Les complots : sujet de la littérature populaire

Alain GOLDSCHLÄGER
Jacques Ch. LEMAIRE

 

UGS : 2006021 Catégorie : Étiquette :

Description

Si l’évocation de complots plus ou moins complexes, plus ou moins dangereux, transparaît depuis toujours dans de nombreuses œuvres littéraires, et notamment dans la matière romanesque, l’utilisation du concept de « complot universel » n’est devenue un outil narratif véritable que vers la fin du XIXe siècle. Cette image mentale s’inscrit comme un thème récurrent dans les œuvres de fiction depuis une cinquantaine d’années environ. La littérature, le cinéma, la télévision et même les jeux vidéo viennent aujourd’hui soutenir et exploiter le thème de complots multiples et de plus en plus variés.

Dans leur dénonciation de la prétendue action maléfique des Templiers, divers écrits de la fin du Moyen Âge dénoncent une conspiration totalisante menée contre l’Église chrétienne et l’étendent à l’extension spatiale maximale du monde connu à cette époque, c’est-à-dire sur un territoire s’étendant approximativement de Jérusalem au Portugal. L’interprétation complotiste ne vise pas au Moyen Âge ou à la Renaissance une transformation planétaire. L’image de la création d’un système politique et économique susceptible d’apporter le bonheur à l’humanité tout entière se fait jour (notamment dans Utopia de Thomas More en 1516), mais ne se confond pas, à l’époque de l’humanisme, avec la dénonciation d’un complot : l’instauration du communisme idéal conçu par More pour régner sur l’île d’Utopie ne procède pas de manœuvres secrètes, élaborées et imposées à la planète par une caste de conspirateurs.

Il nous paraît assez probable que, dans l’histoire, la possibilité d’imaginer le gouvernement du monde sous la forme d’une toute-puissance unique se concrétise à mesure que l’isolement des différentes parties du monde s’estompe et que le regard des hommes s’entend à embrasser la totalité de l’univers. En ce sens, la domination que l’empire britannique impose sur plusieurs continents à partir du XIXe siècle semble prouver de manière très concrète que le monde pourrait être appelé à obéir à un seul maître.

Les ferments de l’idée d’un complot mondial, ou du moins, la crainte suivant laquelle une puissante quelconque pourrait contrôler l’ensemble du territoire terrestre peuvent se lire en arrière-plan dans quelques ouvrages anciens. Il faut attendre l’extrême fin du XIXe siècle pour lire, dans Les Protocoles des Sages de Sion, brûlot écrit à Paris dans les années 1895, mais répandu dans le grand public européen et américain à partir de 1920, l’accusation visant un complot qui touche l’ensemble du monde. Les deux guerres mondiales (leur caractérisation de « mondiale » est significative) renforcent dans la conscience des citoyens un double sentiment : d’une part, les conflits sont désormais vus comme universels et impliquent l’ensemble des habitants de la planète ; d’autre part, les luttes armées engagent l’avenir du monde tout entier, et non plus les principaux belligérants. Les récits fictionnels de guerre en appellent dès lors à la sauvegarde de l’univers dans sa totalité, et non plus la préservation d’un seul pays. En outre, comme la Deuxième guerre mondiale a constitué une guerre idéologique opposant trois visions radicalement différentes de la politique et de l’organisation sociale (la démocratie, le nazisme et le communisme), le sentiment que tout conflit joue avec l’avenir éthique et politique de l’humanité s’est considérablement renforcé. On ne s’étonnera donc pas d’observer que, évoluant devant une telle toile de fond idéologique, les diverses activités artistiques aient engendré des productions utilisant des concepts globalisateurs dans lesquels la vision d’un complot universel devient plus acceptable comme donnée de base. Dans les cinq dernières décennies, comme nous allons le voir bientôt, la conquête du monde, voire des galaxies, est devenue un sujet d’une extrême banalité : aucun tyran digne de ce nom, aucun criminel de quelque envergure ne conçoit de limiter son entreprise à une action qui ne viserait pas une main mise entière sur la planète.

Le succès toujours plus grand des thématiques liées au genre de la science-fiction renforce aussi chez le lecteur le sentiment que les êtres humains doivent se considérer comme un groupe unique, porteur de valeurs humanistes appelées à être défendues face à des envahisseurs d’autres mondes. Construits selon une structure binaire, ces romans illustrent de manière lumineuse la lutte du bien contre le mal. Lecteurs ou spectateurs sont régulièrement confrontés au débat entre les valeurs politiques et sociales des humains et les intentions plus ou moins louables de personnages humanoïdes qui visent à imposer leurs vues et leurs usages sur l’humanité. En fin de course, le genre humain remporte une victoire brillante sur ses adversaires, ou doit composer avec eux et réaliser un compromis basé sur le respect mutuel.

Pour entrer dans le jeu de ce type de fiction, le receveur du récit doit d’abord accepter l’idée de l’existence d’une pluralité de civilisations ; il doit aussi entrer dans l’imaginaire du complot, où les extraterrestres sont censés conspirer en vue soumettre la planète tout entière à leurs volontés, qui ne manquent pas de se révéler agressives et sinistres. À partir de telles données, acceptées sans trop de réticence, nombre de lecteurs se montrent enclins à croire que certains éléments de notre monde complexe s’expliquent par l’action de groupes secrets qui manifestent des visées similaires à celles des êtres « venus d’ailleurs ». Ils franchissent sans trop de difficulté le fossé intellectuel qui sépare les récits de la participation d’Ovniens des histoires de la conquête de l’univers par des comploteurs vivant sur notre planète.

En matière littéraire, tout l’art du créateur réside dans sa faculté à rendre son récit le plus authentique possible, à convaincre son lecteur de la véracité de son propos, à donner à voir une représentation qui soit crédible, même si la ressemblance entre la fiction et le réel peut sembler lointaine. Autrement dit, le discours imaginaire se doit de révéler une certaine valeur, dans une ambiance de pertinence. Même si le lecteur ou le spectateur sait parfaitement qu’il a affaire à une œuvre d’imagination, fondée sur une certaine fantaisie ou sur divers éléments fictifs, il convient que le récit s’ancre dans la réalité, comprise comme plus ou moins virtuelle.

La littérature a certainement la plus longue tradition de description de complots, depuis le récit de meurtres individuels prémédités, comme dans Julius Cesar de Shakespeare, jusqu’aux narrations les plus récentes, qui imbriquent dans des tentatives de détournement du pouvoir de groupes aussi peu crédibles que les membres d’un évanescent « Prieuré de Sion » ou les sectateurs de l’Opus Dei, mouvement conservateur secret au sein de l’Église catholique, chers au romancier à succès Dan Brown. Toutefois, certains romans approfondissent divers aspects particuliers des conspirations : ces explications ont pour effet d’offrir un complément aux phantasmes des complotistes, en les rendant ainsi plus palpables, plus plausibles. Cette attitude ne signifie nullement que les auteurs adhèrent personnellement aux théories du complot universel, mais leurs écrits exploitent à fond le concept de complot, à des fins de création artistique pure. Nous voudrions brièvement passer en revue quelques cas qui nous semblent bien illustrer ce phénomène.

On se rappellera par exemple la panique indescriptible provoquée par la lecture à la radio d’une version dramatisée de War of the Worlds, de H.G. Wells, le 30 octobre 1930. L’épisode, déclamé avec une voix nouée par l’anxiété par le talentueux Orson Welles, évoquait une prétendue invasion des Martiens sur la terre. Confondant réalité et fiction, un grand nombre de personnes ont pris la fuite sur les routes ; d’autres se sont armées pour répliquer aux envahisseurs ; d’autres encore se sont cachées pour éviter de tomber dans des mains ennemies. En somme, les gens ont réagi sans l’ombre d’une question, sans le moindre esprit critique, comme si la prise de possession du monde par des extra-terrestres se déroulait vraiment. Cet épisode de la vie radiophonique américaine d’avant-guerre montre que la limite entre le réel et la création artistique n’apparaît pas toujours très distinctement à des esprits inattentifs. De même, des suggestions répétées relatives à des complots laissent quelquefois des traces indélébiles dans les esprits, même dans des consciences éveillées à la critique sur d’autres questions.

Dans 1984, George Orwell décrit un monde dans lequel ont triomphé les projets élaborés par des comploteurs partisans d’une dictature absolue. En effet, « Big Brother » contrôle tous les aspects de la vie des individus et manipule leurs émotions et leurs actions. Le lavage de cerveau se poursuit à longueur de journée et la sexualité est maîtrisée, voire interdite. Tous les éléments pratiques, émotifs, sentimentaux, même physiques, propres aux individus se trouvent codifiés et toute exception à la norme – principalement toute action ou toute pensée individuelles – subit une sévère répression. Le fait seul de tenir un journal devient un acte dangereux, punissable d’une peine en camp de concentration.

Orwell a parfaitement compris la logique articulant la pensée et les méthodes des systèmes totalitaires (nazisme ou communisme), que les complotistes attribuent volontiers au prétendu projet de domination préparé par les Juifs, les francs-maçons et les Illuminati. Le monde entier se retrouve asservi aux ordres d’un nouveau chef inconnu, mais omniprésent grâce à la technologie, omniscient grâce à sa police, et surtout omnipotent, car il a su maîtriser le langage. En créant une nouvelle langue, The Newspeak, il interdit toute expression d’une pensée claire, logique et susceptible d’entrer en opposition avec lui. The Party, autorité suprême et mystérieuse, malgré son omniprésence, a su établir le crime de libre pensée comme l’infraction la plus haineuse. L’humanité subit ainsi un dressage complet, semblable à celui des animaux, assimile sans réticence tous les slogans de la propagande et obéit sans objection à toutes les directives du Party. Sous l’action du Newspeak, la mémoire des gens s’est progressivement effacée et les leçons de l’histoire sont perdues à tout jamais. Au sein de l’intrigue, Winston, le personnage principal, a pour fonction de corriger les documents historiques afin de les mettre en correspondance avec les affirmations nouvelles du Party.

Voici précisément l’illustration parfaite de la crainte suprême des complotistes : voir l’humanité enchaînée au point de se montrer incapable de concevoir la moindre opposition. Si Orwell n’a jamais été un partisan résolu des théories du complot, son art expose toutefois avec une grande lucidité la conséquence logique de la paranoïa.

De son côté, avec Angels & Demons et avec The Da Vinci Code, Dan Brown a tapé dans le mille de la mentalité littéraire complotiste et de l’intérêt du grand public pour ce sujet. Le succès de ces deux romans a dépassé toute commune mesure dans la faveur des lecteurs pour les histoires de complot. Les thèmes abordés par cet auteur ont engendré une quantité impressionnante d’ouvrages complémentaires, qui se présentent comme des explorations explicatives des mystères évoqués dans l’un et l’autre récit : l’action destructrice des Illuminati dans le premier livre, les crimes perpétrés par l’Opus Dei, et les visées dominatrices du Prieuré de Sion dans le second.

Dans les deux romans, on observe la toute-puissance d’un groupe secret qui s’infiltre dans les cénacles les plus fermés, possède des moyens sans limites pour réaliser ses ambitions dominatrices et manifeste une volonté sans faille pour conquérir et contrôler les destinées de la planète. Le meurtre constitue le moyen le plus assuré auquel recourent les conjurés, qui tentent de cacher leurs visées destructrices jusqu’à une limite ultime, celle où rien ni personne ne peut plus contrecarrer leur entreprise. Par bonheur, le héros des deux récits, un professeur d’université dénommé Robert Langdon, va parvenir à enrayer la machination mise en place, au prix d’un courage exceptionnel (et de quelques entorses à la vraisemblance).

Distingué spécialiste en symbologie à Harvard University, Langdon voit les Illuminati qui tentent de s’emparer du pouvoir spirituel et temporel des papes au Vatican comme « the world oldest and most powerful satanic cult » : ces conspirateurs, montrés comme les  descendants directs d’une vague mouvance maçonnique révolutionnaire du XVIIIe siècle, sont censés réaliser le complot totalitaire ancestral prêté à leurs devanciers : « the obliteration of Catholicism [that] was the Illuminati’s central covenant ».

Avec, en arrière-plan, l’ombre redoutable de Satan, les deux récits entendent témoigner de la lutte acharnée entre deux forces radicalement antagonistes, qui se disputent depuis des siècles l’âme du monde. Tous les moyens, c’est-à-dire le crime, le terrorisme physique, la manipulation mentale sont utilisés de part et d’autre pour parvenir aux fins poursuivies.

Dan Brown ressasse les hantises des complotistes, mais reprend aussi leur terminologie. Il souligne que les Illuminati « took advantage of the infiltration and helped found banks, universities and industry to finance their ultimate quest : the creation of a single unified world state – a kind of secular New World Order ». L’emploi d’expressions du type New World Order, que nous avons si souvent rencontrées dans les écrits américains d’origine politique indique que Dan Brown se joue sans réticence des stéréotypes qui peuplent l’imaginaire des complotistes. S’il laisse planer une certaine ambiguïté sur la nature précise des groupes qui composent l’univers des comploteurs, il ne redoute pas de placer en tête de Angels & Demons cette note d’auteur : « References to all works of art, tombs, tunnels and architecture in Rome are entirely factual (as are their exact location). They can still be seen today. The brotherhood of the Illuminati is also factual. » Ce faisant, il amalgame des éléments indiscutables de la réalité historique (la disposition des bâtiments romains de la Renaissance ou de l’époque moderne) avec des faits franchement mythiques, comme la subsistance actuelle des Illuminati.

Les multiples discussions suscitées dans diverses sphères intellectuelles ou culturelles au sujet de l’authenticité ou de la vraisemblance des éléments fondamentaux de l’intrigue du roman doivent retenir l’attention. En tout état de cause, l’auteur joue de manière experte et éblouissante sur les ambiguïtés inhérentes à la matière Romanesque : il mélange avec une astuce consommée les références scientifiques sérieuses relatives à des faits historiques avec les inventions de son imagination sans limites. Sous le vernis d’un roman à suspens, il donne une vie nouvelle à diverses accusations anciennes de complots ourdis contre l’Église romaine. Ainsi, l’idée selon laquelle Jésus aurait pu survivre à la crucifixion et ne soit pas mort sur le Golgotha est notamment exposée dans Last Temptation of Christ, ouvrage de Nikos Kazantsaki publié en 1947 et transposé en 1988 par Martin Scorsese dans une version cinématographique qui a suscité pas mal de remous et de protestations. L’art de Dan Brown consiste à remettre au goût du jour divers jalons plus ou moins connus de l’histoire, mais en les insérant dans une continuité nouvelle et particulière, en établissant entre eux des liens de cause à effet pour le moins discutables, c’est-à-dire à construire un récit passionnant, présenté comme une vérité de l’histoire, mais parfaitement fictif. Sans en être sans doute tout à fait conscient, Dan Brown met en œuvre la technique argumentative habituelle des complotistes. Comme eux, il reconstruit les faits historiques du passé en vue d’assurer une contestable vision du présent. Comme eux, il passe les divers témoignages légués par l’histoire au peigne fin et ne retient que les éléments susceptibles de soutenir son point de vue. Comme eux, il place sa théorie dans une perspective progressive, qui envisage les effets du thème dans le futur, mais s’il recourt constamment à la technique littéraire du flash-back dans l’exposé de sa narration.

L’engouement que les romans de Dan Brown ont suscité dépasse de loin l’intérêt du lectorat habituel en quête d’un simple divertissement. Ces ouvrages tirés à des millions d’exemplaires ont engendré des controverses en sens divers. Les uns ont mis en cause l’exactitude des faits rapportés dans une optique scientifique sérieuse. Les autres ont pris prétexte des écrits de Brown pour développer à leur tour des théories tout aussi discutables, parfois même fumeuses. L’Église catholique elle-même n’a pas redouté de se jeter dans le débat, en sacrifiant à sa façon habituelle de « participer » à une discussion : elle a lancé ses anathèmes (dont, par bonheur, tout le monde fait fi) pour écarter ses fidèles de la tentation de préférer une fiction romanesque à la doctrine et aux dogmes séculaires.

Il n’est pas douteux que le succès des romans de Dan Brown procède pour une large part de l’engouement des lecteurs pour les explications par le complot. Plus l’intrigue relève d’un secret (l’Opus Dei, la franc-maçonnerie) ou d’un mystère (le Prieuré de Sion, les Illuminati) qui concernent la terre entière, plus le lectorat sera attiré. Aussi, il n’est pas inutile de redouter qu’une part plus ou moins importante du public accorde finalement une valeur d’authenticité absolue à des théories qui ressortissent pour l’essentiel de l’imagination et de la fiction.

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Informations complémentaires

Année

2006

Auteurs / Invités

Alain Goldschläger, Jacques Lemaire

Thématiques

7e art, Complotisme, Questions de société, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions

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