« Les gilets jaunes », réflexions psychologiques et maçonniques

Marcel BOLLE DE BAL

 

UGS : 2019024 Catégorie : Étiquette :

Description

La Pensée et les Hommes, soucieuse de répondre à la demande qui est parfois faite de traiter de problèmes en liaison avec l’actualité, a obtenu l’autorisation de reproduire mon article « Méditations d’un franc-maçon au gilet jauni » que la revue maçonnique Le Maillon a publié au mois de juin dans sa rubrique « À l’extérieur du Temple ». Nous ne pouvons que nous réjouir de cette collaboration fraternelle et en remercier vivement la directrice de cette revue, Christine Ribes.

« Franc-maçon au gilet jauni » : cette image m’a été inspirée par le mouvement des gilets jaunes et leurs manifestations interpellantes, ainsi que par mes réactions en tant que franc-maçon jauni (blanchi ?) sous le tablier maçonnique depuis de longues années. En fait, la présentation correcte devrait être « au tablier jauni ».

« Jauni » : ainsi que sont, au terme d’une existence éphémère, les feuilles d’un arbre encore vivantes, mais de plus en plus jaunes au crépuscule de leur vie, avant de se transformer en feuilles mortes ramassées à la pelle.

« Existence éphémère » : méditant sur les principaux moments de la mienne – elle aussi par nature éphémère – et, plus particulièrement en tant que sociologue durant plus de soixante ans, je relève trois événements qui m’ont profondément marqué : la grande grève de l’hiver 1960-1961 en Belgique, les révoltes de mai 68 en France et en Belgique, et finalement l’explosion sociale des gilets jaunes en France et aussi en Belgique.

Ayant « reçu la Lumière » voici plus d’un demi-siècle (cinquante- sept ans pour être précis), toujours en quête de multiples et belles lumières, j’ai écouté le message complexe et contradictoire des gilets jaunes et tenté d’en comprendre les sens divers, en m’interrogeant notamment sur les sens qu’ils pouvaient avoir pour notre conception du « progrès de l’humanité ».

Estimant a priori ne plus avoir les capacités pour développer mes idées dans une œuvre à publier, j’ai consigné au jour le jour mes réflexions dans un journal privé, intime, et ce durant deux mois.

Invité à proposer au Maillon des textes en prise avec l’actualité, j’ai soudain pensé que je pourrais lui confier ces réflexions sous la forme d’une contribution originale. Faute de pouvoir les reproduire dans leur intégralité, j’ai décidé de n’en citer à l’état brut (sans récriture) que deux extraits, choisis pour leur valeur à la fois authentique et significative… du moins à mes yeux, et qu’il était préférable de l’enrichir par quelques méditations au fumet initiatique. Je compléterai donc ces réflexions d’ordre psychosociologique par quelques autres, cette fois d’ordre maçonnique.

Les gilets jaunes : quelques réflexions d’ordre psychosociologique

Lundi 26 novembre 2018

Les gilets jaunes me perturbent (insomnie), me peinent, m’inquiètent. Et ce, pour au moins deux raisons :
– l’expression de réels malheurs (pauvreté, extrêmes difficultés budgétaires des familles …) ;
– l’absence de réelle réponse politique capable de calmer la légitime colère du peuple (légitime vu les inégalités croissantes) aux revendications disparates, contradictoires ou utopiques.

Novembre 2018 : un nouveau mai 68 ?

Question tentante, réponse double.

Oui : une contestation sans revendication précise.

Non : en 68, il y avait l’espoir d’une société meilleure, en 2018 cet espoir n’existe plus.

« Là où le citoyen est déçu, le sociologue est toujours intéressé » : une formule réconfortante et stimulante répétée tout au long de ma vie professionnelle. Alors que pense le sociologue de tout ce qui se joue en ce moment ?

Trois pistes de réflexions :

  1. Sur la « transition ». Contestation d’une formule abondamment et paresseusement répétée par tous les analystes et les commentateurs : « nous vivons une époque de transition » (sous-entendu passage d’un monde ancien à un monde nouveau, différent) ; en d’autres termes, comme si nous allions passer d’un système stable à un autre système stable ; or, comme je n’ai cessé de le répéter à mes étudiants, ceci est une illusion, une profonde erreur : l’avenir des systèmes sociétaux sera, vu l’accélération des innovations technologiques, tout sauf stable, marqué par des bouleversements et changements permanents.
  1. Sur le pouvoir. À mes étudiants intéressés par la pratique et l’efficacité du pouvoir, je tentais d’exposer et de démontrer, à travers divers exercices et séminaires, que le pouvoir le plus aisé, le plus facile à exercer était le pouvoir de dire non, de critiquer, de contester, un pouvoir négatif invitant à s’opposer à tout autre pouvoir ou toute mise en œuvre de politiques. À côté de ce type de pouvoir, le pouvoir de dire oui, de construire, de bâtir le compromis est bien plus difficile à mettre en œuvre. À cet égard, les gilets jaunes sont actuellement l’illustration de ce que je viens de noter : leur légitime colère, opposition, contestation, est pour le moment peu encline à se structurer et à formuler un cahier de revendications concrètes, susceptibles d’être rencontrées.
  2. Sur la société. Notre système socio-économique est contesté par les gilets jaunes, à bien des égards de façon justifiée selon moi. Et ce pour au moins trois raisons. D’abord, car il s’agit d’une société où règne en maître l’argent en  ses  multiples  déclinaisons,  en  particulier  à  travers le système du capitalisme financier organisé autour de la spéculation ; ensuite, car il s’agit d’une société de plus en plus inégalitaire où se creusent diverses fractures sociales et psychologiques entre riches et pauvres, élite et peuple, villes et campagnes, etc. Enfin, car il s’agit d’une société de la surconsommation effrénée (matraquage du « Black Friday » par exemple, ces jours-ci). En d’autres termes ce système est organisé de façon à créer sans cesse de nouveaux besoins, beaucoup plus rapidement que les moyens de les satisfaire (nouvelle version des thèses de Malthus).

Conséquences de cette dure mais juste critique ; frustrations, colère, contestation de toutes les institutions et autorités (politiques, médias, policiers, etc.), sentiment de n’être ni écoutés, ni entendus.

Jeudi 29 novembre 2018

Quelles solutions pour sortir de cette crise ?

Pour répondre à cette question, ma Sœur Françoise et moi sommes engagés dans d’ardents échanges fraternels, en particulier stimulés par une émission, entendue ce matin, de radio sur les rapports entre Mars et Vénus. Celle-ci m’a paru illustrer assez bien les nuances d’approche entre nous dans ce contexte complexe. Françoise, écoutant  son cœur, exprime avec force son émotion et sa révolte devant la détresse révélée, devant la pauvreté des gens incapables de boucler leurs fins de mois. Personnellement, tout aussi sensible qu’elle à ces indéniables malheurs, je ne puis m’empêcher de tenter de rechercher de possibles solutions à cette détresse, à comprendre la difficulté pour les autorités à y apporter des réponses concrètes et réalistes (« la réalité, c’est pour les privilégiés », clamait-on sur les murs de mai 68). Nos différences d’approches, plus complémentaires qu’opposées, conforte cette dichotomie à la mode voici quelques années : venant de Vénus, les femmes seraient mues essentiellement par l’affectif, l’irrationnel, le sentimental ; de leur côté, venant de Mars, les hommes seraient en principe plutôt mobilisés par une volonté de rationalité, de raison, de recherche de solutions. Bien évidemment cette représentation doit être nuancée : en toute femme il y a du masculin, en tout homme du féminin. L’important est de faire coexister en chacun de nous, de façon équilibrée, ces deux dimensions de notre personnalité et, au niveau sociétal, d’assurer également l’équilibre entre les réactions émotives et rationnelles.

Dans le cas présent, quel type de solutions pourrait-on espérer dégager ? Comme l’a très bien analysé Roland Cayrol dans l’émission « C’est dans l’air » (France 5), la marge de manœuvre des autorités est très limitée. Face à un mouvement non structuré sans représentant légitime et reconnu, face à des revendications multiples et souvent contradictoires, le gouvernement français ne peut apporter de réponses satisfaisantes à des contestataires décidés à ne pas négocier.

Alors pourquoi ne pas creuser l’idée avancée de divers côtés, reprise sans succès par Hamon lors de la dernière élection présidentielle française, du « revenu universel d’intégration » ? Cette solution mérite d’être creusée, car son principe de base devrait, une fois appliqué, fournir un minimum de moyens à ceux qui aujourd’hui vivent en dessous du seuil de pauvreté.

J’ai retenu ces deux extraits, rédigés tout au début du mouvement, car ils me paraissent déjà être porteurs de problématiques qui ne feront que s’aiguiser dans les mois ultérieurs.

Le premier situe avec lucidité les dilemmes des autorités confrontées à des revendications insaisissables et des contestataires sans leaders reconnus et acceptés.

Le second soulève une question que nous retrouverons parmi les enjeux maçonniques de type dialogique : comment concilier, accorder et promouvoir de façon équilibrée la logique des sentiments et celle de la raison ?

Les gilets jaunes : quelques réflexions d’ordre maçonnique

Certaines   similitudes   intéressantes   peuvent   être   décelées   entre le vécu existentiel des gilets jaunes et celui du profane « recevant la Lumière en maçonnerie ». Ces similitudes se fondent, me semble-t-il pour les gilets jaunes, sur une triple expérience : initiatique, dialogique, psychosociologique.

Une expérience  initiatique : la perception de lumières

Les  participants,  aux  manifestations,  prisonniers  de  l’obscurité  de leur vie quotidienne, vont bénéficier de nouvelles lumières, de soudaines prises de conscience (lumières d’intelligence), entrevoir des lueurs d’espoir (lumières d’existence). Cette prise de conscience et cette espérance retrouvée ont animé de leur empreinte les deux autres grands événements marquants de ma vie de psychosociologue :
– lors de la grande grève belge de l’hiver 1960-1961, initiation à la lutte des classes, par l’expérience du contact dans la rue avec les forces de la gendarmerie, expression du pouvoir de la bourgeoisie ;
– lors des révoltes de mai 68, initiation à ce qui depuis lors a été baptisé démocratie participative, à la spontanéité créatrice, à la libération de la parole ;
– en ce qui concerne les gilets jaunes, une initiation à la lutte sociale, à l’expression collective des frustrations de l’existence, à ce qu’ils pourraient qualifier de surdité sociopolitique (« l’absence d’écoute », se plaignent-ils), à la violence de certaines manifestations ; initiation, du moins pour ceux que l’on reconnaît comme « primo-manifestants » (ceux et celles qui n’avaient jamais participé à de tels mouvements auparavant).

Dans les trois cas évoqués, en particulier dans celui des gilets jaunes, la réalité initiatique incontestable semble n’avoir que très peu de points communs avec l’expérience initiatique vécue par les profanes lors de leur entrée en franc-maçonnerie, sauf que, mutatis mutandis, ces gilets jaunes effectuent, eux aussi, trois « voyages » au cours desquels ils affrontent l’air (le froid, les aléas du climat et des humeurs de l’atmosphère, les gaz  lacrymogènes,  l’eau  (la  pluie,  le  jet  puissant  des  autos-pompes de la gendarmerie) et le feu (les incendies allumés par les casseurs), ils ont découvert la réalité et les vertus de la fraternité, de la solidarité, de l’entraide financière et affective. En quelque sorte à la fois un apprentissage, un compagnonnage et une maîtrise, celle-ci certes inachevée comme le Temple maçonnique. Une nuance, toutefois : ils ne « reçoivent » pas la Lumière, ils en « perçoivent » quelques-unes.

Une expérience dialogique : la complexité de l’être

L’être humain n’est pas que sentiments, ni que raison. En lui les deux sont conjoints et doivent le rester. En d’autres termes, d’un point de vue éthique : éviter les extrêmes déstabilisants, l’excès de sentimentalisme et l’excès de rationalisme. L’intuition et l’imagination peuvent être très utiles, mais non au détriment d’un certain recours à la raison.

Ce qui caractérise, entre autres, l’expérience initiatique en franc- maçonnerie est la coexistence et la combinaison permanentes – notamment par méditation sur les symboles et la pratique des rituels – de deux réalités contradictoires : la logique des sentiments et la logique de la raison, contradictoires et complémentaires, opposées et reliées comme les deux faces du dieu romain Janus. C’est une telle coexistence qu’Edgar Morin, de façon générale, qualifie de « dialogique ».

Au départ de la contestation des gilets jaunes, la matière première de celle-ci se nichait dans l’affirmation de sentiments et d’émotions : malaise social, pauvreté, détresse existentielle, difficultés insurmontables pour régler les dettes de fin de mois. La révélation de ces situations humaines intolérables, cause de désespoirs émouvants. Ceci explique la persistance du soutien apporté au mouvement par des citoyens bouleversés. Dans ce contexte, la logique de la raison a éprouvé de grandes difficultés pour se frayer un chemin et faire entendre sa voix. Peu d’échos, au sein des doléances exprimées pour les enjeux climatiques et environnementaux, point de réponse réaliste (rationnelle) sur la façon de résoudre une contradiction fondamentale entre le désir de moins d’impôts et celui de plus de dépenses publiques, sociales notamment, l’avortement de plusieurs tentatives de créer des listes de gilets jaunes pour les élections européennes. La raison n’est pas morte, mais elle est momentanément étouffée par la vague des émotions. Pour reprendre la formule de Nicolas Hulot, comment réanimer, dialogiquement une éventuelle et nécessaire synthèse entre deux enjeux majeurs, la fin du mois et la fin du monde ?

Une expérience psychosociologique : un laboratoire de reliances

La franc-maçonnerie, ai-je exposé naguère, est non seulement une porte du devenir, mais également et surtout un « laboratoire de reliances ». Ce second trait caractéristique est susceptible, me semble-t-il, de rendre compte de l’un des sens profonds du mouvement des gilets jaunes, en l’une de ses dynamiques essentielles. Quelle est la portée de ce rapprochement ? Il mérite une explication.

Face aux vices d’une société de la solitude et de l’isolement, de la division et des déliances psychologiques, sociales et culturelles, la franc- maçonnerie  se  profile comme  une  institution  remède,  dont  une  des vertus fondamentales est sa vocation d’œuvrer à l’émergence de nouvelles reliances (réunir ce qui est épars, relier ce qui est délié), psychologiques (reliance à soi, travail de l’apprenti), sociales (reliance aux autres, travail du compagnon), culturelles (reliance au monde, travail du maître).

De leur côté, les gilets jaunes, du moins la plupart d’entre eux, ont, au travers de leurs actions, vécu des expériences du même type : reliance à soi (prise de conscience de leur besoin et de leurs capacités d’exprimer publiquement leur détresse et leurs désirs), reliance aux autres (découverte sur les ronds-points des richesses de la fraternité, de la solidarité, de l’être- ensemble), reliance au monde (confrontation aux résistances du système de pouvoir en place, contestation des politiques – stigmatisés comme « politiciens » – et des structures de la démocratie représentative dont ceux-ci sont l’émanation, volonté de changer ce système et ces structures).

Les gilets jaunes … et après ?

Élargissons le champ de nos réflexions. Pouvons-nous considérer que le mouvement des gilets jaunes constitue un jalon important sur la voie du progrès de l’humanité, notion particulièrement chère à nous, franc- maçons ?

À cette question la réponse ne peut être que nuancée, ambivalente. Du côté des éléments positifs, la mise en avant des vertus de la démocratie participative et de la libération de la parole des exclus, la revendication de plus d’humain dans la gestion de la cité ; du côté des éléments négatifs, la remise en cause de la démocratie représentative, pourtant traditionnel progrès dans cette gestion par rapport aux divers régimes théocratiques, et donc menace de régression politique au sens noble du terme. En même temps, des progressions prometteuses (grâce aux techniques de communication et de transmission des messages par les réseaux sociaux, – application idéalisée et multipliée du principe de reliance –, source potentielle de révolution démocratique dans les régimes totalitaires) et des régressions menaçantes (avec les risques de dérapages dans le recours à ces mêmes réseaux sociaux devenus vecteurs de violences, de haines, de fausses nouvelles, – de bobards comme dit Michel Serres –, de manipulation de l’information et d’élections – Trump, Brexit –au sein des régimes démocratiques). Une réponse à la fois encourageante : (le souci réaffirmé de l’humain et la revendication de plus d’humain) et inquiète, voire inquiétante (la négation de l’humain par le soutien de fait aux casseurs, par l’acceptation du principe de la violence en tant que moyen désespéré d’obtenir la satisfaction d’objectifs humains souvent contradictoires).

Faisons encore un pas de plus, encouragés que nous sommes dans nos réflexions par les messages, implicites et explicites que nous adressent les gilets jaunes. Sous-tendant leurs manifestations, trois enjeux pour le progrès de l’humanité me paraissent pouvoir être pris en considération : l’avenir de la démocratie, la régulation des réseaux sociaux, la protection face à l’invasion des algorithmes de l’intelligence artificielle, la maîtrise dans les applications de celle-ci aux êtres humains. Car, elle porte en elle – comme les réseaux sociaux – le meilleur et le pire en termes d’humanité ; le meilleur si elle favorise l’émergence du transhumain (l’homme « augmenté » par elle), le pire si elle génère le posthumain (le robot dominant puis remplaçant l’homme). La construction de l’humanité, décidément, n’est pas un long fleuve tranquille…

Mon gilet/tablier de franc-maçon est peut-être jauni, mais je garde l’espoir en m’inspirant de la célèbre formule de Gramsci :

« Marier le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme du cœur et de la volonté ».

10 avril 2019

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Marcel Bolle De Bal

Thématiques

Droits sociaux, Franc-maçonnerie, Justice sociale, Participation citoyenne / Démocratie

Année

2019