Les fausses sciences

Jean PIRON

 

UGS : 2009033 Catégorie : Étiquette :

Description

Selon Descartes, le bon sens est la chose la mieux partagée du monde puisque nul ne se plaint d’en manquer ; d’où il faut conclure que l’homme se trouve satisfait du bien dont il est précisément le plus démuni.

Il n’est besoin, pour se persuader, que d’exercer sa réflexion sur l’étonnante diffusion des fausses sciences. On aurait tort de croire qu’il ne s’agit là que de pittoresques loufoqueries, d’anodins et farfelus enfantillages. Pas du tout ! Et d’abord, l’importance des fausses sciences est quantitative ; elle se peut chiffrer ; elle est comptabilisable.

Il faut se limiter ; prenons le seul cas de la France, pays du bon sens, pays de Descartes, de Voltaire et de la raison… Le 30 septembre 1706, Boileau écrivait à l’un de ses amis : « L’on n’a assuré qu’il se trouvait plusieurs personnes dans Paris qui faisaient profession de deviner, et qui gagnaient de l’argent à ce métier-là. Je n’en suis point surpris. Il y a tant de sots, et de toute espèce dans cette grande ville, qu’il n’est pas étonnant qu’on y courre au devin… ».

Mais depuis Boileau, dira-t-on, que de progrès ! Voyons de plus près. De nos jours, Paris compte environ cinquante mille guérisseurs, devins, voyantes, sourciers, radiesthésistes, astrologues, cartomanciennes et fakirs en tous genres ; trois mille cinq cents cabinets de chiromanciens-astrologues, dont l’un des plus fameux occupe cinquante employés et reçoit un courrier quotidien de cinq mille lettres. Par jour, trois cent mille personnes, en moyenne, visitent ou consultent ces spécialistes de la double vue. Avant la guerre, ces professionnels du prodige n’ayant point, semble-t-il, réussi à substituer les forces occultes aux usages commerciaux, consacraient annuellement cent millions de francs français à leur publicité, ce qui représente, en chiffres ronds, quelque dix millions d’euros d’aujourd’hui…

Ainsi donc, des milliers et des milliers d’hommes et de femmes civilisés, formés à notre culture, et dans nos écoles, parfois universitaires, médecins ou ingénieurs, électeurs toujours et élus parfois et, dans ce cas, détenteurs d’autorité et responsables de la cité, de notre avenir, de nos vies le cas échéant, des hommes de notre temps et de notre civilisation pensent et agissent comme les Égyptiens d’il y a cinq ou six mille ans, et restent, en dépit des apparences, de véritables négateurs de la raison humaine. Qu’on ne crie pas à l’exagération : ne dit-on pas qu’en 1939 certains chefs d’armée se piquaient de déterminer par « téléradiesthésie », c’est-à-dire en promenant un pendule sur une carte d’état-major, les objectifs allemands à bombarder ? La marine hitlérienne, à titre de revanche sans doute, utilisait parfois une méthode analogue pour repérer les navires anglo-saxons dans l’Atlantique.

Voilà donc bien qui mérité réflexion. Il n’y a pas de doute : on se trouve en présence de symptômes de nature endémique et qui ne semblent pas sévir moins sévèrement aujourd’hui qu’au temps de Boileau.

Le problème des fausses sciences reste donc entier, et il est nécessaire de rechercher les moyens curatifs propres à maîtriser cette faiblesse culturelle ; il est plus nécessaire encore – et l’on ne saurait assez insister à ce sujet – d’incorporer à l’enseignement un dispositif prophylactique de nature à immuniser l’esprit. Cependant, il est clair que, pour combattre une maladie avec quelques chances de succès, il faut d’abord la connaître, en décrire les symptômes, en comprendre l’étiologie, suivre le mouvement qui en déclenche l’apparition et en commande la propagation.

Le merveilleux a toujours exercé sur l’homme un très vif attrait. Peu d’esprits sont assez sévères – envers eux-mêmes tout d’abord – pour y résister, la puissance de la séduction n’ayant d’autre source que la séduction de la puissance que toutes les magies promettent à leurs fidèles. On aurait tort de croire que ces rêveries se sont dissipées sous l’influence conjuguée de la pensée scientifique et de ce que Léon Brunschvig nommait « le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale ».

Le goût du merveilleux, tout bonnement, s’est acclimaté aux conditions nouvelles, il suit la mode ; aujourd’hui, les talismans sont en matière plastique. Au mépris du droit, l’instinct de fabulation s’empare simplement des résultats de l’enquête scientifique, les déforme, les dénature et les interprète, avec naïveté ou malice suivant les lois propres de l’imagination. De véritables légendes surgissent sous nos yeux et font tache d’huile ; une foule de gens croient dur comme fer aux soucoupes volantes ; ils ne songent même pas à s’étonner que l’industrie martienne soit florissante dans le même temps que l’industrie terrienne des avions et des fusées ; ils ne semblent pas soupçonner que la soucoupe martienne a succédé dans les fables au centaure ou à la sirène de l’Antiquité, comme le char d’assaut au cheval dans la réalité de l’armée moderne.

Cette adaptation du merveilleux au monde moderne est particulièrement sensible au niveau du vocabulaire. Au fur et à mesure que la science s’est développée, enrichissant sans cesse son acquis, il lui a fallu créer son propre vocabulaire. Si bien qu’il existe aujourd’hui, à côté du langage quotidien, un langage savant. Un tel langage est indispensable, mais il s’en faut de loin qu’il constitue la science elle-même. Seuls les pédants peuvent confondre. Néanmoins, le prestige du mot savant est si grand auprès des âmes simples que les fausses sciences ne se privent pas d’un avantage aussi facile ; il n’en est pas une qui n’use et n’abuse du stratagème verbal que la verve de Molière avait déjà traité comme il convient.

Tous les pratiquants des fausses sciences raffolent des termes savants empruntés au vocabulaire des sciences ou fabriqués de toutes pièces, comme les termes scientifiques au moyen du grec et du latin. Ils s’assurent ainsi d’éblouir aux moindres frais leurs disciples après, plus simplement, s’être éblouis eux-mêmes. L’astuce est de tous les temps : La magie a parlé sanscrit dans l’Inde des prâcrits ; égyptien et hébreu dans le monde grec ; grec dans le monde latin et latin chez nous.

Ouvre-t-on l’un ou l’autre de cette multitude de livres ou de périodiques occultistes, et l’on se trouve aussitôt submergé d’« ondes », de « radiations », de « phases », d’ « inductions », de « fréquence », d’« influx », de « fluide », et de « rémanences »… On plonge dans l’énergie « cosmique » ou mieux encore « cosmotellurique »… On est inondé de « supranormal », d’« hyper-normal », de « paranormal »… Des volumes, entiers sont consacrés à la « radiesthésie », à la « télé-radiesthésie », à la « para psychologie », à la « télépathie », à la « métapsychie », à la « télékinésie », voire à la « numéroscopie »… Vocabulaire savant ? En apparence peut-être, mais en apparence seulement ; en réalité, vocabulaire inventé dans le seul dessein de fournir un fondement pseudo-scientifique à la crédulité.

Première approche

Dans le commerce astrologique, on parle beaucoup d’horoscope ACS. Ce que cela veut dire ? C’est fort simple : Amour, Chance, Santé. Et voilà qui d’emblée suffit à dissiper une bonne partie du mystère.

Quels sont en effet les plus communs désirs de l’homme ?

A., Amour, le succès en amour ; comme dit la chanson : « On est si bien dans les bras d’une personne du sexe opposé… »

C., Chance : le succès en affaires, la prospérité ; la mandragore engendrant les ducats, l’âne souillant sa litière de beaux écus, la bourse de Fortunatus… La rêverie, on en conviendra, est de tous les temps.

S., santé, longue vie : rester jeune au-delà de son temps, sans ennuis cardiaques ni pulmonaires, sans tracas gastriques ni hépatiques…

En d’autres termes, échapper à la solitude, au guignon, au déclin ; surmonter, ou tout au moins différer les fatalités de la vie.

Quand un fakir invente la « numéroscopie », science tout particulièrement habilitée à déterminer les numéros gagnants des loteries, sans doute se moque-t-il du monde, mais du moins il sait, et, il ne se trompe pas, qu’il rencontre forcément le désir de quiconque achète un billet de loterie. Quand le sorcier compose, à partir d’ingrédients surprenants, un philtre d’amour, c’est encore pour satisfaire un désir, souvent impérieux sinon toujours légitime. Quand un spirite engage la conversation avec Napoléon, ou plus familièrement avec feu son oncle Ernest, il se convainc que les morts ne sont pas réellement morts, ce qui est bien la plus rassérénante des assurances-vie.

Ainsi donc, les fausses sciences, à l’inverse des vraies, ne sont jamais psychologiquement désintéressées ; elles s’empressent au devant des rêves et des utopies ; elles les cajolent, les sanctionnent ; elles s’emploient à les justifier ; elles veulent transmuter les inclinations de l’âme en connaissance. Leur soumission aux désirs humains est si prompte et pour ainsi dire si servile qu’on ne peut douter qu’elles en soient de simples émissaires.

Le contraste avec les vraies sciences est radical. En effet, la science commence précisément quand suivant, suivant un mot célèbre, l’homme change l’ordre de ses désirs plutôt que celui du monde.

La science, dans une démarche préliminaire, mais essentielle, commence par examiner avec la plus vive suspicion toute pensée qui semblerait épouser trop bien l’opinion, prendre le parti des rêveries éternelles de l’homme. L’esprit scientifique doit nécessairement s’opposer et résister à toutes les insinuantes suggestions de l’inconscient. Viendrait-il à y céder que, perdant aussitôt sa vigueur, il perdait jusqu’au sens de sa mission.

Cette rigueur de la pensée scientifique, il faut bien convenir qu’elle n’est pas toujours aimable, ni aux petits soins avec les vœux secrets de l’âme. Elle leur impose silence, les dit trompeurs ; elle les rabroue : non, on n’a jamais vu un homme rajeunir de trente ans ; non, on n’a pas plus parlé avec Napoléon depuis sa mort… Voilà qui est bien cruel pour les illusions.

Ou bien encore la science contraint telles autres ambitions à des détours mal tolérés par une psychologie infantile qui répugne à l’effort, comme à la patience. Parce qu’enfin, il faut bien le dire, il est beaucoup plus rapide de guérir par un coup.

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Jean Piron

Thématiques

Lutte contre les fausses croyances et les fausses sciences, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sciences, Utilisation des sciences