Les Kurdes : entre les contraintes du facteur religieux et l’aspiration à l’émancipation Nationale ?

Volkan Balman

 

UGS : 2016041 Catégorie : Étiquette :

Description

Introduction

Dans un climat sociopolitique où l’on parle de plus en plus de terrorisme, de l’islam politique, de valeurs occidentales et des droits humains qui s’y rattachent, nous souhaitons nous intéresser aux sources du problème et au destin singulier (héroïque pour certains) d’un peuple. Il s’agit des Kurdes qui, dans une géographie qui subit quotidiennement une désolation que le monde n’avait plus connu depuis le Moyen Âge, résistent à la barbarie de Daech. Depuis un certain temps, ils lancent même des grandes offensives en coordination avec la coalition internationale sur les principaux bastions des islamistes à Mossoul et à Raqqa. Nous espérons par notre réflexion, comprendre le pourquoi de l’apparition et, surtout, du renforcement soudain du terrorisme lié à l’islam politique. Et notamment répondre à la question de savoir comment un peuple dénué de structure étatique, opprimé et étant de la même confession que les gens qu’il combat, a pu jouer un tel rôle sur la scène internationale.

Les sources du mal

Conformément à bon nombre d’analyses qu’on entend un peu partout dans les médias locaux et internationaux depuis 2001, il n’est pas exclu que le terrorisme intégriste-islamiste se soit renforcé dans le cadre d’un sentiment de vengeance engendré par les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak. Le nombre important d’anciens officiers de l’armée de Saddam Hussein et de membres du parti Baath œuvrant au sein de Daesh – auquel nous ne souhaitons pas associer le mot « État » dans notre texte, par souci de ne lui accorder aucune légitimité, ce ne fût-ce qu’en sous-entendu – en Irak, ou des djihadistes afghans se battant en Syrie peut en partie confirmer ces hypothèses diffusées par les médias.

S’il est vrai qu’un sentiment de vengeance peut engendrer la violence et causer beaucoup de dégâts en termes de vie humaine et économiquement, la logique voudrait que ce sentiment de vengeance s’éteigne, ou du moins s’arrête là où un certain tribut a été payé, ou une situation antérieure a été rétablie. Mais, actuellement, nous assistons à une situation jusque-là inédite où un groupe armé tente de redessiner les frontières de plusieurs pays, afin d’y établir son hégémonie politique, aussi jusqu’ici inédite, et ce avec les méthodes les plus barbares du Moyen Âge. Par ailleurs, dans la mesure où il s’agit davantage d’un projet politique, ce dernier n’a pas fait face à une vive résistance des classes socio-économiques ou des populations locales au Moyen Orient. C’est dans une telle optique qu’il devient légitime de se poser la question : « est-il possible d’expliquer tout cela par un sentiment de vengeance » ou s’il n’y a pas d’autres facteurs en jeu ?

Il nous paraît opportun d’explorer la piste de l’identité nationale, dans la mesure où celle-ci semble avoir, en grande partie, perdu son importance au profit de l’identité religieuse et surtout confessionnelle dans le monde arabo-musulman. Il serait, à notre sens, nullement erroné d’avancer l’idée qu’une identité nationale, telle que nous pouvons en voir ailleurs dans le monde, n’y a en réalité jamais pris racine. Or, aucun des conflits impliquant un pays arabe, depuis l’époque des décolonisations et des indépendances au Moyen-Orient, n’a eu pour objectif profond ce qu’il serait possible d’appeler les intérêts de la nation arabe (par ailleurs les définitions concernant ce concept sont forts divergentes). Avec les données actuelles, il devient possible d’affirmer que même la guerre que Saddam Hussein avait déclenchée contre l’Iran, dans les années 1980, reposait davantage sur des raisons confessionnelles que nationales. C’est dans une telle conjoncture, à défaut d’identité nationale forte, qu’il serait possible de décortiquer les raisons du renforcement des identités confessionnelles dans cette géographie.

Par ailleurs, comme contre-exemple, il serait possible de citer l’exemple de la Turquie. Durant la période républicaine, depuis 1923 (pour les raisons que nous verrons plus loin), une forte identité nationale s’est développée et ce jusqu’à l’arrivée de l’AKP au pouvoir et, les identités confessionnelles sont resté quasiment invisible et dans l’ombre. Nous pensons que la raison de la faiblesse de ces racines nationalistes pourrait être décortiquée dans leur émergence, ou pour être plus précis, dans les dynamiques qui se trouvent à la base de l’apparition de ces États-nations dans cette région. D’un point de vue chronologique, la fin de l’empire ottoman correspond à la fin de la Première guerre mondiale, qui elle, confirme la primauté des États-nations. Il s’agissait d’un processus de transformation sociale devant faire émerger la souveraineté de la nation en tant qu’outil de légitimation du pouvoir politique, remplaçant la notion de légitimité de droit divin lié à la personne du souverain (ottoman). L’accomplissement de ce processus s’était concrétisé dans la politique franco-britannique de colonisation et puis de décolonisation qui avait précipité les résidus de l’empire ottoman à se constituer en État-nation. Cependant, il nous serait possible d’affirmer à l’heure actuelle que ce processus s’est accompli en grande partie pour des raisons utilitaristes et pragmatiques, et peu importe si les dynamiques de la nation étaient fortes, faibles ou inexistantes dans ces nouveaux États-nations. En raison de la faiblesse de ces dynamiques, dans la plupart des exemples, ce fut l’État qui a précédé la nation.

À cet égard, nous entendons déjà les critiques nous rappelant que ce phénomène n’est pas propre et limité à cet exemple. À cela, nous répondons que cette réflexion est justifiée et est tout à fait légitime. Or, durant le XIXe siècle, qui fut le siècle de la montée des nationalismes, et en parallèle de l’idée de la nation, il s’est développé et répandu un tas de mythes et d’idées sur la pérennité de la nation, à son tour comme étant une « chose » divine, venant de la nuit des temps.

Avec un regard analytique et averti de l’histoire, il nous est possible de constater que la mise en place, la propulsion de la nation et de l’identité qui s’y associe, n’a pu se réaliser qu’avec l’aide des institutions de l’État-nation qui les avaient précédées et ce même dans les exemples occidentaux. Par exemple, une langue française comprise et parlée par tous les Français n’avait pu être mise en place et généralisée qu’après la Révolution française. L’histoire aussi avait été un fait de la République. Mais ici, la question qui nous intéresse et que nous abordons est celle des dynamiques de la nation. Or, dans le même exemple français que nous venons de citer, ces dynamiques ont une histoire de plus de huit siècles, pour lesquelles il serait possible de remonter jusqu’à l’époque de François Ier. Et ce sont ces dynamiques dont nous constatons la faiblesse dans ce que nous avons appelé « résidus de l’empire ottoman ».

Les dynamiques nationalistes chez les Kurdes

Tout en restant dans le cadre de ce constat, il nous faut tout de même citer deux exceptions qui font défaut à notre constat sur les faiblesses de ces dynamiques internes lié à l’idée de la nation. Ces exceptions sont les cas d’une part des Balkans et, d’autre part, des Kurdes (il est regrettable qu’il ne soit plus vraiment possible de citer les Arméniens d’Anatolie, dans cette optique, à cause de ce qu’ils ont subi lors du premier génocide du XXe siècle, dans la mesure où ils étaient les mieux placés pour développer une bourgeoisie nationale).

Les premières inspirations nationalistes dans l’espace ottoman, sont apparues vers le début du XIXe siècle dans les Balkans. Cette zone géographique avait à cette époque une composition sociale très hétérogène dans laquelle se côtoyait quotidiennement une multitude de langues, d’ethnies et de religions. Ce caractère hétérogène fut incontestablement le moteur d’une prise de conscience des différences ethnolinguistiques, voire religieuses, qui ont mené ces peuples des Balkans vers une prise de conscience nationaliste plus tard.

D’autre part, parmi les raisons ayant un rôle sur le déclenchement de ce phénomène, il est possible de voir l’influence des courants et des projets nationalistes européens de cette époque. Notamment, pas loin de cette région, en Italie, se développait un projet d’unification nationale. Il s’agit aussi de l’époque où les idées de Herder sur le nationalisme sont fort entendues en Allemagne.

Les luttes nationalistes dans les Balkans furent les premiers faits à briser le ciment de l’empire ottoman, et ces derniers avaient commencé bien avant que l’empire britannique et la France ne s’intéressent au projet de démantèlement de cet empire. Les parcours singuliers des États dans les Balkans, tout au long du XXe siècle et notamment les événements tragiques des années 1990, nous montrent que les idées nationalistes s’y étaient bien ancrées.

Si le cas des Balkans peut être considéré comme un cas de prise de conscience culturelle, au premier abord, comme un élément déclencheur du développement des dynamiques nationalistes, notre second exemple, qui est le cas des Kurdes, constitue un contre-exemple par rapport au premier. Ceci, dans la mesure où nous pensons que l’élément déclencheur d’une prise de conscience nationale s’est opéré par le biais de l’exercice du pouvoir et de l’autogestion, aussi surprenant que cela puisse paraître.

Dans la quête de la compréhension de ce phénomène singulier, il nous serait utile de voir très brièvement l’effet du concept des millet, comme outil d’organisation sociale dans l’espace ottoman.

Il est possible de penser que cet empire étant apparu et ayant commencé son évolution dans un petit village de l’Anatolie, devait avoir une société relativement homogène au début. Il n’est par contre pas difficile d’imaginer qu’après avoir dominé un vaste territoire s’étendant sur trois continents, il n’était sûrement plus possible de retrouver la même homogénéité sociale. N’ayant aucune indication ou preuves historiques mentionnant des exodes massifs de populations fuyant la domination ottomane, nous savons que les populations des territoires conquis étaient restées sur place et avaient continuer à vivre sous les administrations mises en place par les Ottomans. Sachant que, dans notre cas, il est question d’une multitude de groupes ethniques, de langues, de religions et de millions d’individus, il est pour nous nécessaire de comprendre la façon dont ces différences avaient été traitées et gérées.

C’est le concept des millets qui fut inventée comme outil d’organisation et de gestion de la société ottomane. Mais qu’est-ce qu’un « millet » ? Dans certains cas, le concept permettait de désigner une communauté religieuse et, dans d’autres, une communauté ethnolinguistique. Dans la pensée de l’époque républicaine, et en particulier dans le courant kémaliste qui avait voulu le dissocier de toutes connotations religieuses, le millet est devenu synonyme de « peuple ». Mais historiquement, le concept se référait davantage à la distinction religieuse.

À partir de la prise de Constantinople, l’empire s’était vu dans l’obligation de développer un modèle de gestion pouvant intégrer non plus quelques petites communautés de confessions différentes (comme les Grecs d’Anatolie) ou des tribus parlant des langues différentes, mais toute la communauté chrétienne d’Orient. L’enjeu pour le sultan Mehmed II avait été de taille et à plusieurs facettes. D’une part, il fallait aux Ottomans prouver la capacité (tel un grand État) de gérer ses populations des territoires conquis, tout en faisant revenir celles qui avaient fui Constantinople.

D’autre part, étant persuadé d’avoir mis fin à la puissance de l’empire romain d’Orient (byzantin), et étant conscient de l’opposition existant entre les chrétiens d’Orient et d’Occident et du fait que ces derniers seraient susceptibles d’être ses prochains rivaux, le sultan Mehmed II, avait ainsi voulu avoir les chrétiens d’Orient à ses côtés. C’est la raison pour laquelle il avait adopté une série de mesures allant dans le sens de réformes (n’ayant pas de précédents) pour l’administration des nouveaux sujets non musulmans de l’empire.

Ces mesures consistaient à permettre au patriarcat d’Orient de se constituer sous la tutelle du sultan, afin de gérer les affaires internes de la communauté en tant que millet distinct et de la représenter. Ainsi, le poste de patriarche fut offert, par Mehmed II, à un moine nommé Gennade avec une garantie d’inviolabilité personnelle, d’exemption d’impôts, de liberté de mouvement et de sécurité pour lui et pour ses successeurs. Bien entendu, à la condition que ces nouveaux sujets chrétiens s’acquittent de l’impôt spécial demandé aux non-musulmans.

Vu sous cet angle, et étant à majorité musulmane, rien ne distinguait les sujets kurdes des sujets arabes de l’empire, à part leur langue et leur situation géographique. Donc cet angle d’approche ne nous permet pas d’expliquer pourquoi les Kurdes auraient pu développer des dynamiques sociales internes distinctes de celles des Arabes. Comme il nous sera possible de le constater plus loin, à notre sens, il faudrait chercher la réponse non pas dans l’organisation sociale de l’empire, mais dans son organisation politique.

Les Kurdes (n’ayant officiellement pas le statut de millet qui était basé sur la religion à cette époque) furent la première population locale avec laquelle les Turcs étaient entrés en contact lors de leur arrivée en Anatolie. La situation des Kurdes est assez illustratrice de la place des communautés ethnolinguistiques dans l’empire. Nous tenons aussi à préciser que nous n’entendons pas par la communauté ethnolinguistique une communauté agissant avec une conscience ethnique comme c’était le cas pour le nationalisme du XIXe siècle. Les données dont nous disposons nous indiquent plutôt l’existence d’une conscience d’appartenance tribale, associée à une certaine homogénéité linguistique ou religieuse.

La relation entre les Turcs et les Kurdes remontent même à l’époque des sultans abbassides, ce qui est antérieur à l’arrivée des Seldjoukides. Cependant, c’est avec les Seldjoukides que les Kurdes avaient eu une alliance politique comte les Byzantins. Le mobile de cette alliance était essentiellement dû à la religion. Car, les Kurdes, qui avaient été convertis à l’islam pendant la campagne du calife Omar, et les Seldjoukides qui, deux siècles plus tard, se convertirent à l’islam, s’étaient retrouvés dans une logique de fraternité religieuse. La guerre opposant les Byzantins chrétiens aux Seldjoukides avait incité les Kurdes à soutenir le camp des musulmans au sein duquel ils ont joué un rôle militaire prépondérant.

Durant les époques postérieures à ces premiers contacts, il est possible de constater une certaine autonomie accordées aux seigneuries et aux principautés kurdes sous l’empire ottoman. S’il est possible de parler d’une autonomie institutionnelle accordée de façon officielle à l’époque du sultan Selim Ier, il faut tenir compte du fait que celle-ci avait été accordée comme une récompense pour le rôle que les Kurdes de confession sunnite avaient joué durant la guerre contre les Safavides iraniens. Ainsi, le sud-est de l’Anatolie (la ville de Diyarbekir et ses environs) était désigné en tant que Bilad Al Akrad (les pays des Kurdes).

Par ailleurs, la récompense du sultan allait même au-delà du cadre de l’autonomie traditionnelle existant dans l’empire, en créant un nouveau statut. Selon la coutume ottomane, les régions étaient organisées en tant que Sandjaks (étandards), les Sandjakbey (seigneurs du Sandjak) étaient désignés ou relevés de leurs fonctions selon la volonté du sultan. Cependant, à partir de cette époque, apparaît un nouveau statut qui est celui des Sandjak al Akrad (les Sandjaks kurdes). À la différence des Sandjaks traditionnels, comme en témoigne le Chéref-Nameh (ouvrage en kurde, rédigé en 1597 par le prince kurde Chéref-Khan, considéré comme le premier traité de science politique en langue kurde), les seigneuries de ces Sandjaks étaient héréditaires. En cas de haute trahison, le seigneur pouvait être destitué de sa fonction et ce seulement au profit de son héritier ou d’un autre membre de sa famille. Ainsi, à partir de l’an 1515, Amed (Diyarbekir) était devenu une « grande seigneurie », comprenant : dix-neuf Sandjaks, dont onze classiques ottomans, trois Sandjaks kurdes et cinq Sandjaks gouvernementaux kurdes (similaires aux sandjaks kurdes à la seule différence qu’en cas de défaut d’héritier, une autre famille proche pouvait hériter de la seigneurie avec l’accord des autres seigneurs des environs.).

À partir de 1518, s’ajoutent à cela dix-huit autres Sandjaks gouvernementaux kurdes, cinq autres Sandjaks traditionnels dirigés par des seigneurs kurdes en 1529 et huit autres Sandjaks kurdes en 1540. Sous le règne de Soliman, il était également possible de compter trente-sept Sandjaks traditionnels et quatre Sandjaks gouvernementaux kurdes dans la région de Van. Par ailleurs, les Safavides s’étant inspirés du même modèle, avaient créé cinq gouvernorats kurdes en Iran, à la même époque.

Cette autonomie renforcée, quasi souveraine, reposait sur un accord passé avec le sultan Selim Ier. Comportant cinq points :

– Chaque principauté gardait son indépendance.
– La direction de chaque principauté était héréditaire, se transmettait de père en fils et devait être approuvé par le Sultan.
– Les Kurdes devaient participer à toutes les guerres de l’empire,
– L’empire avait le devoir de protéger les Kurdes.
– Les Kurdes étaient dans l’obligation d’offrir des cadeaux traditionnels au calife, c’est-à-dire de verser des cotisations de redevances à la caisse du calife (Bait ul mal).

Cet accord est resté en vigueur jusqu’au XIXe siècle. Il est possible de constater que, si ces cinq articles représentaient un acquis très important pour les Kurdes, ils permettaient également la garantie de la loyauté des dirigeants kurdes dont les territoires se trouvaient en première ligne contre les Safavides. D’où l’article sur le devoir de l’empire de protéger les Kurdes, qui reviendrait en fait à considérer que l’empire se défendrait lui-même contre les Iraniens safavides (seule puissance aux frontières des Kurdes et de l’empire capables ou susceptibles de les attaquer, le nord, le sud et l’ouest du territoire kurde étant des terres ottomanes).

Ainsi, si l’ensemble du territoire de l’empire était dirigé par le biais de seigneuries, bénéficiant d’autonomie relative, sous la tutelle du sultan, certaines communautés, comme dans l’exemple des Kurdes, grâce à l’asymétrie des autonomies, pouvaient bénéficier d’un régime spécial ou privilégié.

Par ailleurs, nous n’avons pu noter, à aucune période, une quelconque référence explicite à l’identité turque ou à sa supériorité (ce qui sera davantage le cas sous la République). Par contre, nous avons pu noter le fait que la classe dirigeante était exclusivement réservée aux musulmans.

Il nous parait possible de penser que, du moins jusqu’au XIXe siècle, l’ethnie en soi ait dû avoir un rôle relativement effacé, de second ou de troisième plan par rapport à la religion. Cependant, il serait possible de constater un lien fort attachant l’individu à sa seigneurie, auquel il s’identifie et qui en fait se faisait par le biais du lien à la tribu et à la famille qui sont subordonnés à la seigneurie. D’où nous pouvons constater l’importance du lien de sang pour l’identification de soi dans la société ottomane.

À l’aube du XIXe siècle, les Kurdes disposaient toujours d’une cinquantaine de Sandjaks, de huit principautés autonomes et cinq principautés indépendantes dont celles d’Ardalan, Bahdinan, Botan, Soran, Zehew et Baban.

Cependant, l’empire ottoman du XIXe siècle, n’était plus ce qu’il était au XVIe siècle et ne paraissait plus apte à pouvoir continuer son chemin avec une telle décentralisation du pouvoir. En effet, à l’aube du XIXe siècle, l’affaiblissement et la perte du pouvoir de l’empire ottoman n’était plus un secret. Dès le début de ce siècle, les Ottomans devaient d’une part faire face aux révoltes inspirées des idées nationalistes dans les Balkans et ailleurs, d’autre part, ils étaient face au dilemme du passage à une société industrielle et à une économie du marché. Dans ce domaine, les Ottomans se trouvaient loin derrière les Britanniques et les Français, ce qui avait poussé l’empire à s’endetter énormément auprès des Occidentaux qui soutenaient les révoltes de la partie européenne de l’empire (par la pression de leur opinion publique aussi). À cela, il est également possible d’ajouter le poids de nombreuses capitulations et de la dépendance économique qui s’était davantage fait ressentir vis-à-vis de l’Occident.

Pour arranger cette situation difficile, le sultan Mahmud II avait décidé la mise en œuvre d’un plan visant à ramener de l’ordre dans l’empire. Ce plan (tanzimat), comprenant une série de réformes, avait pour principe de base la centralisation administrative, la modernisation de l’appareil étatique et l’occidentalisation de la société. Cependant, la centralisation du pouvoir avait eu une conséquence directe sur les Kurdes. Dès l’année 1830, le sultan Mahmud II avait ordonné l’abolition des régimes autonomes kurdes, afin de restaurer l’autorité de l’empire et d’avoir un contrôle direct sur les impôts. Cet ordre signifiait le début d’un siècle de lutte pour la restauration du pouvoir du sultan sur les territoires kurdes.

À la suite du refus et de l’insoumission des seigneurs kurdes, une première campagne militaire avait été organisée en 1851 sous le commandement du général ottoman Muhammed Pacha de Rewanduz, contre la principauté de Behdinan (qui géographiquement est à cheval sur la frontière turco-irakienne actuelle). En cours de route, Muhammed Pacha avait ordonné le massacre des populations non musulmanes également. Ce dernier était parvenu à prendre le fort de la ville d’Acré, bastion des Bahdinans, mais avait perdu la face contre Ismaïl Pacha, prince de Bahdinan, lui aussi pacha ottoman. Le coup fatal ayant mis fin à cette principauté avait été l’envoi de l’armée qui avait fait tomber la ville d’Amadiya par le gouverneur de Mossoul et permit aux Ottomans d’instaurer temporairement leur autorité dans cette région.

Il y eu ensuite la campagne militaire contre la principauté de Botan qui s’était avérée plus difficile, du fait que le prince Bedirkhan de Botan avait organisé sa principauté comme une confédération englobant un grand nombre de tribus des régions voisines, lui donnant ainsi une grande force militaire. Grâce à cette force, il avait tenu pendant huit mois tout en étant encerclé dans son fort d’Ourouk par les troupes ottomanes jusqu’en 1855. Le coup fatal lui avait été porté par un autre Kurde, Ezdin Sher, qui s’était allié aux Ottomans. Le prince Bedirkhan fut alors déporté en Syrie où il mourut en 1868. Quant à Ezdin Sher, il se révolta à son tour contre les Ottomans lors de la guerre de Crimée et il fut exécuté.

En 1860, une campagne militaire encore plus sanglante avait été lancée contre les Kurdes alévis de la région de Dersim. Le surplus de violence de l’armée ottomane était dû à l’identité non musulmane de cette population alévi. La majorité des historiens (y compris les historiens proches du discours officiel) sont d’accord sur le fait que les Ottomans n’avaient jamais pu établir leur autorité dans ces régions peuplées de Kurdes alévis. Par ailleurs, cette région est l’une des rares ayant refusé de fournir des soldats à l’armée ottomane lors de la guerre de 1875 contre les Russes. Bien qu’il n’y ait pas de preuves concernant une alliance des Kurdes alévis de Dersim, ces derniers auraient fait la guerre à l’armée ottomane avec une force de douze mille combattants au lieu de se battre contre les Russes.

Finalement, à la suite de cette tentative de centralisation et du refus des Kurdes, les Kurdes ne sont pas parvenus davantage à instaurer leur force politique de façon organisée que les Ottomans à faire asseoir une autorité centralisée. Il nous est possible de constater le fait que la campagne militaire ottomane, faisant suite à la décision de Mahmut II, n’avait atteint ses objectifs qu’à moitié. Les principautés autonomes kurdes avaient été balayées, les princes et grands seigneurs kurdes avaient été dépossédés de leur pouvoir. Mais la partie concernant la restauration du pouvoir du sultan dans la région n’avait pas vraiment abouti. Par conséquent, sans véritable autorité, la région avait plongé dans une anarchie grâce à laquelle certaines petites tribus et certaines bandes de brigands, jusqu’alors arrêtées et contrôlées par les seigneurs kurdes, s’étaient mises à piller les biens du peuple pendant un certain temps. Le vide du pouvoir et de l’autorité n’avait profité à la fin qu’au renforcement du pouvoir des cheikhs religieux qui avaient su ramener de l’ordre en l’absence d’autorité étatique.

Parmi ces cheikhs, il y a le cheikh Ubeydullah Nehri qui représente un cas particulier. Ubeydullah Nehri, avait appliqué pour la première fois une politique nationaliste kurde. Il avait tenté de rallier les milieux kurdes dans une union nationale. Il avait également entrepris des démarches diplomatiques pour faire reconnaître la nation kurde, auprès des grandes puissances occidentales. Ainsi, il serait possible de voir dans cet épisode l’apparition des prémices des dynamiques nationalistes chez les Kurdes, voulant regagner l’autonomie politique dont ils avaient joui pendant des siècles.

Le tournant suivant, qui est probablement le plus important, est celui de la Première guerre mondiale, dans la mesure où il a scellé le destin de ce peuple pour le XXe siècle. Toutefois, parler de la Première guerre mondiale au Proche et Moyen-Orient, ne peut se faire sans parler des accords Sykes-Picot.

Par ce traité, datant de 1916, les puissances occidentales avaient anticipé le démantèlement de l’empire ottoman. C’est ainsi qu’un certain nombre de nationalismes potentiels, tels que le nationalisme turc et le nationalisme arabe, ont pu trouver satisfaction dans le nouveau contexte engendré par le démantèlement de l’empire ottoman. mais ces satisfactions se sont fait au détriment d’autres. D’autres nationalismes (peut être moins porteurs d’intérêt, pour l’époque) ont été mis à l’écart de la scène politique du Moyen-Orient et des peuples entiers ont été oubliés. L’exemple le plus flagrant est celui des Kurdes. N’étant pas parvenu à faire entendre sa voix, à cette époque, et à atteindre leur objectif par les armes, le nationalisme kurde continua à subsister en cachette.

Le grand événement historique, qui jette les bases de la frustration des Kurdes, est sans doute le contexte créé par les accords de Sykes-Picot et le démantèlement de l’empire ottoman qui, non seulement séparait les Kurdes en découpant leur territoire entre quatre de ces nouveaux États-nations, mais les privait également, de façon indirecte, de leur État. Ainsi, les Kurdes sont devenus le peuple à la plus importante démographie du monde (au moins quarante millions d’individus) à être sans État. Mais ces dynamiques n’ont pas disparu pour autant. Au contraire elles se sont renforcées le long du XXe siècle.

Conclusion

Récemment, le monde entier a pu observer que les terroristes de Daesh se heurtait au rempart kurde. Ceci fut un fait. Mais pourquoi, alors que les forces militaires des États, pourtant bien structurées et armées, tombaient un par un devant l’avancée éclair de Daesh, comme ce fut le cas pour les forces de l’armée syrienne et par la suite, de l’armée irakienne, les Kurdes arrivent à les stopper et par-dessus tout à reprendre du terrain, en mettant en déroute les combattant islamistes ?

Certes, les frappes aériennes des États-Unis et l’aide logistique occidentale ont un rôle important. Mais ces derniers ne furent point déterminants. Or, la Syrie et l’Irak, en tant qu’États, disposaient de moyens similaires. C’est pourquoi il faut plutôt chercher la réponse dans les dynamiques internes du Kurdistan.

Il faut rappeler que, dans la région kurde en Syrie, c’est maintenant depuis plus de deux ans que les Kurdes résistent contre Daesh. Mais c’est l’attaque sur le Kurdistan irakien qui a provoqué une réaction inattendue, à savoir l’union des Kurdes. L’attaque et le massacre des djihadistes à l’encontre de la communauté Yézidi et par la suite leur acharnement sur la petite ville de Kobanê a galvanisé tous les milieux politiques kurdes. Ainsi pour la première fois, les Kurdes semblent avoir mis leurs différends politiques de côté pour faire front commun contre ce danger qui les concerne tous. Les Kurdes ont mis la question nationale avant tout autre chose. Les clivages religieux et confessionnels semblent être actuellement des questions accessoires. Mais pourquoi un peuple à majorité musulman sunnite accorde-t-il si peu d’importance à la question religieuse dans un contexte régional, où cette même question fait des ravages quotidiennement ? En fait nous avons répondu à cette question dans notre texte. Mais pour synthétiser cet argument, il serait possible d’ajouter le fait que, durant leur histoire, toutes les revendications nationalistes et souvent simplement démocratiques des Kurdes, ont été brutalement réprimées, que ce soit en Irak, en Turquie, en Syrie, ou en Iran, où ils sont toujours sujets à des campagnes de pendaison en public quasi quotidiennement. Ces répressions et la conscience d’être une nation sans État ont fait apparaître chez les Kurdes ce qu’Ernest Gellner, théoricien du nationalisme, appelle une « frustration ». D’où, il serait logique de penser que l’élément pouvant satisfaire ou atténuer cette frustration attachée au sentiment national ne peut certainement pas être d’ordre religieux ou confessionnel. Donc, comme l’actualité nous le prouve, le seul objectif pouvant mobiliser, unifier et faire agir les divers éléments politiques kurdes est d’ordre national.

Dans l’état actuel des choses, il serait absurde d’entrer dans le sujet polémique de savoir « si les Kurdes ont droit ou pas à leur État indépendant ? ». Car la lutte de ce peuple contre la barbarie de Daech, dépasse de loin ses intérêts nationaux et son droit à la subsistance. Le combat (avec des moyens dérisoires) des Kurdes est désormais, ni plus, ni moins, celui de la préservation des acquis de la civilisation humaine dans sa totalité. Les conséquences de cette lutte concerneront de façon directe le mode de vie de l’Occident. C’est pourquoi, il est plus que temps et plus que nécessaire que l’Occident reconnaisse à juste titre le rôle de cette lutte et s’accorde à lui procurer les moyens de triompher.

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Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Volkan Balman

Thématiques

Daesh, Géopolitique, Islamisme, Kurdes, Lutte contre les intégrismes, radicalisation, Moyen-Orient, Nationalisme, Réflexions à propos de l'islam, Turquie