L’esclavage

Jacques RIFFLET

 

UGS : 2011018 Catégorie : Étiquette :

Description

L’esclavage ? Quelle notion difficile à traiter et même à définir ! On peut, en effet, aborder la question sous l’angle économique pur, sous celui de la structure sociale ou selon une optique humanitaire et affective. L’analyse scientifique de l’esclavage s’associe de préjugés dont on ne peut se débarrasser, jugements de valeur essentiels portant sur l’égalité entre hommes, notion d’intégrité physique, thèses politiques du salaire équitable, etc.

La conception même de l’esclavage, si elle reste pensable, est devenue, dans nos sociétés civilisées, une méthode de construction sociale bannie, universellement réprouvée. Et cependant ce système, âprement critiqué aujourd’hui et dont la moindre renaissance en quelque endroit du globe soulève aussitôt une campagne de réprobation officielle, a servi de fondement essentiel à des civilisations prodigieusement évoluées, dont la pensée irradie notre époque et préside à notre formation humaniste.

Pour les anciens, l’esclavage est une méthode économique pleinement valable, disons même naturelle ; ils n’ont besoin, pour l’appliquer, d’aucune justification morale. Les dirigeants de la Cité antique ne cherchent pas à rationaliser, par quelque système philosophique, une structure économique qu’ils considèrent comme naturelle.

D’où provient cette optique essentiellement différente de la nôtre ? D’où émanent ces conceptions anciennes assimilant l’exploitation humaine à la gestion de la chose, plaçant sur un même plan, homme, animal et outil ? Pour répondre à ces questions, il faut remonter aux sources de l’économie, analyser le canevas d’activités des premières sociétés en se dégageant de nos systèmes de valeur actuels.

La société la plus primitive apparaît comme généralement nomade, c’est-à-dire qu’elle parcourt l’espace vital à mesure qu’il s’épuise. Ce stade peut être simplement itinérant, sans souci d’un rythme dans la pérégrination, ou suivre un circuit qui permette la reconstitution du sol et reconduit périodiquement le groupe aux endroits revalorisés. Mais, quel que soit le processus, l’espace exploré reste vital. Tout étranger est donc synonyme de concurrent dont il convient d’écarter l’emprise sur un sol nécessaire à la subsistance du groupe. Tout prisonnier est bouche supplémentaire à nourrir et n’apportant aucun avantage compensatoire, puisque le système économique est à ce point primitif qu’il n’exige pas encore la division du travail. C’est un simple régime de cueillette itinérant, avec éventuellement quelques instruments agraires d’extraction et certaines armes de chasse. Aussi l’élimination de l’étranger est-elle consacrée, et elle va même jusqu’à son utilisation comestible. C’est le fondement de l’anthropophagie, autorisée de par l’assimilation de l’homme à l’animal, conception qui ne disparaîtra que lorsque la chasse fera place à l’élevage.

En un mot, pour résumer cette première partie de l’évolution, l’activité de l’homme étant destructrice et non productrice, le groupe n’a pas d’intérêt à s’accroître, surtout que l’inégalité sociale est impossible en raison d’un niveau de vie réduit à la simple subsistance.

Au stade suivant, fondement de toutes les civilisations postérieures, s’introduisent les notions d’élevage et de transformation de la matière première. La société se fixe. L’effort de l’homme se fait producteur. Et qui dit production sous-entend inégalité possible des individus. De cette richesse peuvent naître l’utilisation du travail d’autrui et les divergences de condition. Mais à partir de ce stade permettant la naissance même de la servitude de par l’existence de conditions économiques la rendant rentable, il faut alors distinguer entre diverses formes d’esclavage. Grosso modo, on peut séparer en deux branches les méthodes esclavagistes.

Dans la première, l’esclave est attaché à la cellule familiale, il devient le satellite obligé d’un pater familias qui, en contrepartie, lui fournit la subsistance. Il représente déjà une classe, mais cette classe est fragmentée en autant de parties qu’il existe de familles, de classes dans l’ensemble de la collectivité. Il s’agit là d’une formule d’aide domestique : le rythme économique de la nation, de la cité, n’exige pas encore l’utilisation de masses serviles. L’autre conception de l’esclavage est beaucoup moins sympathique en apparence, bien que correspondant à une nécessité économique plus sensible et plus impérieuse. L’esclave devient la base nécessaire de tout l’édifice économique. De grands travaux publics, une agriculture intensive, les transformations des matières premières exigent une main-d’œuvre d’autant plus abondante qu’elle doit pallier l’insuffisance de moyens techniques. Telle est la conception de l’Égypte des pharaons, de la Grèce antique à une période de son évolution, de la gestion des plantations brésiliennes de cannes à sucre du XVIIe siècle et de coton en Amérique du Sud.

Entre l’aspect familial et l’aspect collectif de l’esclavage, il y a évidemment des points de ressemblance : comme un animal ou un objet, l’homme est la chose de son maître, il peut être vendu ou loué à bail. Les risques de fuite sont couverts parfois par un système d’assurance spécial. Xénophon nous apprend comment Cyrus traitait ses captifs :

« Dans les voyages, il les conduisait vers l’eau, comme des bêtes d’attelage. Quand il était l’heure de dîner, il s’arrêtait pour les faire manger, afin qu’ils ne fussent pas atteints de boulimie. »

Il existait une véritable cartographie des aptitudes naturelles des esclaves. Antonil, commentateur des plantations de cannes à sucre brésiliennes du XVIIe siècle, dira :

« L’esclave a besoin de trois « P « : Pao, Pâo et Panno, le fouet, le pain et un bout d’étoffe. Il ajoute : Nos esclaves sont de nations diverses, de force et d’intelligence différentes. Il y a donc lieu de les répartir avec soin… Ceux du Cap-Vert et de Saint-Thomé sont les plus fragiles. Ceux de l’Angola sont les plus capables d’apprendre les arts mécaniques. Parmi les Congolais, il en est certains qui sont actifs et bons. Il vaut mieux ne pas les employer au travail de la canne à sucre, mais au service de la maison. Mais les avis diffèrent ; pour Laet : ceux du Cap-Vert sont les meilleurs et ceux qui coûtent le plus cher ici. »

L’Encyclopédie, au XVIIIe siècle, donne des listes de rendement, et la caractéristique des esclaves au point de vue de leur emploi. En sa qualité d’animal et au même titre, l’esclave reçoit les soins justifiés par sa valeur d’achat. Aristote donne, à ce sujet, de sages conseils : « Il ne faut pas trop le maltraiter pour notre avantage plus que pour le sien ». Caton recommande une sévérité cruelle envers les captifs esclaves, dont la valeur marchande est minime. Il y en a trop. Ce conseil fait d’autant mieux ressortir la saveur des recommandations du même Caton sur les soins nombreux que nécessitent les bœufs, alors rares.

Dans la conception collective de la servitude, on en arrive vite à émettre des théories recherchées sur une zootechnie de l’esclave, c’est-à-dire la manière de pratiquer un élevage rationnel de la masse servile. Les Grecs, favorisés par la proximité des inépuisables sources barbares, considéraient l’élevage du bétail humain comme onéreux. Par contre, les Portugais, en 1571, considéraient déjà l’esclave comme un étalon précieux. Ce que l’on cherche, c’est d’avoir le plus d’enfants possible, pour les vendre à trente ou quarante écus pièce. Les femmes sont des « ventres à féconder », selon Jean‑Baptiste Venturino. Il existe, à l’époque, de véritables traités de croisement qui font penser aux registres chevalins de nos haras actuels.

C’est pour le travail de force que l’institution esclavagiste collective a vu principalement le jour : mines, pyramides et agriculture intensive. De Castro, dans sa Géographie de la faim, nous dit :

« Les Portugais comprirent vite que l’agriculture et le commerce sucrier pouvaient devenir rentables, à condition que le sucre fût produit à une grande échelle. Il fallait des terres assez étendues pour permettre une culture intensive de cette plante, une main-d’œuvre abondante et à bon marché, ainsi que des capitaux suffisants, afin que l’industrie se créât sur les bases d’un véritable monopole. Le colonisateur portugais savait qu’une fois lancé dans l’aventure du sucre, il lui faudrait se donner corps et âme à celle-ci, sous peine d’essuyer un échec. Et la canne à sucre démontra, une fois de plus, qu’elle pouvait produire de gros bénéfices, mais qu’en compensation elle exigeait de nombreux sacrifices. Il faut satisfaire l’appétit insatiable de la plante : celle-ci dévore tout ce qui l’entoure ; elle exige des terres bien préparées et drainées qu’elle engloutit ensuite l’une après l’autre ; elle dissout l’humus du sol, elle annihile les petites cultures sans défense, ainsi que le capital humain qu’elle saigne lentement. Ce régime d’autophagie qui donne l’aspect caractéristique des diverses zones sucrières. »

Aux États-Unis également, les conditions du travail étaient particulièrement accablantes, dans la zone cotonnière du Sud. Les exemples abondent dans le passé plus lointain ; contentons-nous de celui-ci. L’intendant de marine à Toulon confie en 1662 à Colbert, haut ministre du roi soleil :

« Les gens serviles de la chiourme meurent d’un mal qu’on juge procéder d’ennui et d’affliction. Car je vous proteste, Dieu vivant, qu’ils mangent bon pain, bonnes fèves, dans lesquelles je fais à d’autres mettre de la viande pour rendre le bouillon meilleur, et sont plus soigneusement secourus et mieux nourris que ne l’a jamais été aucun forçat. »

Si nous parlons chiffres, il apparaît que le commerce d’esclaves fut l’un des plus profitables de l’histoire. Un million de Gaulois furent emmenés en Italie : Démétrius de Phalère évaluait le nombre d’esclaves à 400.000 pour nourrir 20.000 citoyens romains. Trois millions de Noirs furent importés en Amérique, dont plusieurs centaines de mille aux États-Unis. Au moment de la guerre de Sécession, trois cent cinquante mille propriétaires sudistes possédaient trois millions de têtes serviles.

Mais la présence de ces masses d’esclaves ne mettait-elle pas les possédants sous la menace grave et perpétuelle d’une révolution ? Non, pour plusieurs raisons. D’abord, il existait une solidarité étroite entre les classes dirigeantes ; ainsi, en 421, un accord conclu entre Sparte et Athènes prévoyait l’éventualité d’une aide immédiate en cas de difficultés de cet ordre. Ensuite, la nature même de la révolte d’esclaves nuit à son installation durable. Il s’agit d’un courant de mécontentement accidentellement canalisé par un individu exceptionnel, mais il n’existe pas de politique de remplacement, de cohérence autre que celle du combat même. Ainsi, Spartacus, avec septante mille fugitifs, battit l’armée romaine plusieurs fois, mais fut finalement écrasé dans la bataille de Brindes, en 71 avant Jésus-Christ. Eunus, chef des esclaves révoltés de Sicile, tint tête durant deux ans contre quatre prêteurs et un consul ; mais ce chef-là n’avait aucun programme, si ce n’est celui de se libérer du joug et ce n’était pas suffisant pour inquiéter longtemps l’ordre établi.

L’évolution de la technique européenne, les principes chrétiens d’égalité humaine supprimèrent l’esclavage en nos régions. Si nous lisons Tocqueville, nous nuancerons cette opinion :

« Le christianisme avait détruit la servitude ; les chrétiens du XVIe siècle l’ont rétablie ; ils ne l’ont jamais admise cependant que comme une exception dans leur système social et ils ont pris soin de la restreindre à une seule des faces humaines, la race noire. »

Ce qui étonne quand on étudie l’histoire de la servitude humaine, c’est l’absence de textes traitant de cette matière dans les ouvrages d’économie connus ; il n’y a pas eu d’étude scientifique sur la question, si l’on en excepte les conseils éclairés d’Aristote, Caton, Pline et autres sociologues philosophiques. Nous devons donc nous référer aux récits trop souvent descriptifs et peu profonds d’historiens de passage ; cependant, par-ci par-là, nous relevons un texte finement tourné, contenant quelques vérités agressivement exprimées. Bernardin de Saint-Pierre note dans son Voyage à l’Île-de-France :

« Je ne sais si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de l’Europe, mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du monde. On a dépeuplé l’Amérique afin d’avoir une terre pour les planter ; on dépeuple l’Afrique afin d’avoir une nation pour les cultiver. »

Et entre ces deux continents, une sélection naturelle s’opère à bord des navires. Les hommes les plus robustes arrivent au fond du golfe du Mexique et au sud des États-Unis. Le prix initial et le prêt les rendent plus chers. Nous retournons à l’époque des estimations de caractère économique qui rappellent, mot pour mot, celles qui sont émises actuellement en matière de pétrole. Voici un extrait du Journal de la Compagnie vénitienne desservant en esclaves l’Amérique :

« Le recul des populations africaines à l’intérieur des terres entraîne des frais supplémentaires qui doivent être supportés par l’acheteur. D’autre part, un élément favorable à la hausse des prix réside dans le fait que la demande nous presse d’exécuter nos livraisons. La pénurie de main-d’œuvre est un élément d’estimation des prix qui doit être envisagé au même titre que la distance. »

Que pouvons-nous retirer de ces aperçus, de ces brèves esquisses où nous nous sommes simplement attachés à faire renaître un certain climat d’époque, à rechercher l’ambiance de la question ? Une conclusion s’impose : la servitude humaine correspond à une nécessité économique et non à une conception particulière de la vie en société. La conception sociale ou philosophique de l’esclavage est une conséquence de cet impératif économique. L’introduction de la machine brise presque immédiatement les conditions propices au maintien de l’esclavage, et naît alors une classe de salariés. Notons que ce salariat n’est pas nécessairement plus heureux que la masse servile. Les ouvriers, au sens large du mot, dépendent économiquement de la gestion des possédants et peuvent courir ainsi les risques du chômage ; dans certains pays, l’homme a peine à tenir le minimum vital ou, dans d’autres son salaire régulier trop bas ne peut être rehaussé que par un jeu de primes à la production, d’où découlent un système de rendement inhumain et d’autres exactions propres à certains régimes modernes. Le salarié est devenu libre, mais sa dépendance réelle n’est pas inférieure à celle de la main-d’œuvre servile. En d’autres mots, si l’on écarte les notions de propriété de l’homme sur l’homme qui nous répugnent actuellement à juste titre, l’esclavage n’est pas, de par son essence, une situation sociale effrayante. Rappelons, à cet effet, la phrase prononcée récemment par un leader blanc des États du Sud, en lui laissant, bien entendu, la responsabilité entière de sa conception peu nuancée et unilatérale :

« Je ne sais quelle mystique a poussé les gens du Nord à libérer nos Noirs jadis. Peut-être pour leur offrir du travail dans les abattoirs de Chicago ou pour les laisser croupir à cinq par chambre dans les taudis de Harlem ? »

1 189 vues totales

Informations complémentaires

Année

2011

Auteurs / Invités

Jacques Rifflet

Thématiques

Droits de l'homme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses