Les musulmans d’Europe et la réforme de l’islam

Chemsi CHÉREF-KHAN

 

UGS : 2016013 Catégorie : Étiquette :

Description

Dans une « carte blanche » récente, l’islamologue Tariq Ramadan développe une thématique aussi ambitieuse qu’interpellante intitulée « Réformer l’islam pour lui permettre de devenir une force de transformation du monde ».

L’auteur rappelle que les débats entre les tenants de la réforme (« destinée à libérer l’esprit musulman ») et ceux qui s’y opposent (« parce qu’elle cacherait soit une trahison des principes de l’islam soit une dangereuse occidentalisation ») sont intenses et qu’ils durent déjà depuis des décennies. Il constate aussi que « les musulmans peinent à trouver des réponses adéquates aux défis contemporains ».

Dans la suite de son analyse, Tariq Ramadan s’arrête longuement sur le rôle des « savants musulmans », en observant que ces derniers seraient « jaloux de leur autorité dans le domaine de l’élaboration de la norme et des opinions juridiques (fatwâ) » et qu’ils ressentiraient souvent « comme une intrusion dangereuse la participation des spécialistes des sciences dites ‘profanes’ dans l’élaboration de la jurisprudence contemporaine ».

Qu’est-ce que l’on entend par « réformer l’islam » ?

Au cours des deux derniers siècles, les penseurs musulmans ont utilisé le mot « réforme » dans deux sens très différents, voire opposés. Certains auteurs, soucieux de concilier « islam et modernité », avaient très clairement en tête de « faire évoluer l’islam vers la modernité », alors que pour d’autres, la réforme signifiait plutôt « se tourner vers un passé glorieux, pour prendre exemple sur les anciens », « pour retrouver la fidélité à la pureté originelle de la foi », pureté plus supposée et mythifiée qu’historiquement authentifiée. Cette conception de la réforme étant précisément celle des Frères Musulmans et autres salafistes, on est en droit de se demander ce que Tariq Ramadan a en tête quand il parle de « réformer l’islam ».

En invitant les savants musulmans « spécialistes des textes », à collaborer avec ceux qui seraient « spécialistes du contexte et de l’environnement », pour « concrétiser un processus qui offre aux musulmans la possibilité de devenir une force de transformation du monde », Tariq Ramadan donne à première vue l’impression d’avoir choisi le camp des « réformateurs modernistes », d’autant plus qu’il n’hésite pas à affirmer que « les savants et experts spécialistes des sciences expérimentales, exactes ou humaines, doivent pouvoir contribuer à l’élaboration de l’éthique islamique contemporaine ».

L’auteur justifie son choix en affirmant que « L’Ijtihâd contemporain n’est pas seulement l’affaire des spécialistes des textes. Si nul ne peut contester leurs compétences, il importe de convoquer à la table de cette lecture critique des textes, des femmes – beaucoup de femmes – et des hommes versés dans les different domaines d’activité afin qu’ils proposent de nouvelles orientations de réforme fidèles à l’éthique, mais en phase avec la complexité des crises de l’époque ».

Pour notre part, nous n’aurions pas beaucoup de peine à être d’accord avec l’analyse qui précède si Tariq Ramadan était plus explicite sur le sens qu’il donne au mot « éthique » et sur ce qu’il entend par « l’élaboration d’une jurisprudence contemporaine ». Cette expression laisse entendre que la fameuse réforme à laquelle nous appelle l’auteur serait du domaine du « droit musulman », ce qui ne serait pas sans poser de problème s’agissant de l’« islam européen », comme nous verrons plus loin.

Pour terminer son appel à réformer l’islam, Tariq Ramadan insiste sur le rôle majeur qu’ont, à ses yeux, l’Occident et ses intellectuels qui « par leur question, par leurs critiques constructives, par leur capacité à écouter la multiplicité des voix musulmanes (et non pas seulement celles qui leur plaisent), peuvent devenir les partenaires de cette révolution ».

Comme c’est souvent le cas, ce texte de Tariq Ramadan peut paraître séduisant au prime abord et sur plusieurs points.

D’aucuns apprécieront plus particulièrement l’insistance qu’il met à souligner « l’inéfficience des propositions faites par les savants du droit et de la jurisprudence musulmane », savants à propos desquels il n’hésite pas à parler de « spécialistes des textes qui discutent du monde sans avoir toujours une compréhension profonde de la complexité des domaines sur lesquels porte leur jugement ».

Il n’en demeure pas moins que la difficulté pour le lecteur de « niveau moyen » que nous sommes, est de ne pas très bien savoir quand Tariq, l’islamologue distingué (Senior Research Fellow à la Lokahi Foundation) s’exprime en intellectuel libre, et quand il s’exprime sous le contrôle de Ramadan, en devoir de fidélité à l’idéologie des Frères Musulmans dont il est incontestablement l’héritier, sinon le dépositaire. La question qui nous préoccupe en particulier est très clairement de savoir si, en parlant de réforme, Tariq Ramadan pense toujours « islam englobant » ou s’il a plus ou moins abandonné ce concept sans le reconnaître explicitement. La compréhension de son texte changerait du tout au tout s’il acceptait de se prononcer plus clairement à ce sujet.

« Réformer l’islam », mais de quel islam parlons-nous ?

En parlant de la « multiplicité des voix musulmanes », Tariq Ramadan reconnaît-il la « pluralité » de l’islam ? Si, au contraire, il s’agit d’un islam « monolithique », se poserait la question de savoir quelle est l’« instance » qui serait habilitée à proposer des réformes. Il faudrait aussi savoir par qui cette instance serait « mandatée », et comment elle ferait pour obtenir l’indispensable, mais ô combien hypothétique « consensus » entre tous les musulmans, surtout s’il s’agit d’un islam monolithique.

Or, il n’est un secret pour personne, que, loin d’être monolithique, l’islam est extrêmement divers, riche de nuances, et pluriel.

Que c’est là un des aspects et non des moindres, qui constitue sa richesse spirituelle, voire civilisationnelle. Cette diversité est à ce point foisonnante que d’aucuns ont pu affirmer qu’« il y a autant d’islams que de musulmans », précisément parce que « l’islam n’est jamais que ce que les musulmans d’un lieu donné en font, à une époque donnée ».

Et si l’islam est à ce point pluriel, la question de « sa » réforme ne commence-t-elle pas à perdre de sa pertinence ? Le « soufisme » a-t-il besoin de réforme ? Si oui, dans quel sens ? Le « wahhabisme » est-il réformable ? Ce n’est pas sûr… ainsi de suite. On pourrait multiplier les questions.

Pour en revenir à la question de l’« instance » qui devrait étudier et proposer des réformes, rappelons-nous que dans toute la diversité de l’islam, nulle part au monde, et à aucun moment de l’histoire, la tradition musulmane (à l’exception de l’islam chiite) n’a connu l’équivalent d’un « Vatican », ni d’un « pape infaillible ». Elle ne connaît pas non plus de « ministres de culte », pas plus de « directeurs de conscience ». Elle ne connaît ni « magistère », ni « sacrament », ni même un « organe chef du culte » (dont l’« islam belge » s’est trouvé affublé par la grâce de notre système institutionnel relatif à la gestion du temporel des cultes reconnus).

Peut-on dès lors rêver d’un hypothétique « concile islamique », qui donnerait naissance à un improbable « Vatican II » de l’islam ?

Qui ferait cette réforme et à quel titre ?

Pour Tariq Ramadan, il est clair que les théologiens jurisconsultes (plus souvent jurisconsultes que théologiens !) sont des interlocuteurs obligés, sinon indispensables, à côté des « savants spécialistes du contexte et de l’environnement » dont le rôle dans la réforme serait, selon lui, encore plus déterminant. Le problème avec cette espèce de « caste » de religieux est qu’il s’agit, le plus souvent, de « porte-parole autoproclamés de Dieu » qui se sont érigés en « intermédiaires incontournables » entre Dieu et les croyants. Il est clair que ce statut (de fait) des savants musulmans n’a rien de comparable à l’autorité (autoproclamée, mais acceptée par les fidèles) de l’Église catholique qui exige « obéissance » de la part de ses ouailles (au nom du principe : « hors de l’Église, point de salut ! »).

Le prophète de l’islam ne proclame-t-il pas : « Des appels à la clairvoyance vous sont parvenus de la part de votre Seigneur. Quiconque est clairvoyant l’est pour lui-même. Celui qui est aveugle l’est contre soi-même. Quant à moi, je n’ai sur vous aucune tutelle. »

Si le prophète de l’islam lui-même affirme ne pas avoir de « tutelle » sur les croyants, on ne voit pas très bien de quel droit les « savants musulmans de toutes disciplines », chers au coeur de Tariq Ramadan, pourraient prétendre vouloir « réformer l’islam ». Nous n’hésiterons pas à déduire de ce qui précède que vouloir « réformer l’islam pour en faire une force de transformation du monde » est tout au plus une « utopia », sinon l’expression d’une ambition démesurée, à moins de reconnaître que l’ambition n’est pas de transformer le monde dans sa globalité, mais de dominer le monde musulman en particulier.

Que dire des « musulmans européens », une espèce en voie d’apparition ?

Si la question de vouloir « réformer l’islam pour lui permettre de devenir une force de transformation du monde » manque de pertinence à nos yeux, nous ne sommes pas outre mesure étonnés de constater que Tariq Ramadan ne consacre aucune réflexion particulière relative à l’islam européen. On est en droit de supposer que dans l’esprit de Tariq Ramadan, ses propositions de réforme s’appliqueraient tout aussi bien, mutatis mutandis, à cet « islam de minorité ». En vérité, s’agissant de l’Europe, la préoccupation majeure de l’islam englobant n’est plus de réformer cette religion, mais plutôt de lui obtenir une « place à part », place qui se justifierait par le « droit à la différence » et par le respect de la « liberté religieuse », liberté qui ne pourrait pas connaître de limite du fait de la « loi des hommes ».

Pour notre part, nous sommes intimement convaincus que la majorité des citoyens européens de culture musulmane sont loin de se préoccuper de « réformer l’islam pour en faire une force de transformation du monde ». Leur souci au quotidien est de pouvoir vivre en bonne intelligence avec les autres citoyens européens, dans le respect mutuel, en parfaite égalité de droits et de devoirs.

Tant que les partisans d’un « islam englobant » vivant en Europe se contentent d’une lecture littérale des textes et d’une tentative radicale, mais « individuelle », de s’y conformer, on pourrait considérer qu’il s’agit là d’un choix personnel de « conservatisme religieux », voire de « fondamentalisme » ; certes regrettable à nos yeux, mais qui a sa place dans une démocratie européenne et dans un État de droit. Pour autant, il faudrait nécessairement que ceux qui font ce choix respectent à leur tour les limites fixées précisément par l’État de droit à la liberté religieuse, limites qui ne tarderont pas à montrer aux tenants de l’islam englobant que ce dernier risque de se heurter aux fondements mêmes des démocraties occidentales. Quant à ceux qui sont tentés de pousser leur lecture politique jusqu’au-boutiste au point de vouloir l’imposer aux autres fidèles, au besoin par la contrainte morale, psychologique, voire physique, ils entrent très vite dans le domaine d’une idéologie politique totalitaire que l’État de droit a le devoir de combattre par les moyens légaux de coercition qui sont à sa disposition.

On le voit, quelles que soient la nature et l’étendue des réformes que pourraient proposer Tariq Ramadan et ses amis, le concept d’islam englobant, à la base de l’idéologie des Frères Musulmans, nous mène au mieux à un fondamentalisme individuel (rarement violent, sauf dans le cadre familial), au pire à l’intégrisme communautariste (qui n’exclut pas a priori le recours à la violence), mais dans tous les cas bien loin de la volonté de « vivre bien ensemble », qui caractérise la majorité des musulmans européens.

Ces citoyens d’Europe qui s’affirment à la fois « musulmans » et « européens » constituent effectivement à nos yeux une « espèce en voie d’apparition » qu’il s’agirait d’encourager dans le choix de cette double appartenance. Être musulman et européen, c’est exprimer très clairement la volonté de concilier les valeurs « essentielles » de l’islam (en tant que religion éthique et spiritualité) et les valeurs « fondatrices » des démocraties européennes, c’est-à-dire, les droits de l’homme, l’égalité entre tous les citoyens, la liberté de conscience, la primauté de la loi civile sur la « loi religieuse ».

Comment ces musulmans européens arrivent-ils à concilier islam et démocratie, islam et laïcité, islam et droits de l’homme,… tout en affirmant rester fidèles à l’essence même du message révélé par Mohammed ?

La charia comme fondement de l’islam « réformé » ?

Dans ses réflexions sur la réforme de l’islam, Tariq Ramadan oppose deux conceptions de la charia : celle des « traditionalistes et littéralistes » (c’est-à-dire, « corps de lois qui forment un univers de référence clos qui s’oppose à toute évolution et à toute lecture historique et contextualisée ») et celle de la « tradition réformiste » (« la voie de la fidélité aux principes de l’islam », au coeur de laquelle « les domaines du credo et de la pratique » seraient distincts « du domaine des affaires sociales et des relations interpersonnelles »).

En ce qui concerne les domaines du « credo » et de la « pratique », Tariq Ramadan précise que les « prescriptions sont immuables », tandis que les textes offriraient « une grande latitude à la rationalité humaine », dans le domaine des affaires sociales et des relations interpersonnelles. Ici, il devient tout à fait évident que la proposition de réforme de Tariq Ramadan met soigneusement « à l’abri » de toute velléité de réforme ce qui fait la quintessence de toute religion, de l’islam en particulier, c’est-à-dire, « credo » et « pratique », tout en désignant le domaine du « droit » (« affaires sociales et relations interpersonnelles »), comme terrain privilégié, sinon exclusif, de la réforme.

Ce choix dogmatique constitue déjà une avancée si l’on prend comme référence l’islam englobant et la situation des États dits « islamiques » (à peine dix à quinze pour cent de l’ensemble des États arabo-musulmans !) dont le système juridique est d’inspiration exclusivement religieuse, au sens conservateur pour ne pas dire rétrograde du terme. En revanche, il perd beaucoup de son intérêt dès que l’on se tourne vers des États plus ou moins « laïcisés » (comme la Turquie, la Tunisie, …) et n’a plus aucun sens si l’on se penche sur le cas de l’islam dans un État de droit, comme en Europe.

Et si les musulmans européens prétendent assumer leur islamité, tout en ayant choisi de respecter le « droit positif » européen, au détriment du « droit musulman », c’est notamment en se référant à une toute autre conception de la charia que Tariq Ramadan préfère passer sous silence. Cette conception de la charia qui met l’accent sur la dimension exclusivement « spirituelle » du mot, se réfère à l’étymologie coranique : « un chemin vers un point d’eau », c’est-à-dire, « une orientation qui guide le croyant, dont il n’a de compte à rendre qu’à Dieu, et dont la place n’est pas dans les lois positives ».

La conception exclusivement spirituelle, éventuellement mystique, de la charia est la référence utilisée aussi bien par l’ensemble des confréries soufies de par le monde que par tout musulman qui a choisi de « lire le Coran avec les yeux du XXIe siècle » (selon les mots de Mohammed Charfi, auteur du remarquable Islam et liberté, malentendu historique, paru chez Albin Michel). Elle se trouve aussi forcément à la base du choix fait consciemment par la plupart des musulmans européens.

Le « Collectif pour un islam d’ouverture », qui a délibérément fait ce choix, en Belgique, déclare par ailleurs : « Nous déplorons toutes les interprétations de l’islam qui le mettent en porte-à-faux avec ses valeurs fondamentales (amour, paix, justice et miséricorde…), et créent de fausses obligations ou des interdits sans fondements notamment dans le domaine de l’habit, des mœurs, du rôle de la femme, des rapports sociaux, en séparant la spiritualité musulmane de sa capacité à correspondre aux évolutions historiques et sociales du monde réel. » (cf. islam.douvertureegmail.com).

Aggiornamento de l’islam européen : utopie ou nécessité ?

Si nous sommes particulièrement sceptiques à l’égard de la proposition de « réformer l’islam pour en faire une force de transformation du monde », nous ne pouvons que constater, avec satisfaction, que l’aggiornamento de l’islam européen, quant à lui, se déroule sous nos yeux, lentement mais sûrement, à l’initiative aussi bien d’un certain nombre d’intellectuels que de « musulmans ordinaires », sans prétention théologique.

Ces intellectuels que les médias ont baptisés « les nouveaux penseurs de l’islam » appartiennent aux catégories que Tariq Ramadan appelle « spécialistes des sciences expérimentales, exactes ou humaines ». Ils ont aussi une excellente connaissance des textes (non seulement de l’islam, mais aussi des textes des autres monothéismes), et maîtrisent parfaitement l’herméneutique et ses méthodes modernes. Nous leur devons d’avoir jeté les bases théologiques d’un islam laïcisé, libéral et humaniste, « dépouillé de ses scories juridiques d’un autre âge », concilié avec la démocratie et les droits de l’homme, c’est-à-dire, « islam européen », par excellence.

Quant aux « musulmans ordinairees », quel que soit leur degré de piété ou leur distance par rapport à l’islam englobant, ce sont des citoyens qui, « d’instinct », de manière pragmatique et intuitive, ont choisi de vivre leur islamité dans la sphère privée, sans intrusion invasive dans l’espace public, dans le plus parfait respect des autres citoyens, croyants ou non, et le respect de l’État de droit et de ses institutions, du principe de « primauté de la loi civile sur la loi religieuse ».

Ce nécessaire aggiornamento ne se déroule toutefois pas sans heurt et sans problème. Il se heurte en particulier à deux obstacles majeurs. D’une part, le travail de prosélytisme que font les mouvements islamiques radicaux pour favoriser les courants communautaristes au détriment de l’intégration citoyenne. À voir le nombre croissant de jeunes nés en Europe, en quête d’identité religieuse et de repli communautaire, on peut dire que le processus d’aggiornamento est sérieusement entravé.

D’autre part, nous ne pouvons que déplorer l’inefficience des pouvoirs publics et des responsables politiques dans la volonté d’« intégrer l’islam dans les institutions occidentals », de sorte que même si beaucoup de citoyens musulmans s’intègrent, l’islam qui, en tant que religion englobante refusant l’intégration, est respecté dans ce refus, au nom mal compris de la tolérance et du relativisme culturel ou par manque de connaissance de l’islam et de sa pluralité. Dans la plupart des États européens, tout se passe comme si les pouvoirs politiques avaient délibérément opté pour traiter avec la version conservatrice et fondamentaliste de l’islam, plutôt qu’avec des courants humanistes, mettant l’accent sur l’éthique et le spirituel et condamnant résolument l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques, aussi bien par des mouvements et des puissances étrangères à l’Europe que par des partis politiques se réclamant de la « gauche alter-mondialiste ».

Et l’islam belge ?

Notre pays est fier d’avoir reconnu le culte musulman dès 1974. Cette « reconnaissance » appelle de notre part quelques commentaires. La loi du 19 juillet 1974 s’intitule bien : « loi portant reconnaissance des administrations chargées de la gestion du temporel du culte musulman ». Ces termes sont importants dans la mesure où il s’agit bien de « reconnaître le temporel du culte » et non pas sa « doctrine ».

S’il s’agissait d’un islam ayant de fait réalisé son aggiornamento, à l’instar des autres cultes reconnus avant lui, on pourrait affirmer que la distinction entre « reconnaître le temporel » ou « reconnaître la doctrine » n’était pas d’un très grand intérêt. En revanche, si l’on prend en considération la conception « englobante » de l’islam, chère aux Frères Musulmans, aux salafistes et autres mouvances radicales, un sérieux problème de compatibilité avec la démocratie et ses institutions apparaît.

En votant la loi 1974, le législateur d’alors a clairement exprimé son souhait de « favoriser l’émergence d’un islam belge, soustrait aux influences étrangères ». Qu’en est-il de nos jours ? Composé d’islams divers transplantés, les uns plus ou moins intégrés, d’autres pas du tout, on ne peut pas dire qu’il y ait d’ores et déjà un islam belge monolithique. Ce que nous avons dit plus haut, à propos de l’aggiornamento contrecarré de l’islam européen demeure également valable pour l’islam en Belgique, c’est-à-dire le constat d’une régression inquiétante dans le processus d’intégration du culte musulman dans le paysage institutionnel belge des cultes reconnus.

C’est bien dans ce contexte qu’il faudrait analyser l’intrusion invasive grandissante du « voile islamique » et les nouvelles tentatives d’introduction de la « viande hallal » à l’école publique, le rejet de la « mixité », le rejet des mariages hors de sa religion, le rejet de l’homosexualité, les pressions en vue d’empêcher la vente de boissons alcoolisées dans des établissements tenus par des citoyens de culture musulmane, et enfin, l’instrumentalisation de l’« exclusion sociale » aussi bien des jeunes non qualifiés que des jeunes diplômés sans emploi, le travail de prosélytisme des détenus islamistes auprès des détenus de droit commun,…

Plus de trente ans après le vote de la loi de 1974, après deux élections dites « islamiques » pour installer les organes de représentation du temporel du culte musulman, notre pays, nos communautés n’ont toujours pas pu mettre sur pied un enseignement et une formation dignes de ces noms au bénéfice des professeurs de religion islamique et des futurs imams promus « ministres de culte », au mépris de toute tradition musulmane. Cette carence explique certainement en partie la « régression » dans le processus d’aggiornamento de l’islam dans notre pays.

Précisément, dans ce pays de « piliers religieux » qu’est la Belgique, un problème particulier et préoccupant se pose à nos concitoyens qui s’affirment soit « musulmans laïques », soit « laïques de culture musulmane », chacun attachant de l’importance qu’il veut à la « nuance » entre ces concepts. Considérés comme des « traîtres », des «  renégats », voire des « apostats » par les fondamentalistes et les intégristes musulmans, ces citoyens libres dans un pays libre se demandent aussi où est leur place par rapport au pilier des « philosophies non confessionnelles », plus communément appelée la « laïcité organisée ». Cette question les préoccupe d’autant plus que, pendant qu’eux-mêmes se battent courageusement pour la défense des valeurs de la démocratie et de la laïcité, il n’est pas rare que des cadres salariés du pilier laïque prennent langue avec des fondamentalistes notoires, leur offrent des tribunes sans esprit critique et sans être à même de porter la contradiction, sous prétexte de rechercher on ne sait quelles hypothétiques « convergences avec les populations musulmanes ».

Appel aux citoyens laïques, croyants ou non

Dans son « Contrepieds » (cf. Le Soir du 17 février dernier), sous le titre de « Le tocsin et le ramdam », le chroniqueur Yvon Toussaint, à propos de l’excitation artificiellement suscitée par les islamistes, courroucés par l’affaire des caricatures de Mohammed, s’interrogeait : « Serions-nous à ce point distraits… pour ne pas pressentir la menace d’une religiosité que l’on croyait contenue, au moins dans nos régions, mais qui ambitionne à nouveau de nous imposer le grand bond en arrière d’un néo-obscurantisme ? ». Plus loin, il observait, désabusé : « il paraît qu’en stigmatisant sans modération les fondamentalistes, on prêterait la main à la fois à Ben Laden et au Vlaams Belang. Comme si les uns comme les autres ne prospéraient pas de dérobade en lâcheté. Et comme si, dans l’histoire, la modération avait pu, ne serait-ce qu’une seule fois, contenir et même ralentir l’agressivité destructrice ». Et enfin, Yvon Toussaint de lancer un appel : « […] Il faut à la fois croire, prendre au mot et soutenir, de toutes nos forces, les musulmans laïques ou modérés qui nous disent que le fondamentalisme qui dénature leur religion est réprouvé par la majorité des croyants. […] Il faut les prendre au mot et les inciter à se montrer davantage, chez nous, dans la rue. À s’impliquer davantage, spectaculairement, notamment dans les lieux de culte. […] Et il faut les soutenir, car c’est d’eux que viendra ou non l’embellie – peut-être pas d’eux seuls, mais d’eux principalement ».

À notre tour de lancer un appel. À l’ensemble des citoyens démocrates, laïques, croyants comme non croyants, de devenir les « supplétifs » des courageux musulmans laïques et modérés dans leur combat contre l’obscurantisme d’une minorité de fondamentalistes ou d’intégristes soutenue de l’étranger. À cesser d’être « tétanisés devant l’islamisme comme la poule devant le couteau », (selon les mots déclarés au Soir, de Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris et président du Conseil français du Culte musulman). À cesser de faire des déclarations chèvrechoutistes du genre « nous sommes contre le voile, mais nous sommes aussi contre l’interdiction du voile ! »

Il faut soutenir les musulmans d’ici à accomplir l’aggiornamento de l’islam européen, en espérant que ce dernier fasse tache d’huile et ait un effet d’émulation sur l’islam méditerranéen, pour ne parler que de celui-ci, qui nous est historiquement et géographiquement le plus proche. L’urgent n’est pas de « réformer l’islam pour lui permettre de devenir une force de transformation du monde », mais de « transformer l’islam d’Europe pour que musulmans et non-musulmans puissent vivre bien ensemble, dans le respect mutuel et l’épanouissement de tous, hommes et femmes de toutes origines et de toutes conditions sociales ».

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Chemsi Chéref-Khan

Thématiques

Réflexions à propos de l'islam