Les images antimaçonniques

Libres propos d’Éric VANDEN ABEELE

 

UGS : 2019015 Catégorie : Étiquette :

Description

Il y a deux cent cinq documents que j’ai dû « ferrailler » pour aller retrouver dans les tiroirs des musées, des instituts de recherche ou même dans des collections privées. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il y a peu de documents maçonniques soit pour promouvoir, pour célébrer ou pour parler de la franc-maçonnerie, soit pour répliquer – ce qui est plus surprenant – aux attaques très dures qui n’ont pas cessés depuis pratiquement 1724 jusque 1942 qui est le moment où je termine l’étude.

C’est une volonté, de la part des francs-maçons, d’être discret voire d’être secret. Je pense que c’est cela qui a motivé les maçons à ne pas s’engager sur le thème de la contre-propagande ou de la contre-affiche ou de la contre-caricature, pour ne pas prêter le flanc à davantage de ces images : « Traiter, par le silence, les attaques ».

La franc-maçonnerie est une société discrète et, évidemment, un grand nombre de documents vont tenter de révéler ce qui est ou ce qui est vu comme pouvant être la réalité maçonnique. C’est pourquoi on va, dans les affiches, dans les documents, dans les dessins, « trahir » un certain nombre de ces secrets, qui sont des secrets de polichinelle. Il y a assez de livres aujourd’hui sur le marché pour que la personne qui veut s’intéresser à la réalité maçonnique puisse la découvrir à travers des ouvrages descriptifs, mais beaucoup de caricatures, beaucoup de dessins ont, en quelque sorte, comme intention de lever le voile sur le secret, dévoiler les mystères. Quels sont les thèmes principaux de la divulgation de ces mystères ?

L’ennemi c’est lui

Très tôt dans la caricature antimaçonnique, le thème du franc-maçon, vu comme étant un ennemi de la société, est pris en avant. Pour décliner ce thème de l’inimitié, de caractère belliqueux, on va créer tout un bestiaire.

À la tête de ce bestiaire, on retrouve bien entendu Satan, le diable lui- même, qui va d’ailleurs évoluer. Au départ, c’est un diable avec les pieds ongulés et des ailes de chauve-souris. Peu à peu, ce diable va devenir de plus en plus méchant, il va avoir des dents protubérantes, des griffes, etc. En réalité, le diable, on n’y croit plus trop à la fin du XIXe  siècle et au début du XXe siècle, mais l’idée est, plutôt, de travailler sur une contre-image du fantasme et du complot. Le but est d’éventer un complot maçonnique et, bientôt, judéomaçonnique et, bientôt, judéomaçonnique socialiste et communiste. Pourquoi ? Parce que le secret, voire la discrétion, fait que les fantasmes vont s’accumuler sur cette société à laquelle on va prêter tous les maux : ce sont des gens qui fomentent contre les institutions ; ce sont des gens qui veulent détruire la démocratie, etc.

Il y a, dans les années 1880, un personnage assez fantasque qui s’appelle Léo Taxil. Après avoir écrit des ouvrages anticléricaux, il va écrire des ouvrages antimaçonniques. Dans un de ses livres, il évoque l’apparition du diable, en loge, sous la forme d’un crocodile qui vient jouer du piano dans la loge le Vendredi saint. Les propos de Taxil ont été pris au pied de la lettre et on retrouve dans l’iconographie un certain nombre de représentations du diable sous la forme du crocodile.

Les caricaturistes antimaçonniques vont, à profusion, s’inspirer de Léo Taxil pour critiquer abondamment les francs-maçons.

Mais il n’y a pas que cette espèce de diable sous la forme d’un bouc que l’on retrouve dans ce bestiaire ; il y a également la pieuvre ou plutôt le kraken. Et là, on pense bien entendu à Jules Verne et à Vingt mille lieues sous les mers où le kraken est tellement énorme qu’il peut broyer des sous- marins ou n’importe quel bateau à sa portée.

Dans  ce  bestiaire  fort  peu  sympathique,  on  retrouve  également des cafards et des serpents : des bêtes qui grouillent, des bêtes qui sont dangereuses. Ces bêtes vont servir de repoussoir de manière très active.

Par exemple, lors des élections de 1912, en Belgique, des élections qui opposent les catholiques au « cartel » libéral-socialiste, il faut à tout prix que les catholiques se maintiennent. Ils sont déjà au pouvoir depuis 1884 et que vont-ils trouver pour s’y maintenir ? Ils vont trouver tout un univers – ce n’est plus le registre du bestiaire –, de révolutions et d’anarchie. On voit, notamment, la franc-maçonnerie, porte-poignards et flambeau, qui va porter le feu aux villes et aux villages en foulant aux pieds la loi, les institutions et l’armée. On voit également la Belgique représentée sur un trône avec la corne d’abondance et, au bas de cet escalier, la veuve, c’est- à-dire la franc-maçonnerie, avec Marianne, qui représente le socialisme, tirant les élus et députés socialistes et surtout libéraux pour les emporter dans un mouvement de travail contre les institutions.

L’ennemi c’est la franc-maçonnerie. C’est ainsi que vont s’exprimer, pratiquement  jusqu’en  1942,  surtout  les  catholiques,  mais  quand  je dis « catholique », ce sont surtout les conservateurs, mais c’est aussi des gens de droite extrême et d’extrême droite. Même en Belgique, les rexistes vont utiliser, très abondamment, ces caricatures pour critiquer la franc-maçonnerie. Un journal comme Le Pays réel, avec Jam, comme dessinateur, vont critiquer tant et plus les francs-maçons en hurlant au complot.

Il y a des francs-maçons qui ont eu la « mal »chance d’être représentés par la caricature. Le dessin d’Émile Littré, qui entre à l’Académie, est représenté, dans la caricature, avec un tablier maçonnique.

Une autre personnalité, belge cette fois-ci, c’est Charles Magnette, qui est un grand résistant de la guerre 1914-1918 et qui a été grand maître du Grand Orient de Belgique, est évidemment attaqué in nomine et représenté de façon un peu caricaturale. Certains auteurs d’iconographie n’hésitent pas à désigner du doigt certains maçons célèbres ou certains maçons connus très largement pour leur appartenance maçonnique.

Les francs-maçons qui ont été le plus cités, ce sont les chefs : les présidents des partis libéral et socialiste tels que Paul Hymans, Émile Vandervelde, Goblet d’Alviella et d’autres.

Dans des journaux, comme Le Sifflet ou Le Tirailleur, qui étaient des journaux catholiques qui tiraient, les uns, sur les socialistes et, les autres, sur les libéraux et qui mettaient en scène « Les marionnettes de la veuve ». Il s’agit d’une image dans laquelle on voit la veuve –, donc la franc- maçonnerie –, tirer sur un castelet Paul Janson, Émile Vandervelde et Paul Hymans. Sous-entendu : la démocratie, vos ministres, vos responsables politiques sont manipulés par la veuve (la franc-maçonnerie).

toujours au pouvoir. Pour les catholiques, il faut faire rempart à l’arrivée des libéraux et particulièrement des libéraux « radicaux », ce que l’on a appelé les « libéraux de gauche », et des socialistes parce qu’il y a, évidemment, une revendication que les catholiques veulent repousser à toutes fins : il s’agit du « suffrage universel ». C’est pour cette raison qu’en Belgique il faudra attendre 1919, à la fin de la guerre, pour que l’on puisse y accéder.

On constate que, derrière ces combats, qui peuvent apparaître comme étant des combats idéologiques ou des combats politiques, il y a des revendications pour le peuple.

Je me suis interrogé pour comprendre ce qui pouvait gêner et pourquoi le franc-maçon symbolise à tel point l’ire des conservateurs.

– La franc-maçonnerie est issue du siècle des Lumières ; la rationalité, la libre pensée, une certaine indépendance d’esprit par rapport au pouvoir de Rome, par rapport au dogme de l’Église catholique. C’est un premier point qui fait tache et qui doit être combattu.
– Le suffrage universel qui, en Belgique, va être un thème extrêmement clivant, et qui va amener, les catholiques, d’un côté, et les socialistes et les libéraux de l’autre côté, à s’opposer.
– Et, aussi, le thème des maigres conquêtes sociales. Les premières maigres conquêtes sociales ne sont pas révolutionnaires, mais tout de même. Depuis 1885, le POB (Parti ouvrier belge) pousse en avant une série de réformes. Les libéraux suivent et sont prêts à jouer le jeu pour sortir l’ouvrier de sa misère. Et encore une fois, il y a danger pour les conservateurs.

Je dirai que le thème franc-maçon est un thème commode pour dire « Attention, ces gens – les libéraux et les socialistes – veulent prendre le pouvoir. Mais, en réalité, derrière eux, il y a de l’ordre  du complot, il y a des fantasmes, il y a quelque chose de très ténébreux et de très dangereux qui, si vous n’y faites pas attention, pourrait peut-être prendre le pouvoir ».

À côté de dessins représentant des personnalités maçonniques ou prétendument maçonniques, il y a de très beaux documents représentant Victor Hugo, alors que l’on sait très bien que Victor Hugo n’a jamais été franc-maçon, même si ses idées étaient très proches de celles des francs- maçons de son temps. À côté de ces maçons connus, il y a souvent des représentations  de  francs-maçons  qui  sont  des  bons  vivants,  qui  ont une grosse panse, qui ont le nez rouge… Il s’agit, évidemment, d’une dénonciation directe de ce que peut représenter le maçon dans sa vie personnelle. Il y a des représentations de maçons anonymes, mais toujours extrêmement négatives : le maçon est quelqu’un qui boit, il pelote les filles… ce qui en fait une personne infréquentable.

Il s’agit d’une autre entrée de caricatures. La première manière est une caricature frontale qui est de dire : « Attention, le maçon est un ennemi. Il manipule la société. Il veut prendre le pouvoir ». L’autre manière est de dire : « Si on veut parler de ce qu’est le maçon, s’il ne complote pas, c’est parce que c’est quelqu’un qui fume des grands cigares, qui est un immense bourgeois, il s’intéresse à la chair. Et en réalité, ces motivations soi-disant spirituelles ne sont pas du tout celles-là. C’est quelqu’un qui n’est intéressé que par la bonne vie ». C’est une double négation.

Les dénonciations

Ce qui est frappant, ce sont les détails, parfois, extrêmement précis que les illustrateurs mettent à reproduire certaines réalités maçonniques. Sur une image représentant ce que l’on appelle un « cabinet de réflexion », on peut voir une phrase inscrite sur un mur, un crâne, etc. Sur d’autres images, on peut voir des personnes revêtues de décors maçonniques, de tabliers maçonniques ou de cordons maçonniques. La représentation de ces détails paraît éminemment précise. Les illustrateurs auraient-ils fait acte de documentation, car, en général, ce ne sont pas des gens qui sont des partisans déclarés de la maçonnerie. Ils ont donc dû aller chercher où ils le pouvaient des détails très précis sur les réalités maçonniques.

Les antimaçons ont, à plusieurs reprises, célébré le fait que certains maçons avaient quitté la franc-maçonnerie et avaient donc dévoilé toute une série de détails sur les rites, sur les décors… Je pense qu’il y en a eu moins que ce que les anti-maçons prétendaient. Il y a eu aussi des vols : des vols de mallettes ; des vols, à certains moments, de documents qui ont permis à ce courant antimaçonnique d’avoir une série d’éléments et notamment des listes de maçons. Et enfin, il y avait peu de documentation à l’époque, mais qui existait tout de même et qui permettait à ceux qui avaient accès à ces documents de se forger une certaine idée. Il y avait une bibliographie qui existait, peu fréquente, mais elle existait. Le vol ou la subtilisation de documents. Et certains qui ont, délibérément, donné des documents ; dans quelques cas, de gens qui entraient en maçonnerie et qui n’en partageaient pas du tout les objectifs, mais qui étaient là « pour voir », qui ont joué le jeu.

En ce qui concerne les listes de noms, un des aspects les plus terrifiants est représenté par Paul Ouwerx, qui est un Belge né dans les années 1920, qui va publier, dans une quinzaine de numéros de La Libre Belgique, des listes de supposés maçons. Mais nous sommes en 1938, nous sommes deux ans avant la guerre et ces listes vont être reprises par le pouvoir nazi, le nouvel occupant, qui va s’intéresser à ces listes et qui va, sur base de ces listes, déporter voire assassiner des maçons ou des gens supposés tels. Par conséquent, ces caricatures et ces subtilisations de documents auront une suite dramatique : c’est l’assassinat, c’est la déportation et c’est la dégradation des locaux maçonniques, le pillage de tous les documents et de tout ce qui s’y trouvait pour l’amener d’abord à Berlin et puis, évidemment, sur base de ces documents, créer une forme de « ridiculisation » de la franc- maçonnerie.

Il est vrai que pour certaines personnes, le fait d’avoir eu leur nom publié  dans  la  presse  a  été  extrêmement  préjudiciable.  Mais  il  faut dire qu’en faisant ces listes, Ouwerx ne disposait pas d’une très bonne information. On sait, par exemple, qu’il a recopié la liste des membres du corps professoral de l’Université de Bruxelles, alors que tous les professeurs n’étaient pas francs-maçons. Certains d’entre eux ont même écrit à La Libre Belgique pour leur signifier qu’ils n’étaient pas francs-maçons. C’est dire qu’il y avait quelque chose de vraiment malhonnête ou d’imprécis dans la communication, par Ouwerx, des noms des francs-maçons d’avant-guerre. Bien sûr, il y en avait, mais il en a oublié beaucoup heureusement. Ce qui est beaucoup plus grave, c’est qu’il a désigné comme franc-maçon des gens qui, c’est vrai, étaient professeurs à l’Université, mais qui n’avaient aucune attache avec la franc-maçonnerie.

Le Jeu de la casserole

Une très belle image est celle du Jeu de la casserole. Il s’agit, en fait, d’un Jeu de l’oie. Le principe du Jeu de l’oie, c’est que l’on part avec un pion et que l’on peut avancer ou reculer pour arriver à un objectif. Dans le Jeu de l’oie traditionnel, il y a cinquante et une cases. Ici, ce qui est intéressant, c’est que le chemin à parcourir, c’est le chemin de certains grades maçonniques, de certains titres maçonniques. Certains titres sont très ronflants : le Chevalier Kadoche, le Chevalier du Serpent d’Airain… Tous ces personnages représentés portent de magnifiques tabliers, de magnifiques sautoirs. D’un point de vue artistique, ce Jeu de la casserole est prodigieusement réussi. J’évoquais, plus haut, le cabinet de réflexion dans lequel est introduit le candidat, ce cabinet de réflexion est également reproduit, ainsi que toute une série d’événements très particuliers de la vie maçonnique, dans ce fameux Jeu de la casserole. C’est un document qui date de 1905 que j’ai trouvé au Marché aux puces. C’est un document qui vise à singulariser une période de la IIIe  République, qui est une période très riche en couleurs.

Le père Combes

Émile Combes  est un des présidents de la IIIe République et il a un objectif : la séparation de l’Église et de l’État. C’est un laïque, c’est un franc-maçon, mais il n’en fait pas état et, au fond, il veut faire avancer les idées républicaines. Pour ce faire, il nomme, comme ministre de la Guerre, le général André, qui est un polytechnicien, c’est un homme compétent, un homme capable. Émile Combes demande au général André de donner des idées un peu plus républicaines à l’armée. Il faut dire que nonante- cinq pour cent des officiers étaient monarchistes et avaient des idées antirépublicaines. Jusque-là, c’était acceptable.

Mais, le général André, pour essayer de faire la clarté sur tous ces gens qu’il ne connaissait pas, décide de passer par des fiches pour évaluer si tel ou tel officier supérieur était monarchiste ou plutôt républicain. Donc, on fait des fiches. Mais on ne fait pas des centaines de fiches, on fait plutôt des milliers de fiches et, finalement, on fiche pratiquement toute l’armée. Bien entendu, du côté du Grand Orient de France, un des Frère va trahir l’affaire, va vendre la mèche. Et, un beau matin, au Parlement, on va jeter les fiches à la tête du général André en disant : « Qu’est-ce que c’est ? C’est comme ça que vous voulez travailler ? Vous voulez ficher les officiers et vous voulez imposer vos vues ?! ». C’est un scandale énorme.

Le cabinet Combes va tomber dans la foulée et le général André aussi, mais il va rester dans l’inconscient collectif, en 1905, une tache vraiment indélébile qui est que les francs-maçons et les républicains sont des gens qui sont passés par la casserole. Par la casserole, c’est quoi ? C’est ce jeu électoral qui permet de cuisiner les candidats sur leur appartenance républicaine ou monarchiste pour faire avancer leurs idées. Cette affaire a été un tollé terrible et, presqu’un siècle plus tard, on parle encore des « fiches » et de la « casserole ». L’origine de l’expression « avoir une casserole au cul », dont plus personne ne connaît le contexte, vient de cette affaire. Cette affaire aura, malheureusement, fait véhiculer l’idée que les francs-maçons sont des complotistes, etc., puisqu’on les a pris la main dans la « fiche » ou la main dans la « casserole », si je puis dire, en organisant ce système. Pourtant, ce système n’était pas un système de dénonciation, mais simplement un système de clarification et un système de transparence, qui ne l’était pas, il faut bien le préciser.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Libres propos d’Éric Vanden abeele

Thématiques

Caricatures, Complotisme, Franc-maçonnerie, Information, Presse, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses

Année

2019