroupements éphémères.

L’Europe et la Belgique ont vécu le même phénomène d’industrialisation, mais de manière peut être plus brutale que les États-Unis, car plus étendue dans le temps, vu qu’elle ont commencé au début de XIXe siècle. Il est certain que les effets de ce mode d’activités eurent des conséquences humaines désastreuses pendant des décennies. La transformation de la société, passant d’une civilisation rurale à un monde dominé par l’exploitation des ressources minières et par l’industrialisation qui en découle, a coûté un prix humain énorme. La création du prolétariat urbain et son exploitation éhontée devaient provoquer des réactions spontanées de rébellions et des demandes de réformes. L’esclavagisme moderne ne s’avère guère moins sévère que celui qui vient d’être aboli au début du XIXe siècle. À cette époque, se développent divers courants politiques qui plongent leurs racines dans une réflexion nouvelle, lointaine et généralement adversaire de la vision religieuse du monde. Certaines réactions fondées sur une nouvelle lecture de la Bible en coordination avec le spectacle du monde se révèlent particulièrement intéressants, car elles prônent toutes des théories qui plongent leurs racines devant un même constat. Les réactions face à la misère imposée au monde ouvrier – pour peu que l’on le regarde – ne peuvent guère diverger pour des gens de cœur et il ne surprend donc pas que les courants socialistes et certaines tentatives d’églises résonnent d’accents similaires.

L’Évangile social ou Social Gospel mouvement évangéliste américain a représenté ce courant de pensée. La question primordiale dans les milieux évangéliste du temps se centre autour du rapport et de l’importance de la prière par rapport à l’action de charité. Qu’est-ce qui prédomine ? La tendance de gauche n’hésite pas à préconiser la préséance de l’action sociale sur la prière pour confirmer une compréhension authentique des écrits saints. Pour elle, l’acte de régénération du social peut, et même doit, primer.

Le mouvement évangéliste va se diviser alors autour de ces questions et une lignée se manifeste qui, contrairement au Social Gospel, s’attache au plus haut point à l’idée primordiale du salut par la prière et par la conscience religieuse. Ce courant va devenir majoritaire, s’épanouir et s’imposer d’abord aux États-Unis – surtout dans le Sud – puis va s’exporter. Nous observons encore sa vitalité débordante aujourd’hui, surtout dans le Sud et le Middle West de l’Amérique, mais aussi dans son expansion en Afrique et en Amérique du Sud

Né aux États-Unis dans les milieux évangélistes au tournant du siècle (1870-1920), le mouvement Social Gospel polymorphe répond à la confrontation de la misère extrême que le capitalisme industriel intégral engendrait sur les ouvriers. Un activisme ardent s’installe dans le pastorat profondément révolté par le monde dans lequel il vit et dont il partage la détresse. Viscéralement, il s’associe à l’analyse et à bien des conclusions de l’idéologie socialiste naissante. Prenant les mots du Pater au sens plein, ils revendiquent « que Ton règne vienne ; que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous notre pain quotidien » (Matthieu 6-10,11) dans l’immédiat. La famine n’a pas de place dans le monde contemporain. Toute l’attention des adhérents porte sur le monde d’ici-bas, sur le quotidien le plus trivial et dans le présent. Le royaume de Dieu se compose bien de la terre d’ici-bas qui entoure les humains. Il revient à l’homme de rendre son monde divin en éliminant les péchés comme la bigoterie, le mépris entre les classes sociales, l’esprit de foule déchaînée, la corruption de l’appareil judiciaire, le militarisme, l’omniprésence du politique. La justice sociale demeure la focalisation de l’argumentation : la pauvreté, les inégalités sociales, les taudis, les tensions raciales, l’environnement insalubre, l’état navrant de l’éducation, le danger de guerre. Ces préoccupations monopolisent l’attention des prédicateurs qui préconisent l’action directe et ne peuvent se contenter de la prière pour résoudre ces situations. On constate que la nomenclature et la description des péchés s’expriment en termes intégrés à la structure sociale et au monde ouvrier. Si la vision ultime rejoint bien le religieux, quasiment tout le parcours ne perçoit que le monde de misère.

Ainsi le langage religieux change de valeur sémantique et les péchés ne représentent pas des transgressions contre Dieu, mais bien des offenses envers les humains. La terre bien traitée où l’homme retrouve sa dignité originelle devient le vrai Éden. La venue du messie ne se produira pas tant que l’humanité n’aura pas résolu, par son action, les maux sociaux de ce monde. Nous assistons à une inversion de la perspective biblique communément admise. L’eschatologie chrétienne qui cherche la salvation dans un au-delà toujours reporté et hors de ce monde se trouve questionnée dans ses fondements de principe et remplacée par des revendications pour une société juste et généreuse dans son action matérielle. L’homme doit sauver le monde avant que de sauver son âme.

Pour le Social Gospel, la quintessence des péchés s’avère moins humaine et individuelle, car les errements des hommes proviennent d’entités socio-économiques et des institutions politiques qui les oppriment. Il convient donc de concentrer tous les efforts sur l’amélioration de la condition des prolétaires et d’appliquer les principes sains de l’Évangile à la vie de tous les jours. C’est faire fausse piste que de les réserver pour des énoncés plus ou moins creux à réciter ou à chanter le dimanche à la messe. Les principes doivent être vécus dans les activités de tous les jours et, surtout, dans le geste du travailleur qui peine pour nourrir sa famille. Le mouvement insiste sur l’application immédiate de la doctrine évangélique par exemple, aux rapports entre employeurs et employés, entre les responsables politiques et les citoyens. Parmi les revendications et les actions pratiques, on peut relever : l’abolition du travail des enfants, la régulation des heures de travail des mères, la réduction des heures de travail pour tous, des dispensaires pour l’aide médicale, l’école obligatoire, et les médicaments (y compris les vaccinations), des bureaux d’aide à l’emploi, des jardins d’enfants, des cours du soir, des colonies de vacances pour les enfants, en plus d’une implication réelle dans les campagnes électorales et les négociations. Voici un programme politique bien moderne, et même contemporain.

Le mouvement s’essouffla malheureusement assez vite, vers les années 1920. Il semble qu’il ait eu plus de succès auprès des prédicateurs qu’auprès de leurs ouailles. À l’envi du mouvement syndical, le Social Gospel s’effrite, car il ne trouve pas d’assise nationale et trop de divisions internes quant aux priorités ou quant aux actions de secours. De plus les syndicats réalisent avec succès certains des buts du mouvement, ce qui mine son importance et assourdit sa voix. S’il ne demeura pas un concept distinct défendu par une église écoutée et reconnue, nombre de ses principes et de ses positions ont continué à alimenter l’action de congrégations américaines et ce jusqu’à aujourd’hui. Ainsi le Mouvement des droits civils et les paroles de Martin Luther King puisent largement dans sa vision d’un monde plus juste.

Le YMCA deviendra une expression vivante et efficace du mouvement, lui qui aidait d’abord les migrants des campagnes à s’installer dans les villes et qui y développa des services sociaux et éducatifs. L’Armée du Salut, fondée en Angleterre à la même époque (1878), participe du même esprit d’engagement social et d’intervention pratique. Une de ses devises indique clairement l’ordre de priorité des besoins vitaux : « Soupe. Savon. Salut ».

Le mouvement évangéliste se divisa alors autour des questions évoquées plus haut et une lignée de pensée se manifeste dans le monde évangéliste qui, contrairement au Social Gospel, s’attache au plus haut point à l’idée primordiale du salut par la prière et par la conscience religieuse. Ce courant va s’épanouir et s’imposer d’abord aux États-Unis, puis va s’exporter. Nous observons encore sa vitalité débordante aujourd’hui, surtout dans le Sud et le Middle West de l’Amérique, mais aussi dans son expansion en Afrique et en Amérique du Sud. Il aura fallu attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que ces églises traduisent leurs concepts religieux en un mouvement politique actif sur la scène nationale.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Alain Goldschläger

Thématiques

Borinage, Capitalisme, Évangélisme, Industrialisation, Lutte contre les fausses croyances et les fausses sciences, Protestantisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions