Les femmes et la franc-maçonnerie des Lumières à nos jours. Quels enjeux ?

Cécile Révauger

 

UGS : 2012007 Catégorie : Étiquette :

Description

La Pensée et les Hommes vient de consacrer deux volumes à ce sujet, Le premier volume portant sur les XVIIIe et XIXe siècles, le second volume, qui aborde les enjeux contemporains, ceux du XXe et du XXIe siècles. Jacques Lemaire et moi-même avons codirigé ces deux numéros qui font suite à la tenue à Bordeaux, les 17, 18 et 19 juin 2010, du premier colloque international entièrement consacré à la question des femmes et de la franc-maçonnerie et qui a rassemblé des chercheurs du monde entier, Français, Espagnols, Italiens, Britanniques, Hollandais, Belges, Finlandais, Hongrois, Polonais, Américains. Il s’agissait d’un colloque universitaire, ouvert à un large public, à la fois national et international, des visiteurs californiens ayant même fait le déplacement. Entre cent et cent cinquante participants ont assisté au colloque, soit en séance plénière, soit dans des ateliers. Les langues de travail étaient l’anglais et le français.

Ce colloque organisé par moi-même dans le cadre de mon centre de recherche SPH (Sciences Philosophie Humanités) en tant que directrice du programme de recherche « Le Monde Maçonnique » était subventionné par l’Université de Bordeaux et pour le Conseil Régional d’Aquitaine. Plusieurs universités et centres de recherche avaient apporté leur soutien scientifique et matériel à ce colloque : le CELFF, UMR 8599, représenté par Charles Porset, l’Université Paris IV Sorbonne et le Cnrs, le Laboratoire CIRTAI-IDEES, équipe de l’UMR 6228 (CNRS) Université du Havre, représenté par Éric Saunier, le Sheffield Centre for Research into Freemasonry, Université de Sheffield, dirigé par Andreas Önnerfors, le Centre de recherche sur la franc-maçonnerie, Free, Vrije Universiteit, Bruxelles, dirigé par Jeffrey Tyssens, le Center for the Study of Women, UCLA, le Dipartimento di Storia Moderna e Contemporanea, Sapienza, Université de Rome, représenté par Anna Maria Isastia. Plusieurs conservateurs, directeurs et archivistes des bibliothèques spécialisées consacrées à la franc-maçonnerie ont apporté leur contribution : Éloïse Auffret, conservatrice adjointe de Ludovic Marcos pour le tout nouveau Musée de la Franc-maçonnerie de Paris, Diane Clements et Susan Snell pour le Library and Museum of Freemasonry de Londres, Aimée Newell pour le Scottish Rite Masonic Museum & Library / National Heritage Museum de Lexington (Mas., USA).

Les communications ont rendu compte de la présence féminine en franc-maçonnerie dans le temps et dans l’espace, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, en Europe et en Amérique.

Historiographie

La franc-maçonnerie n’est un sujet de recherche universitaire que depuis une quarantaine d’années. Cependant franc-maçonnerie a longtemps rimé avec masculinité. La plupart des Maçons prenaient pour acquis l’exclusive portée contre les femmes par Anderson en 1723 et les historiens eux-mêmes se posaient rarement la question de la présence des femmes. René Le Forestier a écrit un ouvrage pionnier, Maçonnerie féminine et loges académiques (ouvrage inédit publié par Antoine Faivre en 1979). En 1989, Françoise Jupeau Requillard soutenait la première thèse de doctorat consacrée à la franc-maçonnerie féminine, La Grande Loge Symbolique Écossaise, le changement dans l’institution maçonnique, sous la direction de Daniel Ligou. Gisèle et Yves Hivert-Messeca publiaient en 1997 Comment la franc-maçonnerie vint aux femmes, Deux siècles d’adoption féminine et mixte en France, 1740-1940. Plus récemment Françoise Moreillon, Andrée Prat, Marie-France Picart, Laure Caille, Jean-Pierre Bacot ont consacré des études sérieuses au sujet. Une thèse de doctorat a récemment été consacrée à l’initiation féminine, celle de Marie-Paule Dupin-Benesse. L’ouvrage coordonné par Jan Snoek et Alexander Heidle & Jan Snoek , Women’s Agency and Rituals in Mixed and Female Orders, (Leiden, Brill, 2008) mérite d’être connu. Ann Pilcher Dayton, qui a écrit une histoire des Women Freemasons, est en train d’achever une thèse de doctorat sur la franc-maçonnerie féminine britannique. Les travaux récents de Margaret Jacob et de Janet Burke, deux universitaires américaines, jettent un regard entièrement nouveau sur l’histoire des premières loges. Enfin saluons la toute dernière production de Jan Snoek, Le Rite d’Adoption et l’initiation des femmes en franc-maçonnerie des Lumières à nos jours, en cours de publication aux éditions Véga, traduction française de la version anglaise qui vient de paraître chez Brill (UK). Pour la première fois, un ouvrage rassemble la quasi-totalité des rituels d’Adoption.

Le grand défaut de l’historiographie française, comme de l’historiographie anglo-saxonne, est qu’elles se sont mutuellement ignorées. Fort heureusement, les chercheurs, et en particulier les plus jeunes, sont en train d’y remédier. En ce qui concerne l’histoire des femmes, le colloque de Bordeaux a posé des jalons pour permettre aux chercheurs de mieux se connaître et de dépasser les clivages linguistiques. Grâce à La Pensée et les Hommes, tous les articles ont été traduits en langue française afin de faciliter aux francophones l’accès à tous ces travaux.

Approches et problématiques

Nous avons encouragé la diversité des approches : historique, bien entendu, mais également sociologique et psychologique. Quelques intervenantes ont privilégié l’approche psychanalytique. Les études féministes, qui dans le monde anglo-saxon se déclinent sous l’appellation plus large de gender studies, apportent un éclairage tout à fait pertinent sur la franc-maçonnerie. Janet Burke et Margaret Jacob ont cependant montré les failles d’une critique féministe un peu sectaire qui considère la Maçonnerie comme un bastion masculin ne méritant pas l’attention des femmes et qui réduit les loges d’Adoption du XVIIIe siècle à des sous-loges destinées à amuser les femmes sans rendre compte de l’avancée significative qu’elles ont représenté au siècle des Lumières. Pour l’époque contemporaine, Françoise Barret Ducrocq et Bérengère Kolly ont apporté un éclairage particulièrement intéressant en utilisant les grilles féministes de façon très convaincante.

C’est délibérément que nous avons intitulé ces parutions Les femmes et la franc-maçonnerie, et non l’inverse. Il s’agissait de montrer le rôle des femmes en franc-maçonnerie, de mettre à jour leur influence, même si bien souvent il s’est agi d’une minorité agissante. Bien entendu, il était impossible de parler du rôle des femmes sans évoquer les nombreuses attitudes de rejet donc elles ont été victimes de la part des Frères.

Les loges d’Adoption revisitées, les XVIIIe et XIXe siècles

L’importance des loges d’Adoption a longtemps été sous-estimée. Au mieux, elles étaient considérées comme une curiosité de la franc-maçonnerie. Les féministes en particulier ont eu tendance à s’en moquer. Il est certain que si nous adoptons des critères du XXIe siècle, ces loges composées à la fois d’hommes et de femmes, mais placées sous la tutelle de loges masculines ne sont guère satisfaisantes. Il appartient cependant aux historiens d’étudier ces loges en contexte. C’est ce qui a été fait dans plusieurs études récentes, et notamment au cours du colloque de Bordeaux. Margaret Jacob, Janet Burke, Laure Caille ont très bien montré qu’elles avaient permis aux femmes d’accéder à la culture des Lumières. Certes, il ne s’agit pas d’adopter un regard naïf : cette culture n’était accessible qu’aux femmes des milieux les plus aisés, essentiellement aristocratiques, mais il en allait pour la franc-maçonnerie comme pour tous les autres domaines. L’étude des rituels destinés aux femmes a été privilégiée. Baudouin Decharneux a apporté un regard critique sur les rituels du marquis de Gages. Plusieurs intervenants ont montré que les femmes avaient eu un rôle plus actif qu’on ne le pensait dans l’élaboration des rituels spécifiques des loges d’Adoption. Le concept anglo-saxon de « women’s agency » nous semble particulièrement pertinent dans ce domaine. Ainsi, loin de condamner une nouvelle fois la femme, le rituel mettant en scène Ève croquant la pomme voulait libérer la Sœur une fois pour toutes de l’accusation de péché originel et la proclamer ainsi l’égale des Frères. À l’époque, c’était un véritable défi qui était ainsi lancé à la religion catholique, une façon d’encourager la femme à s’émanciper, ne serait-ce que dans l’espace privilégié de la loge.

L’importance du contexte permet de comprendre pourquoi la France des salons acceptait des loges d’Adoption alors que l’Angleterre et ses colonies vivaient à l’heure des clubs très masculins et rejetaient toute idée de sociabilité pour les femmes. Cependant Robert Péter, Andrew Pink, Andrew Prescott, Susan Sommers, Aimée Newell et John Slifko ont mis à jour quelques brèches : des femmes ont exercé une influence sur la franc-maçonnerie, à défaut de se retrouver dans des loges, dès le XVIIIe siècle. Hannah Crocker, de Boston, a cependant été la seule femme à créer sa propre loge. La maçonnerie suédoise a fait une petite place aux femmes à l’époque des Lumières, comme l’a montré Andreas Önnerfors. Quelques-unes de ces pionnières ont fait l’objet de notices dans le dictionnaire prosopographique que j’ai coordonné avec Charles Porset, et qui est en cours de publication aux éditions Champion, Le Monde Maçonnique des Lumières (2100 p., cent trente collaborateurs, plus de mille entrées).

Les loges d’Adoption ont perduré au XIXe siècle et au début du XXe, mais sous une forme différente (voir les travaux de Françoise Moreillon et Françoise Jupeau Requillard, pour ne citer qu’elles). Anna Maria Isastia et Francesca Vigni ont étudié la spécificité des loges d’Adoption italiennes du XIXe siècle. Dominique Soucy a rendu compte des débats qui ont agité la franc-maçonnerie cubaine au XIXe siècle à la fois au sujet de l’intégration des femmes et de celle des Noirs. L’Eastern Star, cette association paradoxalement constituée des épouses, mères ou parentes des francs-maçons américains, mais pourtant considérée comme non maçonnique, s’est développée aux Usa au cours du XIXe siècle et perdure de nos jours, sujet très bien traité par Susan Sommers.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe ont vu l’émergence de la franc-maçonnerie mixte, en France et en Angleterre, en particulier avec Maria Deraisme, fondatrice du Droit Humain et avec Annie Besant, théosophe, franc-maçonne et féministe à sa façon. Ann Pilcher Dayton a bien montré le rôle des franc-maçonnes dans la lutte pour le droit de vote en Angleterre.

Andrée Prat a pu analyser de façon très fine les motivations des premières postulantes du Droit Humain (1893 à 1903) grâce à un corpus de testaments philosophiques retrouvés dans les archives russes.

Enjeux contemporains

De nos jours, les associations monogenres côtoient les associations mixtes. Quelle est la place réelle des loges spécifiquement féminines et des loges mixtes ? Quels sont les enjeux de la mixité ? Toutes ces questions ont été évoquées. Paradoxalement ce colloque s’est tenu alors que le débat sur la mixité agitait la plus grande obédience masculine française, le Grand Orient de France. Le hasard a certainement bien fait les choses, mais la date et la problématique du colloque avaient été fixées bien avant que le débat ne prenne une tournure médiatique. Une partie témoignage a permis à quelques anciennes Grandes Maîtresses et à l’actuelle Grande Maîtresse de la GLFF, ainsi qu’à des présidentes des Hauts Grades féminins de donner leur point de vue sur la franc-maçonnerie féminine actuelle.

On pourra lire dans le deuxième volume l’article de Nicolas Froelinger et d’Olivia Chaumont sur le problème de l’identité de la franc-maçonnerie à travers le transsexualisme. Olivia Chaumont, transsexuelle, a obtenu non sans mal son maintien au sein du Grand Orient de France. Tous deux ont témoigné du soutien apporté par les Frères de sa loge et analysé avec beaucoup de finesse les diverses réactions, de la sympathie à l’hostilité.

Ces deux volumes consacrés aux femmes et à la franc-maçonnerie ouvrent sans nul doute de nombreuses pistes de recherches, à la fois pour les historiens de la franc-maçonnerie, et pour les acteurs, ceux qui sont en train de construire l’histoire de demain, les francs-maçons et les franc-maçonnes d’aujourd’hui.

1 269 vues totales

Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Cécile Révauger

Thématiques

Égalite H-F, Franc-maçonnerie, Questions de genre, Société secrète