Les erreurs de la science comme indices de sa valeur

Jean C. Baudet

 

UGS : 2010025 Catégorie : Étiquette :

Description

Le paradoxe de la science, c’est que plus elle avance, plus elle démontre sa fécondité (dans les réalisations de la technologie) et manifeste ses pouvoirs de compréhension et d’explication (par la profondeur et le caractère prédictif de ses théories), plus il se trouve des hommes, et même des hommes instruits, pour la disqualifier, pour nier sa valeur, et même parfois pour aller jusqu’à la combattre. Au temps d’Aristote, quand la science n’était encore qu’embryonnaire, mal dégagée des ratiocinations des sophistes et des divagations des penseurs sans méthode, personne n’aurait eu l’idée de mettre en doute le savoir – pourtant fort maigre – de ceux, parmi les hommes, qui savaient quelque chose, ceux que l’on n’appelait pas encore des « chercheurs scientifiques », mais qui avaient des connaissances spécialisées, médecins, architectes, ingénieurs, grammairiens, rhéteurs, philosophes. Il est vrai qu’il y avait Aristophane, qui s’était bien moqué de Socrate, mais il ne se moquait pas des savoirs positifs de son époque, mais seulement des recherches qu’il trouvait trop subtiles et vaines. Deux millénaires plus tard, au XIXe siècle, au temps de Louis Pasteur, de Charles Darwin, de Dimitri Mendéléev, et aussi d’Ernest Renan et de Victor Hugo (et de Jules Verne), la science, incomparablement plus développée qu’au temps d’Aristote, n’est encore qu’une enfant en bas âge, si on compare la physique et la biologie de cette époque avec la cosmologie relativiste, la physique des particules et la biologie moléculaire d’aujourd’hui. Mais, au XIXe siècle, aucun intellectuel sérieux ne met en doute la valeur de cette science, pourtant bien rudimentaire encore. C’est même l’époque du « scientisme », et il est piquant de remarquer qu’un Karl Marx fonde une théorie sociale en insistant fortement sur son caractère « scientifique », qu’un Sigmund Freud fonde une analyse des âmes (!) en affirmant également avec force sa « scientificité », qu’un Edmond Husserl fonde la phénoménologie pour tenter de rendre le travail des philosophes plus… « scientifique » !

Et voilà que maintenant, alors que la science est vraiment devenue un puissant système d’explications et de prévisions, elle a les peuples et certains dirigeants des peuples contre elle ! L’homme applaudit la science quand elle ne nous apprenait rien, ou presque. Maintenant qu’elle commence vraiment à « découvrir des vérités », on l’assaille de toutes parts. Au XIXe siècle, le tableau des éléments de Mendéléev est très admiré, mais n’est encore qu’une hypothèse assez spéculative. Aujourd’hui, ce tableau est justifié jusque dans ses moindres détails, et constitue la base solide de la chimie, exprimant (comme personne n’aurait pu le soupçonner au XIXe siècle) magnifiquement la structure fine des atomes. Au XIXe siècle, la biologie n’est encore qu’un ensemble hétéroclite de connaissances sur les animaux et les végétaux. Aujourd’hui, la biologie a résolu le problème de la vie, montrant que les êtres vivants ne sont que des systèmes (extrêmement complexes, certes) de réactions chimiques, dont on a fait le relevé précis, au point que l’on arrive, dans les laboratoires, à créer de nouvelles formes vivantes. Au XIXe siècle, l’astronomie est fort avancée, on connaît la marche de la lune et des planètes, mais on ne sait pas grand-chose sur les étoiles, que l’on ne connaît guère mieux qu’à l’époque de Galilée et des premières observations à l’aide d’instruments d’optique. Aujourd’hui, on a compris d’où vient l’extraordinaire énergie stellaire, on sait comment les étoiles naissent et meurent, et l’on est parvenu à mesurer l’âge de l’univers.

Mais tous ces savoirs, que l’on aurait qualifiés de « fantastiques » au temps de Jules Verne et des premiers romans d’Herbert G. Wells, ne sont rien à côté du formidable essor de la technologie, qui nous donne l’abondante énergie des centrales électro-nucléaires (inimaginables au XIXe siècle), l’extrême vitesse des TGV et des Boeings gros porteurs, et le bonheur de la « communication » grâce aux GSM et à Internet.

Et donc voilà qu’au moment où la science peut présenter au monde cet impressionnant bilan, il se trouve des détracteurs du savoir scientifique et de la recherche scientifico-techno-industrielle. Voilà que, quand la science est enfin capable de comprendre et d’expliquer, la confiance s’évanouit.

La disqualification actuelle de la science présente des aspects très divers, que je ne prétends pas signaler tous. Il y a la désaffection des études scientifiques et techniques par les jeunes des sociétés avancées, souvent dénoncée par les responsables de l’enseignement supérieur. Il y a les pratiques superstitieuses, plus florissantes que jamais. Chacun connaît son signe zodiacal, et se croit déterminé par sa date de naissance, comme le croyaient les Chaldéens il y a quatre mille ans ! Que dire de ce simple fait que le chiffre d’affaires de l’astrologie et de la voyance – à notre époque d’analyse fine de l’ADN et de connaissance des pulsars et des quasars – est supérieur, dans des pays comme la Belgique ou la France, au budget de la recherche scientifique ? Que penser des vigoureuses campagnes visant à enseigner le créationnisme dans les écoles, alors même que la théorie de l’évolution bénéficie aujourd’hui de preuves dont Charles Darwin n’aurait pas osé rêver, comme les analyses comparatives des ADN de l’homme et des singes ? Que conclure du systématique dénigrement des « experts », où l’on mélange des suspicions, hélas trop souvent fondées (collusion avec des intérêts financiers ou idéologiques) avec le ressentiment qu’éprouvent ceux qui ignorent vis-à-vis de ceux qui savent ? Et bien des débats de société révèlent, sinon un rejet de la science, au moins une ignorance fort inquiétante, qu’il s’agisse de l’énergie nucléaire et des espoirs mystiques d’une « énergie propre » (comme si la physique et la chimie n’existaient pas, et ne nous prévenaient pas qu’il n’y a pas de production sans déchets), des organismes génétiquement modifiés, du réchauffement de l’atmosphère, des médecines « douces », etc.

Et pourtant, la valeur de la science se démontre tous les jours, dans les laboratoires, et surtout dans ses « applications ». Chaque SMS représente la confirmation des équations de Maxwell (ondes électromagnétiques), la confirmation de la physique quantique de l’état solide (les microcircuits électroniques), la confirmation de la chimie des métaux (les divers alliages nécessaires pour construire un téléphone portable)… C’est même cocasse, en somme. Il y a aujourd’hui des groupes de personnes qui, avec ferveur, dénoncent la science… sur Internet, le plus « scientifique » des systèmes !

Mais au paradoxe de la science d’autant plus vilipendée qu’elle est plus assurée dans ses résultats, s’ajoute un paradoxe plus profond. C’est précisément parce que la science se trompe parfois, que l’on peut lui faire confiance !

La science n’est pas un savoir révélé ou découvert par l’intuition. C’est un savoir construit par des centaines de chercheurs, depuis Aristote jusqu’à nos jours, avec Pasteur, Darwin, Mendéléev et tant d’autres. Un savoir construit par des hommes, qui ne sont que des hommes (pas des prophètes), qui avancent péniblement, qui se trompent même parfois, et parfois lourdement, et qui même (mais fort rarement, jusqu’à présent) vont jusqu’à mentir et à tricher.

La science est un discours, comme sont des discours les religions et les idéologies. Les religions et les idéologies ne se trompent jamais. L’idée même d’erreur est étrangère à l’esprit religieux et à la passion politique. Elle est inhérente à la science. C’est parce qu’il arrive à la science de se tromper, c’est parce que les chercheurs scientifiques peuvent s’illusionner, et parfois même mentir, que la science constitue un discours incomparable. Pas un discours toujours vrai. Mais un discours toujours vérifiable !

On pourrait nous opposer qu’il y a les hérésies, qui seraient comme des erreurs du discours religieux. Mais, justement, l’hérésie ne doit pas être analysée comme une erreur, mais comme l’origine d’une religion nouvelle. Certaines hérésies sont même plus prospères que la religion dont elle provient. Les historiens savent bien que l’islam et le christianisme sont des hérésies (qui n’ont pas mal réussi) du judaïsme. Les religions commencent par être des sectes. Il n’y a pas de sectes « scientifiques », même s’il y a, en science, des débats et des controverses.

Il m’a semblé utile de rassembler, en un volume, quelques exemples d’erreurs scientifiques remarquables. Je pense que l’étude des erreurs de la science peut être aussi éclairante que l’examen de ses succès.

Bien sûr, il y a d’abord, à cet assemblage d’erreurs, un intérêt purement anecdotique, qui est parfois réjouissant. Pourquoi se priver du plaisir d’évoquer ces astronomes qui croyaient en l’existence de martiens, après la découverte de « canaux » sur Mars par l’observateur jésuite Angelo Secchi (1818-1878) ? Pourquoi ne pas sourire en lisant les mésaventures de René Blondlot (1849-1940), ce professeur de l’Université de Nancy qui, en mars 1903, découvre un nouveau rayonnement ; qu’il appelle les « rayons N » en mai 1903 ; dont il enregistre les effets lumineux par la photographie en février 1904 ; que plusieurs de ses collègues étudient de manières de plus en plus précises, jusqu’à en mesurer la longueur d’onde et les effets biologiques ; et qui, en septembre 1904, est bien contraint de convenir que les rayons N… n’existent pas !

Pourquoi ne pas « se changer les idées » en apprenant l’histoire de la mémoire de l’eau, un effet « découvert » par le biochimiste français Jacques Benveniste (1935-2004) en 1988, qui aurait permis de trouver un fondement scientifique à l’homéopathie, et qui se révèle n’être qu’une sombre histoire de manipulations truquées et d’intérêts financiers.

Mais, au-delà du divertissement, l’étude des erreurs de la science présente un enseignement méthodologique indéniable, d’abord, un intérêt épistémologique, ensuite.

Pour la pratique même de la science, il est utile de connaître quelques grandes erreurs du passé, et parfois d’un passé tout proche. Maladresse manipulatoire, erreur de raisonnement en interprétant une expérience, authentique illusion induite par un état psychique de tension particulière (l’espoir de faire une « grande découverte », comme sans doute chez Blondlot), ou même supercherie… Tous ces cas de figure se rencontrent, et doivent constamment être présents à l’esprit du chercheur sérieux.

Mais je vois surtout, dans l’étude des erreurs de la recherche scientifique, un intérêt épistémologique considérable. Les premiers penseurs de la connaissance, de Parménide d’Élée à Edmond Husserl en passant par Platon (la théorie de la réminiscence), par Descartes (le cogito fondant la certitude), par Kant (l’analyse de la raison humaine pour tenter de déterminer ses limites cognitives), ont tous prétendu résoudre la grande question du savoir a priori, c’est-à-dire par la réflexion pure.

« Que sais-je ? Que valent mes savoirs ? »

Cela a donné les admirables méditations des auteurs que je viens de citer et de quelques autres, mais aucune de ces méditations cartésiennes n’a véritablement abouti. Il faut prendre le problème par l’autre bout, et tenter une épistémologie a posteriori. C’est-à-dire qu’il faut, patiemment, étudier et comparer les « discours de vérité », les constructions humaines qui prétendent dire le vrai, et qui nous proposent des dieux et des âmes (les religions), des lendemains qui chantent (les idéologies politiques), ou des atomes, des étoiles de toutes les couleurs, et les trois forces de la physique (la science). Une telle épistémologie par l’histoire s’attachera à examiner toutes les étapes du développement intellectuel de l’humanité, et étudiera aussi bien ses errements que ses réussites. Aussi bien Paul de Tarse, Mahomet, Blondlot et Benveniste que Newton, Einstein et James D. Watson, le découvreur américain de la double hélice de l’acide désoxyribonucléique, qui nous a révélé le secret de la vie.

Cette épistémologie n’est pas achevée, parce que la science n’est pas achevée, et peut-être même est-elle inachevable. Mais elle nous donne déjà de quoi méditer, et peut-être de quoi agir, puisque des défis, une fois de plus, menacent la civilisation.

Je crois pouvoir conclure ainsi.

La science est un discours, qui prétend dire la vérité, mais qui n’a pas de réponse pour toutes les questions. C’est un discours vérifiable. Il y a, de par le monde, beaucoup d’autres discours, qui non seulement prétendent dire la vérité, mais qui proposent même une réponse définitive à toutes les questions. Ces discours sont invérifiables.

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Informations complémentaires

Année

2010

Auteurs / Invités

Jean C. Baudet

Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sciences