Les mutilations génitales féminines

Jacques Chevalier

 

UGS : 2010018 Catégorie : Étiquette :

Description

Je n’ai pas lu le Coran.

Pas plus que la Bible, pas plus que tous les livres se revendiquant de la spiritualité quelle qu’elle soit. Je ne suis pas non plus laïque au sens théorique du mot.

Je ne suis pas bardé de diplômes, je ne suis pas allé plus haut que le premier cycle des humanités et c’est loin.

Ceci dit en préalable pour que le lecteur sache que ce qui suit n’est pas une analyse basée sur des textes, mais bien sûr mes ressentis d’homme simplement attaché à la vie, au plaisir de la vivre.

Je me définis comme « communiste atypique » dans le sens où, de ce que j’en sais, le communisme est une valeur crédible, malheureusement jamais vraiment appliquée et le plus souvent, dans l’histoire, mise à toutes les sauces pour servir des despotes plus ou moins éclairés.
Ce second préalable à mon écrit sur les mutilations génitales féminines me semblait important à dire.

Venons-en à ce qui m’a conduit à militer activement contre les mutilations génitales féminines.

Pour bien situer la question, il faut tout de même bien considérer que cette tradition est très ancienne, puisqu’elle serait née vers 2500 avant notre ère dans l’Égypte des pharaons dans sa pratique la plus dure : celle de l’excision avec infibulation telle qu’elle s’opère essentiellement en Afrique de l’Est dans une bande entre Égypte et Somalie.

Les mutilations génitales féminines seraient des pratiques exclusivement féminines, propagées et perpétrées de générations en générations par les femmes ; elles ne concerneraient que celles-ci et non les hommes.

Ce me semble un peu facile pour les hommes de se retrancher derrière la seule responsabilité des femmes pour considérer ces pratiques barbares qui ne les concernaient pas. Comme si – quelque part – la religion des hommes, quelle qu’elle soit, n’aurait eu ou n’aurait aucune influence, aucun rapport avec les femmes.

L’histoire a été écrite par des hommes. On sait de nos jours qu’elle n’est pas un récit objectif, qu’elle varie selon les auteurs, les influences, les pouvoirs de telle ou telle époque, l’obscurantisme, l’humanisme et le poids des religions.

On sait aussi que le monde et la manière de considérer celui-ci est essentiellement l’affaire des hommes, et non celle des femmes qui ont toujours été rabaissées au rôle de mères et d’objet du plaisir de l’homme.

Bien sûr, on citera quelques femmes ayant marqué l’histoire de par le monde, mais cela est tout à fait exceptionnel et sert, en fait, l’hégémonie masculine, son « bon plaisir ».

Fin mai 2007, je regarde une émission à la RTBF où il est question des droits des femmes : là je vois une jeune femme djiboutienne, Sarah, qui raconte par le détail comment elle a été excisée et infibulée à l’âge de dix-sept ans pour arriver comme il se doit à la cérémonie de mariage arrangé avec un vieillard, sa fuite en Europe et son choix de militer contre les mutilations génitales féminines. J’en suis tout retourné. Jusque-là j’ignorai ces pratiques. Quelques mois auparavant j’avais constitué avec un ami belge d’origine djiboutienne, une association intitulée « LîDjibouti » pour aider les populations de ce pays à vivre mieux, tant au niveau culturel qu’en matière de santé. Je savais que les problèmes médicaux étaient la peste et le choléra sans compter le sida très répandu en Afrique, mais au sujet des mutilations génitales féminines je ne savais rien. Et pour cause, cette pratique n’est pas considérée comme un problème médical pour mes amis djiboutiens. J’en parle avec Ibrahim et il me confirme que nonante-huit pour cent des femmes à Djibouti sont excisées et infibulées ; qu’il y a de ce fait une mortalité infantile importante, mais que ce n’est pas un problème sur lequel notre association peut se pencher. Il s’agit d’une tradition qui ne concerne que les femmes et les Djiboutiens n’aiment pas que l’on parle de ça, sujet tabou !

Mon sang ne fait qu’un tour et, surprenant mon ami, je lui annonce que nous allons organiser une conférence sur le sujet. Il n’est pas chaud, mais il accepte. En quelques mois, nous prenons contact avec le GAMS, avec diverses associations que nous connaissons et qui nous branchent vers des centres de planning familial, dont le Centre Louise Michel de Liège qui se trouve confronté aux difficultés de nombreuses femmes somaliennes vivant au quartier Nord à Liège. Le 17 octobre 2007, je présente pour « LîDjibouti » devant cent dix-sept personnes une conférence où se retrouvent à la tribune Sarah que j’avais vue à la télévision, Kadidiatou qui est la responsable du GAMS, Claudine, la directrice du Centre Louise Michel et Nathalie, qui y est médecin. De la salle fusent les questions, les interventions, dans le public les Djiboutiens de la diaspora sont venus nombreux. La conférence débouche sur l’idée de la constitution d’un collectif regroupant des associations et des personnes motivées : l’élan est donné et c’est une formidable expérience qui commence !

Mars 2010, notre collectif était présent à la célébration liégeoise de la Journée mondiale des Femmes au cinéma La Sauvenière. En un peu plus de deux ans, le Collectif contre les mutilations génitales féminines s’est installé dans le tissu associatif liégeois. Soutenu par quelques « grosses » associations comme le CAL (Centre d’Action laïque) ou encore le CRIPEL (Centre régional pour l’Intégration des Personnes étrangères ou d’origine étrangère de Liège), il rassemble une équipe pluridisciplinaire de personnes très motivées et le coordinateur du collectif que je suis est chaque jour contacté par les personnes désireuses d’informations, mais aussi par des étudiants pour leurs travaux de fins d’études sur les mutilations génitales féminines ou encore par des associations, par des enseignants nous demandant des séances d’information, voire des animations.

Informer de la réalité des mutilations génitales féminines est important. Encore trop peu de gens savent que cela existe ; il est donc primordial pour nous de montrer « comment ça se passe », y compris aux médecins et autres praticiens de la santé, car les mutilations génitales féminines ne font pas encore partie de leur formation. Pour cela je tiens à souligner l’apport exceptionnel de mes amis des plannings familiaux, particulièrement des Femmes prévoyantes socialistes et du Centre Louise Michel.

Au fil du temps, les militants que nous sommes réfléchissent plus loin sur la question. On parle de la reconstruction du clitoris ; on parle aussi du rôle des hommes vis-à-vis des mutilations. On parle de l’amour, du droit au plaisir. Ce sont des réflexions très intéressantes sur lesquelles il n’y a pas encore de consensus. On parle aussi de l’influence ou non des religions et particulièrement du Coran, discussions sensibles s’il en est dans la période actuelle.

Je voudrais, à ce niveau de ma réflexion, donner mon avis non sur la reconstruction du clitoris que je crois possible et nécessaire pour les femmes concernées ; mais je ne suis ni médecin, ni psychologue, ni femme, ni femme excisée. Je voudrais parler seulement du droit à l’amour, du plaisir et du droit à celui-ci qui, selon moi, est un droit de l’homme au sens le plus solennel du terme.

Je n’hésite donc pas à mettre en cause les religions, et particulièrement le Coran pour sa responsabilité involontaire dans la perpétuation des mutilations génitales féminines. S’il n’est effectivement aucune sourate exprimant un sens religieux à l’excision ou à l’infibulation, du moins à ce que m’affirment des femmes ayant une parfaite connaissance des textes coraniques, je pense que dans les pays concernés par les mutilations génitales féminines on utilise le Coran pour les justifier, les maintenir, voire les renforcer. Au Burkina Faso, où le pourcentage des mutilations génitales féminines tend à diminuer par la prise de conscience des femmes concernées, on voit des courants islamiques radicaux prétendre que les mutilations génitales féminines ont été soutenues par le Prophète.

De plus en plus, selon ce que j’en entends, on pratique des mutilations qualifiées de moins mutilantes, on appelle cela des « Sounas », c’est-à-dire une petite coupure dans le clitoris, voire un petit écallottage qu’on peut comparer à la manière de couper l’œuf à la coque. Pour moi, cette « petite excision » est une mutilation aussi condamnable que les autres : en fait il en résulte une plaie qui, même cicatrisée, peut faire mal, se rouvrir lors de l’acte sexuel quand le clitoris, au même titre que le gland de l’homme, se gorge de sang. Cela constitue de fait un frein au plaisir de la femme, une peur de jouir, une infraction à ses droits, à sa féminité et, en quelque sorte, à son avilissement au bon droit de l’homme, du mari, de son « propriétaire ». Heureusement, il se trouve des hommes originaires des pays concernés, je pense de plus en plus à mes amis djiboutiens, pour dire que les mutilations génitales féminines concernent aussi les hommes, y compris au niveau du plaisir sexuel et de l’amour.

« Découdre » la femme le soir des noces, c’est pour celle-ci une douleur atroce si son mari, en plus, la pénètre et la déflore. Ce n’est pas une partie de plaisir et mes amis qui aiment leurs femmes veulent que celles-ci aussi aient droit au plaisir avec eux. C’est une fameuse évolution, un bond qualitatif en quelque sorte.

On me dit souvent que nous, Européens, n’avons pas à nous ingérer dans la manière de vivre des peuples africains, que leurs traditions sont leurs richesses. D’accord, mais je constate que, de plus en plus, ce sont des femmes issues de ces pays qui dénoncent les mutilations génitales féminines. Que, de plus, presque tous les États où elles se pratiquent ont mis les mutilations génitales féminines hors la loi, même si la répression est faible, voire nulle. Il est d’autres traditions dans certains autres pays que les Européens condamnent avec force, comme la lapidation des femmes jugées adultères. On lapide beaucoup moins que ce que l’on excise, trois millions de fillettes sont excisées chaque année, et un bon tiers infibulées en plus !

Les mutilations génitales féminines sont condamnées par les plus hautes instances mondiales, elles sont punissables par la loi belge quand elles se passent chez nous, ou dans un autre pays, y compris le pays d’origine. Le critère du risque de voir son enfant excisée en cas de retour au pays donne droit à l’asile, c’est bien dire que cette pratique est contraire aux droits de l’homme !

In fine, je veux dire à mes compatriotes belgicains pur jus qui me disent que j’en fais trop pour les étrangers et pas assez pour les Belges que la terre est toute petite et que les nationalités et les races ne peuvent plus être différenciées, cataloguées, soupesées. Avec mes nombreux amis de toutes origines, je me bats aussi en Belgique pour les droits de ceux qui y vivent.

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Informations complémentaires

Année

2010

Auteurs / Invités

Jacques Chevalier

Thématiques

MGF, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Santé