Les fausses sciences. Les dangers de la magie

Jean PIRON

 

UGS : 2010019 Catégorie : Étiquette :

Description

Selon Descartes, le bon sens est la chose la mieux partagée du monde, puisque nul ne se plaint d’en manquer ; d’où il faut conclure que l’homme se trouve satisfait du bien dont il est précisément le plus démuni.

Il n’est besoin, pour se persuader, que d’exercer sa réflexion sur l’étonnante diffusion des fausses sciences. On aurait tort de croire qu’il ne s’agit là que de pittoresques loufoqueries, d’anodins et farfelus enfantillages. Pas du tout ! Et d’abord, l’importance des fausses sciences est quantitative ; elle se peut chiffrer ; elle est comptabilisable.

Il faut se limiter ; prenons le seul cas de la France, pays du bon sens, pays de Descartes, de Voltaire et de la raison… Le 30 septembre 1706, Boileau écrivait à l’un de ses amis : « L’on n’a assuré qu’il se trouvait plusieurs personnes dans Paris qui faisaient profession de deviner, et qui gagnaient de l’argent à ce métier-là. Je n’en suis point surpris. Il y a tant de sots, et de toute espèce dans cette grande ville, qu’il n’est pas étonnant qu’on y coure au devin… »

Mais depuis Boileau, dira-t-on, que de progrès ! Voyons de plus près. De nos jours, Paris compte environ cinquante mille guérisseurs, devins, voyantes, sourciers, radiesthésistes, astrologues, cartomanciennes et fakirs en tous genres ; trois mille cinq cents cabinets de chiromanciens-astrologues, dont l’un des plus fameux occupe cinquante employés et reçoit un courrier quotidien de cinq mille lettres. Par jour, trois cent mille personnes, en moyenne, visitent ou consultent ces spécialistes de la double vue. Avant la guerre, ces professionnels du prodige, n’ayant point, semble-t-il, réussi à substituer les forces occultes aux usages commerciaux, consacraient annuellement cent millions de francs français à leur publicité, ce qui représente, en chiffres ronds, quelque dix millions d’euros d’aujourd’hui…

Ainsi donc, des milliers et des milliers d’hommes et de femmes civilisés, formés à notre culture, et dans nos écoles, parfois universitaires, médecins ou ingénieurs, électeurs toujours et élus parfois et, dans ce cas, détenteurs d’autorité et responsables de la cité, de notre avenir, de nos vies le cas échéant, des hommes de notre temps et de notre civilisation pensent et agissent comme les Égyptiens d’il y a cinq ou six mille ans, et restent, en dépit des apparences, de véritables négateurs de la raison humaine. Qu’on ne crie pas à l’exagération : ne dit-on pas qu’en 1939 certains chefs d’armée se piquaient de déterminer par « télé radiesthésie », c’est-à-dire en promenant un pendule sur une carte d’état-major, les objectifs allemands à bombarder ? La marine hitlérienne, à titre de revanche sans doute, utilisait parfois une méthode analogue pour repérer les navires anglo-saxons dans l’Atlantique.

Voilà donc bien qui mérite réflexion. Il n’y a pas de doute : on se trouve en présence de symptômes de nature endémique et qui ne semblent pas sévir moins sévèrement aujourd’hui qu’au temps de Boileau.

Le problème des fausses sciences reste donc entier, et il est nécessaire de rechercher les moyens curatifs propres à maîtriser cette faiblesse culturelle ; il est plus nécessaire encore – et l’on ne saurait assez insister à ce sujet – d’incorporer à l’enseignement un dispositif prophylactique de nature à immuniser l’esprit. Cependant, il est clair que, pour combattre une maladie avec quelques chances de succès, il faut d’abord la connaître, en décrire les symptômes, en comprendre l’étiologie, suivre le mouvement qui en déclenche l’apparition et en commande la propagation.

Le merveilleux a toujours exercé sur l’homme un très vif attrait. Peu d’esprits sont assez sévères – envers eux-mêmes tout d’abord – pour y résister, la puissance de la séduction n’ayant d’autre source que la séduction de la puissance que toutes les magies promettent à leurs fidèles. On aurait tort de croire que ces rêveries se sont dissipées sous l’influence conjuguée de la pensée scientifique et de ce que Léon Brunschvig nommait « le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale ».

Le goût du merveilleux, tout bonnement, s’est acclimaté aux conditions nouvelles, il suit la mode ; aujourd’hui, les talismans sont en matière plastique. Au mépris du droit, l’instinct de fabulation s’empare simplement des résultats de l’enquête scientifique, les déforme, les dénature et les interprète, avec naïveté ou malice suivant les lois propres de l’imagination. De véritables légendes surgissent sous nos yeux et font tache d’huile ; une foule de gens croient dur comme fer aux soucoupes volantes ; ils ne songent même pas à s’étonner que l’industrie martienne soit florissante dans le même temps que l’industrie terrienne des avions et des fusées ; ils ne semblent pas soupçonner que la soucoupe martienne a succédé dans les fables au centaure ou à la sirène de l’Antiquité, comme le char d’assaut au cheval dans la réalité de l’armée moderne.

Cette adaptation du merveilleux au monde moderne est particulièrement sensible au niveau du vocabulaire. Au fur et à mesure que la science s’est développée, enrichissant sans cesse son acquis, il lui a fallu créer son propre vocabulaire. Si bien qu’il existe aujourd’hui, à côté du langage quotidien, un langage savant. Un tel langage est indispensable, mais il s’en faut de loin qu’il constitue la science elle-même. Seuls les pédants peuvent confondre. Néanmoins, le prestige du mot savant est si grand auprès des âmes simples que les fausses sciences ne se privent pas d’un avantage aussi facile ; il n’en est pas une qui n’use et n’abuse du stratagème verbal que la verve de Molière avait déjà traité comme il convient.

Tous les pratiquants des fausses sciences raffolent des termes savants empruntés au vocabulaire des sciences ou fabriqués de toutes pièces, comme les termes scientifiques au moyen du grec et du latin. Ils s’assurent ainsi d’éblouir aux moindres frais leurs disciples après, plus simplement, s’être éblouis eux-mêmes. L’astuce est de tous les temps : « La magie a parlé sanscrit dans l’Inde des prâcrits ; égyptien et hébreu dans le monde grec ; grec dans le monde latin et latin chez nous. »

Ouvre-t-on l’un ou l’autre de cette multitude de livres ou de périodiques occultistes, et l’on se trouve aussitôt submergé d’« ondes », de « radiations », de « phases », d’« inductions », de « fréquence », d’« influx », de « fluide », et de « rémanences »… On plonge dans l’énergie « cosmique » ou mieux encore « cosmotellurique »… On est inondé de « supranormal », d’« hypernormal », de « paranormal »… Des volumes, entiers sont consacrés à la « radiesthésie », à la « télé radiesthésie », à la « parapsychologie », à la « télépathie », à la « métapsychie », à la « télékinésie », voire à la « numéroscopie »… Vocabulaire savant ? En apparence peut-être, mais en apparence seulement ; en réalité, vocabulaire inventé dans le seul dessein de fournir un fondement pseudo scientifique à la crédulité.

Première approche

Dans le commerce astrologique, on parle beaucoup d’horoscope Acs. Ce que cela veut dire ? C’est fort simple : Amour, Chance, Santé. Et voilà qui d’emblée suffit à dissiper une bonne partie du mystère.

Quels sont en effet les plus communs désirs de l’homme ?

A., Amour, le succès en amour ; comme dit la chanson : « On est si bien dans les bras d’une personne du sexe opposé… »
C., Chance : le succès en affaires, la prospérité ; la mandragore engendrant les ducats, l’âne souillant sa litière de beaux écus, la bourse de Fortunatus… La rêverie, on en conviendra, est de tous les temps.
S., santé, longue vie : rester jeune au-delà de son temps, sans ennuis cardiaques ni pulmonaires, sans tracas gastriques ni hépatiques…

En d’autres termes, échapper à la solitude, au guignon, au déclin ; surmonter, ou tout au moins, différer les fatalités de la vie.

Quand un fakir invente la « numéroscopie », science tout particulièrement habilitée à déterminer les numéros gagnants des loteries, sans doute se moque-t-il du monde, mais du moins il sait, et il ne se trompe pas, qu’il rencontre forcément le désir de quiconque achète un billet de loterie. Quand le sorcier compose, à partir d’ingrédients surprenants, un philtre d’amour, c’est encore pour satisfaire un désir, souvent impérieux, sinon toujours légitime. Quand un spirite engage la conversation avec Napoléon, ou plus familièrement avec feu son oncle Ernest, il se convainc que les morts ne sont pas réellement morts, ce qui est bien la plus rassérénante des assurances-vie.

Ainsi donc, les fausses sciences, à l’inverse des vraies, ne sont jamais psychologiquement désintéressées ; elles s’empressent au-devant des rêves et des utopies ; elles les cajolent, les sanctionnent ; elles s’emploient à les justifier ; elles veulent transmuter les inclinations de l’âme en connaissance. Leur soumission aux désirs humains est si prompte et pour ainsi dire si servile qu’on ne peut douter qu’elles en soient de simples émissaires.

Le contraste avec les vraies sciences est radical. En effet, la science commence précisément quand, suivant un mot célèbre, l’homme change l’ordre de ses désirs plutôt que celui du monde.

La science, dans une démarche préliminaire, mais essentielle, commence par examiner avec la plus vive suspicion toute pensée qui semblerait épouser trop bien l’opinion, prendre le parti des rêveries éternelles de l’homme. L’esprit scientifique doit nécessairement s’opposer et résister à toutes les insinuantes suggestions de l’inconscient. Viendrait-il à y céder que, perdant aussitôt sa vigueur, il perdait jusqu’au sens de sa mission.

Cette rigueur de la pensée scientifique, il faut bien convenir qu’elle n’est pas toujours aimable ni aux petits soins avec les vœux secrets de l’âme. Elle leur impose silence, les dit trompeurs ; elle les rabroue : non, on n’a jamais vu un homme rajeunir de trente ans ; non, on n’a pas plus parlé avec Napoléon depuis sa mort… Voilà qui est bien cruel pour les illusions.

Ou bien encore la science contraint telles autres ambitions à des détours mal tolérés par une psychologie infantile qui répugne à l’effort, comme à la patience. Parce qu’enfin, il faut bien le dire, il est beaucoup plus rapide de guérir par un coup de baguette magique que par un traitement médical ; il est beaucoup plus simple d’imaginer un tapis volant que de fabriquer un avion ; il est beaucoup plus vite fait de trouver de l’or ou de l’argent avec un pendule que par les connaissances et les techniques de la géologie ; il est beaucoup plus expéditif de croire à la transmission des pensées par la télépathie que d’inventer le téléphone ou la radio ; la télépathie dont Alexandre-David Neel dit qu’elle remplit au Tibet le rôle que la TSF joue depuis peu en Occident. Il ne suffisait, en effet, que d’y songer.

Il n’y a pas de doute, les fausses sciences sont là tout exprès pour donner à l’homme, sans délai, ce que la raison ne saurait lui accorder ou ce que la technique tarde à lui fournir. Ainsi donc, la fonction des fausses sciences n’est nullement d’élaborer une conception lucide et cohérente de l’homme et du monde, mais tout au contraire de contraindre imaginairement la réalité dans le sens des désirs infantiles qui survivent au fond du cœur. La cohérence des fausses sciences s’organise sur le plan de la subjectivité, malgré les démentis du réel ; la cohérence des vraies sciences s’établit sur le plan de l’objectivité, malgré les protestations de la rêverie. Dès lors, par son adhésion aux fausses sciences, l’homme révèle tout simplement une incapacité durable d’émerger de l’enfance pour aborder la maturité intellectuelle.

Il est donc tout naturel que l’on traite des fausses sciences comme de produits de l’esprit ressortissant à la psychologie de l’enfant et du primitif.

Le réalisme moral et psychologique

Jean Piaget a soumis un grand nombre d’enfants à un test fort instructif. On raconte à un gosse de cinq à huit ans l’histoire suivante : un enfant vole des pommes ; surpris par le garde champêtre il s’enfuit ; il passe sur un pont dont une planche cède, et le petit voleur est précipité à l’eau… Si l’enfant n’avait pas volé et s’il était tout de même passé sur le pont, la planche se serait-elle cassée ? La quasi-totalité des enfants sont d’avis que la planche aurait alors résisté. Ainsi, donc, implicitement, l’enfant admet un lien entre la transgression d’une loi morale et un phénomène d’ordre purement physique. Il met sur le même pied la loi physique et la loi morale. On peut donc parler de « réalisme moral », c’est-à-dire d’une tendance à considérer les devoirs moraux et les valeurs qui s’y rapportent comme aussi indépendants de la conscience et des conventions que les phénomènes de l’astronomie et de la physique.

Il en résulte que le viol d’une règle morale se répercute dans la nature, y entraîne les plus fâcheuses conséquences. Tous les primitifs en sont persuadés : une sécheresse survient-elle ? On cherche aussitôt quel délit elle est l’inévitable conséquence. L’échec d’une expédition de chasse ou de guerre est nécessairement le triste prix d’un acte coupable.

Or les alchimistes ne pesaient pas autrement ; à leurs yeux la pureté morale, l’état de grâce sont une condition première de la réussite de toute expérience. Comment obtiendrait-on une substance pure, si l’on est soi-même impur ? Les distillations échouent si le distillateur est en état de péché mortel. Les souillures de l’âme souillent les alambics et corrompent les matières. Non seulement les péchés retentissent sur les phénomènes de la nature ; les simples dispositions psychiques les encouragent, les ralentissent ou les arrêtent.

On croit aux Indes à la puissance expansive de la disposition amicale agissant, par elle-même, comme une force naturelle capable d’atteindre les êtres ; on se préserve des animaux dangereux par des paroles rituelles qui assurent la projection sur eux de cette disposition amicale. À Samoa, la colère du chef, une querelle de femmes expliquent à suffisance que les hommes reviennent bredouilles de la pêche. Pour les Bantous, la colère provoque la stérilité du mariage ou même la sécheresse.

Une croyance analogue se retrouve chez l’enfant, mais elle est beaucoup plus nette chez les pratiquants des fausses sciences.

En 1935, on procéda à Lyon, à une expérience radiesthésiste : il s’agissait de détecter une masse d’argent d’un kilogramme successivement dissimulée dans dix pièces d’un appartement. Un bataillon de quatre-vingt-six radiesthésistes participa à l’épreuve. Leur échec fut d’autant plus humiliant que le nombre de réponses exactes et fausses correspondait parfaitement avec ce qu’un simple calcul de probabilité avait prévu. Mais si l’échec est peu intéressant, il est beaucoup plus instructif de noter que les concurrents l’expliquèrent en invoquant « l’atmosphère hostile » dans laquelle il leur avait fallu travailler.

Les tables ne tournent, les esprits ne répondent, les médiums ne se soulèvent dans le vide que si les spectateurs sont bien disposés à leur égard. Selon un des fondateurs du spiritisme, il faut, pour attirer les esprits, des pensées affectueuses ; car les esprits restent indifférents à qui leur est indifférent.

Figurez-vous un astronome qui vous dirait : « Vous voulez voir une éclipse ? Mais attention ; elle ne se produira que si vous êtes joyeux ; si vous vous levez du pied gauche, pas d’éclipse… »

« On nous prévient », écrivait Sigmund Freud, « que notre scepticisme, notre sens critique sont à eux seuls susceptibles d’empêcher la production du phénomène… »

Telle est bien, en effet, l’incroyable thèse des occultistes ; à les suivre, « les phénomènes se dérobent à qui leur fait l’injure de douter de leur réalité… ».

Il faut donc conclure que la disposition bienveillante du spectateur est nécessaire à l’apparition du phénomène. Il faut surtout conclure que la foi est l’élément véritablement essentiel des fausses sciences. Nous aurons à y revenir.

La toute-puissance de la pensée

Dieu dit : « Que la lumière soit ». Et la lumière fut. Dieu dit : « Que la terre produise des animaux ». Et il en fut ainsi…

« À cette époque lointaine », expliquent les Eskimos du Nord de l’Amérique, « un mot dit par hasard pouvait soudain acquérir une certaine puissance et ce que l’on désirait se produisait alors, sans que l’on pût expliquer comment. Avec le temps, cette toute-puissance des origines a décliné. Mais les sorciers la détiennent encore : en Afrique Noire, le sorcier peut tout ; le sorcier veut, et sa volonté est déjà faite ; entre la volonté et son effet, il n’y a rien ; elle est efficace per se. Chez les Toda des Indes, il suffit au sorcier de désirer quelque chose pour que cela se produise.

Cependant, si le sorcier est, pour ainsi dire, le dépositaire officiel de la toute-puissance originelle, le simple mortel n’en est pas entièrement dépourvu : un simple souhait, formulé ou non, est doué d’une force de réalisation qu’on ne peut sous-estimer ; et l’on doit prendre garde à ce que l’on souhaite autant qu’à ce que l’on fait ; « la volonté mauvaise a la même action que l’action mauvaise. Elle agit comme les rayons du soleil chauffent, comme le vent rafraîchit, comme le venin du serpent empoisonne. Et c’est donc juste que le souhait de mort soit châtié au même titre qu’un assassinat. Mac Gregor rapporte qu’il vit, au Calabar, une femme attachée à une pièce de bois et que les indigènes allaient jeter à la mer ; son mari venait de mourir, et son beau-frère l’accusait d’avoir souhaité la mort du défunt.

L’enfant partage une foi identique en la toute-puissance de la volonté, intensément exercée et appuyée parfois sur un rituel magique ; l’enfant fait un geste, il exécute mentalement une opération et se convainc qu’il exerce ainsi une influence décisive sur un événement désiré ou redouté.

Un naturaliste aujourd’hui fameux raconte qu’étant enfant, il lui arrivait de fixer intensément le chat de la maison, dans l’intention d’en commander les mouvements ; en se concentrant de toute sa force, il prononçait : « tin-tin, pin-pin, de l’o-u-in ; tin-tin, pin-pin, de l’o-u-in », et il se sentait alors pénétrer dans le chat qu’il dominait de sa volonté.

Sans doute n’est-il pas dénué d’intérêt de rappeler que certains mystiques du Tibet tentent eux aussi par simple concentration de pensée de commander le comportement des animaux…

Cette foi en la toute-puissance de la pensée est sous-jacente à certaines névroses ; ainsi n’est-il pas rare que des malades soient obsédés par un sentiment de culpabilité qui serait justifié chez des criminels ; ils ont cependant toujours respecté leur prochain ; mais en fait, ils se sentent coupables parce qu’ils ont formulé des souhaits de mort contre quelqu’un.

Chez certains aliénés, la croyance peut s’affirmer avec la plus grande netteté ; elle devient le noyau autour duquel s’organise le délire : « depuis cinq ans, écrit l’un d’eux, j’ai signalé que tous les événements cosmiques et terrestres étaient une fonction de ma pensée… Quant aux taches du soleil, il m’était venu à l’idée d’en produire, à titre de confirmation de ma thèse… ».

Eh bien, cette conviction, les fausses sciences, la partagent ; c’est une véritable idée fixe chez de nombreux occultistes : il faut, nous disent-ils concentrer sa pensée, tendre sa volonté, car elles jaillissent, alors dans le monde et réalisent leur objet. Il n’est pas rare que l’occultiste invoque l’existence d’un fluide psychique, progressant dans l’atmosphère à la manière du son ou de la lumière, capable, en tous cas, des plus tonnants exploits.

« Dans la tradition occultiste, la pensée est considérée comme l’une des forces les plus puissantes et les plus effectives en action dans l’univers » écrit le docteur Philippe Encausse, lequel se réfère d’ailleurs à son propre père, le fameux Papus : « Les idées sont les agents actifs de bonheur ou de malheur suivant l’intensité de l’émission.

Voilà une déclaration de principe fort claire, sinon très convaincante. Certaines sectes l’adoptent dans l’ordre médical : pour elles les maladies n’existent pas ; elles sont de simples tares mentales, qu’un effort de la volonté suffit à dissiper ; thèse que le docteur d’Épiney reprenait en l’étoffant : pour guérir, il faut que le malade envoie, au niveau du mal, dans l’organe atteint, des décharges obtenues à partir de la concentration de sa pensée. Au XVIIe siècle, Francis Bacon pense que, par la force de l’imagination, on peut empêcher la bière de fermenter, la crème de devenir beurre ou le lait de cailler.

La nature obéit, dit Roger Bacon au XIIIe siècle, dans son Opus Majus, lorsqu’on se représente avec force, le résultat désiré ; et les mots prononcés avec une pensée profonde, un grand désir, une bonne intention et une ferme confiance ont un grand pouvoir ; ce qui est dû à ce que la substance de l’être rationnel est alors fortement poussée à diffuser ses pouvoirs dans le corps et les substances étrangères.

Une adepte raconte comment la lecture de Science et Santé avec la clef des Écritures l’a délivrée : « Il semblait qu’une vertu sortait de ces pages, effaçant les erreurs et me fortifiant ; des hémorroïdes disparurent par la seule compréhension que j’avais à ce moment-là…

La puissance automatique de la volonté est, au demeurant, le fondement même de la magie : « la magie, écrit Maxwell, est l’expression d’une volonté forte, tendant à la subjugation d’êtres surnaturels ou à la domination de forces surnaturelles ; et Van der Leeuw : « l’homme magique se crée un monde dans lequel règne sa volonté…

Paracelse l’avait déjà dit il y a bien longtemps : « Tout ce qui est sur le plan naturel peut être changé par le pouvoir de la foi ».

Une anecdote vient ici à sa place ; elle est racontée par Frédéric Boutet et ne manque pas de saveur : « Un des plus étonnants occultistes que j’ai connus était un brave homme d’une cinquantaine d’années et qui exerçait la profession de droguiste, profession honorable, mais qu’il méprisait, car dans son opinion le seul hermétisme était digne de lui… Il était arrivé à cette conclusion surprenante que sa personnalité était spécialisée dans l’arrêt des pendules, obtenu par la force fluidique qu’il était à même de projeter. »

Dès que cet homme se trouvait en face d’une horloge, il se ramassait sur lui-même, comme en garde pour un assaut d’épée, et, le bras tendu, en un geste dominateur : « Arrête-toi… Arrête-toi ! Je le veux. » ordonnait-il à l’horloge. L’horloge ne s’arrêtait pas ; et quand le droguiste se trouvait fatigué de fasciner sans résultat le mécanisme rebelle, il reprenait une attitude normale, s’épongeait le front, puis, aigrement, constatait que des influences contraires avaient entravé le phénomène.

Toutefois, il conçut de modifier ses expériences psychiques, en les appliquant à l’humanité. Je l’avais rencontré place Saint-Michel, il me dit d’un ton mystérieux : « Voulez-vous m’accompagner dans le petit restaurant où je vais dîner ? » Je le suivis. Il entra rapidement dans l’établissement, avisa l’une des serveuses, petite campagnarde gauche et débutante, qui portait dans les bras une très haute pile d’assiettes. « En face de cette jeune créature, comme en face d’une insensible horloge, le droguiste tomba soudainement en garde, avec appel du pied et bras tendu. Il rugit : « Lâche tout ! Lâche tout !… Je le veux ! » Terrifiée la petite bonne lâcha effectivement les assiettes qui, sur le sol, se brisèrent en mille morceaux.

Le thaumaturge, appréhendé par les gérants, dut payer la vaisselle et fut jeté dehors sans ménagements. « Voyez, me dit-il avec un orgueil sans borne, voyez, sous l’influence de mon psychisme, cette fille a dû ouvrir les mains. Quel beau phénomène… Et il ajouta plein de conviction : « C’est juste ainsi que les savants de Thèbes, jadis, créaient des poux »… Car les explications des mages ne sont pas toujours lumineuses…

Assurément, il est loisible de penser que ce pauvre homme devait avoir l’esprit quelque peu dérangé ; mais, dans ce cas, il en va tout de même pour ses collègues, en haute ou basse magie, en occultisme populaire ou ésotérique…

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Informations complémentaires

Année

2010

Auteurs / Invités

Jean Piron

Thématiques

Croyances populaires, Mémoire collective, Sciences