Les Francophones de Flandre

Luc Beyer de Ryke

 

UGS : 2016025 Catégorie : Étiquette :

Description

Qui sommes-nous ?

Il m’arrive d’être invité en France pour parler de la Belgique.

En entame, je déconcerte mon auditoire lui disant toute la chance qu’il a de m’avoir. Dissipant aussitôt l’impression fâcheuse qu’apporterait une telle vanité : « Lorsque vous étiez enfants, dis-je à mes auditeurs, on vous contait des histoires de fantômes. Vous n’en n’avez jamais vu. Désormais vous en avez un devant vous. Je suis un Francophone de Flandre. Tel quel je ne possède aucune identité légale dans mon pays. Dans la vie privée, j’use de la langue qui me plaît. Dans la vie publique, en Flandre, je suis tenu à pratiquer le néerlandais. »

Au fil du temps, on semble oublier l’existence des Francophones en Flandre. Même si, à la fin des années 1990, début des années 2000, deux enquêteurs dépêchés par le Conseil de l’Europe enjoignait à la Flandre de les reconnaître. Leur avis est demeuré lettre morte.

L’héritage

Ces Francophones de Flandre sont pourtant les héritiers d’une longue histoire. Résumons-là à large traits. Pour les qualifier, les nationalistes flamands, aujourd’hui encore, les appellent des Leliaerts. Appellation qui vaut « stigmatisation ». Elle fait référence au XIVe siècle lorsque dans les villes flamandes s’opposaient deux « partis » les Leliaerts, partisans du roi de France et les Klauwaerts, tenants du Comte de Flandre et de la griffe du Lion. Les premiers soutenaient l’aristocratie, les seconds le parti de la plèbe.

En 1302, les Communiers flamands mirent en déroute l’armée du roi de France, Philippe le Bel, à Groeninghe près de Courtrai.

Le XIXe siècle et le romantisme firent de cette lutte sociale une victoire linguistique. Depuis, la bataille dite des Éperons d’Or est devenue le fil d’Ariane qui parcourt le tribalisme flamand.

Sommes-nous sûrs que les Leliaerts, partisans du roi de France – dont les deux Flandres étaient vassales – pratiquaient la langue romane ? Certains, sans doute. L’usage dans l’aristocratie s’est répandu à la cour de Bourgogne.

Mais il fallut attendre le XVIIIe siècle pour que la bourgeoisie emboîte le pas. C’est le siècle de « l’universalité de la langue française » dépeint par Rivarol.

Cette évolution due au désir d’ascension sociale se verra enrichie d’une alluvion de nature bien différente. Celle de la Révolution française. La langue de la Révolution est le français. Son missionnaire porte soutane et rabat. Il a le visage aimable, le verbe conquérant et la foi révolutionnaire en sautoir, c’est l’abbé Grégoire. Sous François Mitterrand, ses cendres ont été transférées au Panthéon, accompagnées des roulements de tambour de la Garde républicaine aux accents martiaux de La Marseillaise. Pour l’abbé Grégoire, l’Être suprême, c’est la Raison. Pour le servir, une langue suffit, le français. Les abeilles impériales viennent butiner sur ce terreau linguistique. Les aigles le protègent, mais à Waterloo ils sont foudroyés. Le Congrès de Vienne nous ramène les Pays-Bas, mais ni les dix-sept provinces ni l’unité de foi.

On pourrait imaginer la néerlandisation de cette Flandre « francisée ». Elle s’amorce, mais se grippe rapidement. Le parti pro-hollandais, les Orangistes, sont des industriels, ils ne prendront ce nom qu’à la suite de la révolution de 1830. Ces « barons du Coton » (Katoenenbaronen) pleurent les marchés perdus de Java et de Sumatra. En Flandre, ils ont le français pour langue maternelle.

Le clergé flamand, les vicaires de campagne, pourraient prêcher la bonne parole linguistique dès cette époque, mais ils s’en gardent bien. Il existe une hiérarchie parmi les adversaires. Certes les Français sont honnis, mais vaincus. Il y a plus honnis qu’eux. Ceux-là sont les Hollandais, désormais nos maîtres, des réformés, des hérétique. Vade retro

1830

Il faudra attendre 1830 et la décennie qui suit pour assister aux prémices d’un éveil linguistique flamand. Naîtra alors, avec Jean-François Willems, un « orangisme » culturel bien différent des aspirations et des nostalgies « économiques » qui s’étaient parées de ce vocable. 1830 fut une révolution « bourgeoise ».

Le royaume du Nord au Sud fut régi sous le régime et la pratique d’une seule langue. Cette langue, le français, était l’apanage des élites. Les populations, qu’elles fussent d’origine ouvrière ou rurale, pratiquaient leurs patois et, entre elles, la compréhension s’avérait malaisée. Les inégalités se creusent, les identités différentes se dessinent, s’affirment, se revendiquent.

1914-1918

La guerre de 1914-1918 amène un degré d’incandescence qui ne décroîtra pas.

Le corps des officiers parle français, alors que la troupe, qu’elle soit flamande ou wallonne, est patoisante. Ici, les patois sont romans ; là, ils sont d’essence germanique. La guerre a lieu sur les bords de l’Yser. On trouve les nationalistes flamands aux côtés de l’ennemi, les Activistes. On les trouve parmi l’armée du « Roi chevalier », les Passivistes. Mais les uns et les autres communient dans une même aspiration « flamande » traduite dans la revendication d’une université flamande à Gand. Elle sera fondée par Moritz von Bissing, le gouverneur général allemand. Après la guerre, ses professeurs flamands, ses étudiants flamands furent pourchassés.

L’entre-deux guerres vit se développer et s’amplifier l’incompréhension sur une toile de fond où le nazisme s’apprêtait à conquérir l’Europe. Entre les élites francophones et la population flamande, la fracture sociale nourrissait les revendications politiques et identitaires.

Méprisés au XIXe siècle et durant la Grande Guerre, les Flamands ont pris leur revanche. Désormais, il ne faisait plus bon d’être un Francophone en Flandre. Même si, jusqu’aux années 1950-1960, la bourgeoisie francophone a conservé un statut social, ses privilèges se sont amenuisés au profit d’une bourgeoisie flamande issue des universités.

Les Francophones de Flandre sont « sortis de l’histoire » lorsqu’en 1963 le « volet linguistique » dont s’assortissaient les recensements fut aboli. Désormais, il était interdit de procéder au comptage en mentionnant dans ce document si l’on parlait le français ou le néerlandais chez soi.

Trois cents bourgmestres flamands avaient menacé de rendre leur écharpe si le gouvernement  Lefèvre-Spaak maintenait le volet linguistique. Le gouvernement céda. Le glas retentit.

Enfances gantoises

Tout ceci fut précédé d’une longue évolution qui me ramène à des souvenirs d’enfance.

Durant la guerre subsistaient des « classes de transmutation ». Elles avaient pour mission d’accueillir des enfants francophones pour les préparer à rejoindre un enseignement en néerlandais où des inspecteurs linguistiques venaient visiter les classes. Malheur à celui qui, trahi par son accent, révélait un petit néerlandophone dissimulé au milieu de ses condisciples francophones. Il pouvait plier bagage sur le champ et rejoindre un établissement néerlandophone. Ce sont des souvenirs qui s’impriment dans des mémoires d’enfant. Il en est d’autres, tels que ceux de mon bref passage à l’Athénée dans l’enseignement flamand.

Nous n’étions que cinq petits francophones dans une classe d’environ vingt-cinq élèves. À la suite de la lecture d’un texte sur la bataille des Éperons d’Or, nous nous lancions les uns sur les autres en cours de récréation, les uns aux cris de « Montjoie Saint-Denis », les autres à ceux de « Vlaanderen de Leeuw ». Nous enluminions nos rédactions françaises aux couleurs de la France et nos condisciples, les leurs en néerlandais, celles de la Flandre. Le recteur mis fin à cette « guerre des boutons ».

L’éveil

De l’athénée, je passais à l’Institut de Gand, école libre, non confessionnelle, subventionnée par le Quai d’Orsay. En latin, en grec, en français, nous avions des professeurs de français. Ils éveillaient nos sensibilités. C’est Henri Soisson – son nom mérite d’être retenu –qui m’initia à Camus et à Malraux. Il a su transmettre à des générations entières le goût et l’amour des lettres françaises.

Aujourd’hui, l’Institut de Gand est flamandisé.

Les quotidiens francophones ont, eux aussi, disparu. C’est à La Flandre libérale, qu’en culotte courte sur les bancs de l’école, je fis mes premières armes en allant interviewer Edwige Feuillère, Danièle Delorme, Gérard Philippe ou Sacha Guitry de passage à Gand.

C’est à l’École des Hautes Études que j’allais écouter René Huyghe et les cours de Gaëtan Picon. Disparue également… tout comme la librairie Herckenrath, où toute la francophonie gantoise se retrouvait rue des Champs. Nous allions y trouver le dernier Goncourt ou nous initier à la lecture des écrivains francophones qui, au XIXe siècle, avaient illustré les lettres françaises en Flandre, d’Émile Verhaeren à Georges Rodenbach en passant par Maeterlinck  et Hellens et ceux qui étaient nos contemporains.

J’allais interviewer, chez lui, Jean Ray, l’auteur de Malpertuis, ou rendre visite à mes cousines par alliance Suzanne Lilar, auteure du Burlador, mère de Françoise Mallet-Joris, disparue il y a peu.

Au Conseil communal, où j’ai siégé quatorze ans dans le groupe libéral, sur dix conseillers, sept étaient des francophones. Sans parler de démocrates-chrétiens dont l’un, Jean Eeckhout, directeur de la Métropole et président des Amitiés françaises avait des accents lyriques à la Bossuet.

Aujourd’hui, il n’y a plus un seul francophone au Conseil communal de Gand.

Survivances

Il subsiste encore des lieux où nous nous retrouvons. Le Cercle artistique et littéraire où se perpétue une vie intellectuelle, la Concorde aux anciennes traditions orangistes et l’Hôtel Falligan avec ce que l’on nomme « Le Club des Nobles », bel immeuble du XVIIIe siècle.

On évoquera encore le vénérable Septentrion, la plus célèbres des loges gantoises.

Au terme de cette rapide évocation, lorsque je parle de nous, Francophones des Flandres, je ne peux m’empêcher de songer à Marie Gevers et à son beau roman Vie et mort d’un étang.

« Les eaux lentement se sont retirées. L’étang est asséché. Mais dans le vent du soir et la tristesse qui l’accompagne s’étendent sur le sol comme la moire des splendeurs passées. Elle est le reflet de notre inconsolable nostalgie. »

1 221 vues totales

Informations complémentaires

Année

2016

Auteurs / Invités

Luc Beyer de Ryke

Thématiques

Conflits culturels en Belgique, Guerres mondiales, Nationalisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses