Les catholiques belges et la franc-maçonnerie

Hervé Hasquin
Éric de Beukelaer

 

UGS : 2012024 Catégorie : Étiquette :

Description

Préface d’Éric de Beukelaer

À propos de l’auteur

Ma première rencontre avec le professeur Hasquin remonte à plusieurs années. Ce soir-là, nous prenions ensemble parole dans un grand collège jésuite de Bruxelles. Ce qui m’impressionna d’emblée chez le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique ne fut pas tant l’étendue de sa culture ou l’aisance de son élocution. Non, ce qui me frappa avant tout, ce fut son mode de présence. Une chose transpire de sa personnalité : Hervé Hasquin n’aime pas la meute. Et il ne fait aucun effort pour le cacher. L’homme se déploie dans la vie avec autorité et liberté. J’en veux pour preuve supplémentaire le fait que ce recteur émérite de l’ULB – université fondée au XIXe siècle sur la lutte contre l’emprise ecclésiastique – demande à un ancien porte-parole de l’épiscopat de cosigner la présente préface. Ce choix m’honore. Une des raisons en est – sans doute – qu’avec Eddy Caekelberghs, je fus un des facilitateurs de la rencontre au sommet entre le cardinal Danneels, alors archevêque de Malines-Bruxelles, et Henri Bartholomeeusen, qui était le grand maître du Grand Orient de Belgique (GOB). Une première, semble-t-il. Mais il y a plus. En me choisissant, Hervé Hasquin fait place dans son ouvrage au contre-chant. En grand seigneur, il n’a pas peur de la contradiction et trouve même que celle-ci pimente la vie. Les faibles craignent le débat à visière ouverte. C’est le propre de l’homme fort – car enraciné dans ses convictions – que de respecter ceux qui ne partagent pas son point de vue. Hervé Hasquin est de ceux-là.

À propos de la franc-maçonnerie

Je ne pense pas faire un fracassant coming out en déclarant que je ne suis pas franc-maçon. C’est dès lors pour moi un exercice délicat de discourir de la franc-maçonnerie, d’autant plus que son histoire avec l’Église catholique est pour le moins conflictuelle – comme le démontre le présent ouvrage. Difficile d’échapper au reproche de parler à partir de préjugés. Ayant néanmoins été invité à quelques Tenues blanches (séances maçonniques ouvertes à un non-initié…), je me permettrai de donner ici mon appréciation avec bienveillance et franchise.

Côté positif : lors d’un repas festif faisant suite à une Tenue blanche, je me suis retrouvé à côté du Vénérable (responsable d’un Atelier maçonnique) et en face de l’ancien Vénérable. Le premier était un poète anarchiste et le second, un officier supérieur. Je ne connais qu’un seul autre milieu capable d’ainsi brasser les origines et les options politiques… la paroisse. Plus généralement, j’ai rencontré nombre de Maçons qui étaient des être dotés d’une authentique recherche philosophique, voire spirituelle. Alors oui, je préfère un authentique franc-maçon à un petit consommateur apathique et cynique.

Côté clin d’œil : depuis que j’ai assisté au décorum maçonnique, j’ai perdu tout complexe quant aux prétendus fastes de la liturgie catholique… De même, je me suis rendu compte qu’il n’y a pas que dans notre Église que se vit une certaine séparation entre les sexes… Enfin, s’il est vrai que les chrétiens ont connu de nombreuses querelles intestines, les francs-maçons les ont en cela largement imités…

Côté négatif : la franc-maçonnerie se veut une société discrète. Pourquoi pas ? Elle est également une société qui applique la préférence entre membres :

« Dans des circonstances identiques, donne la préférence à un Frère pauvre, (…) avant toute autre personne dans le besoin »,

stipulent les Constitutions d’Anderson. Je veux bien. Ce qui me dérange, c’est la discrétion plus la préférence. Imaginons un journaliste stagiaire dans un grand groupe audiovisuel où la rumeur veut (à tort ou à raison… qu’importe) que la direction compte une majorité de francs-maçons. La tentation sera grande pour ce jeune homme de chercher à devenir Maçon à son tour, en pensant ainsi avoir de meilleures chances d’être embauché. Ici, je dis : attention. (Ce passage est un extrait de l’ouvrage coécrit avec mon ami, le professeur à l’ULB Baudouin Decharneux : Une Cuillère d’eau bénite et un zeste de soufre, éditions EME, préfacé par la cardinal Danneels, ainsi que par… Hervé Hasquin).

À propos des relations entre franc-maçonnerie et catholicisme

Hervé Hasquin le note dans la conclusion de son ouvrage : je suis de ceux qui pensent qu’il existe encore un contentieux entre catholicisme et franc-maçonnerie. Entre eux, la fracture ne me semble pas qu’affective – mais également effective. Il est vrai que la Maçonnerie ne véhicule aucune doctrine officielle, mais l’anthropologie commune aux loges me paraît davantage insister sur l’autonomie du sujet, là où la vision catholique souligne la personne en relation. D’où, entre autres, les différences d’appréciations concernant le début ou la fin de vie – ce qui se répercute dans les débats sur l’avortement ou l’euthanasie. Il aurait pu en être autrement. Si l’histoire avait été différente, peut-être la franc-maçonnerie serait aujourd’hui pour les adultes ce que le scoutisme est à la jeunesse : une pédagogie de la croissance humaine, aussi compatible avec le libre examen qu’avec le catholicisme. Mais – comme l’explique l’ouvrage Les Catholiques belges et la franc-maçonnerie – l’histoire a pris un chemin qui a pollué les perceptions mutuelles. Soyons honnêtes : la frontière n’est pas à sens unique. Le discours officiel catholique rappelle l’actuelle incompatibilité entre catholicisme et appartenance maçonnique, mais l’inverse se vit également – même si c’est de façon moins explicite. En effet, si un catholique – papiste convaincu – frappe à la porte d’une loge du Grand Orient ou autre Obédience a-dogmatique, voire régulière… ses chances d’être reçu seront plutôt minces. Il existe, bien sûr, des catholiques maçons – ou des Maçons catholiques. Aujourd’hui, cela est d’ailleurs moins vécu sous le mode de la transgression que comme un panachage philosophique. Dans son livre, Hervé Hasquin rappelle ce que je déclarai à ce sujet au quotidien bruxellois Le Soir du 30 novembre 2005 :

« Nous sommes tous des fils de ce qu’on appelle ‘l’ultra-modernité’, où chacun veut bien appartenir à des réseaux, mais pas nécessairement à des blocs ».

Ceux-là se sentent-ils pleinement catholiques ? Se sentent-ils pleinement maçons ? D’aucuns me l’ont affirmé. Je n’ai pas à douter de la sincérité de leur témoignage, mais tel n’est pas mon choix.

Plutôt que de forcer une réconciliation, je me fais l’avocat du dialogue. La logique des tranchées est stérile. S’il est intellectuellement confortable de rejouer le scénario du XVIIIe siècle en ce début de XXIe siècle – les cathos considérant les Maçons comme des agents du diable et les Maçons voyant en tout catho un suppôt de « l’infâme » – cela n’est pas sans danger pour la démocratie. Le socle commun sur lequel reposent les droits de l’homme est, en effet, plus friable qu’il n’y paraît. Et, s’il existe un domaine où se rejoignent fils d’Hiram et fidèles de Rome, c’est bien celui de la confiance en la philosophie. Tant l’Église catholique que la franc-maçonnerie font confiance au pouvoir de la raison humaine et sont, dès lors, des adeptes d’une vie politique qui fasse droit au débat entre opinions contradictoires. J’en suis persuadé : les frères ennemis sont aussi parfois des alliés naturels. Ainsi, face à toute confusion entre science et foi, comme c’est le cas avec le créationnisme.

Hervé Hasquin le sait au moins autant que moi : tout dialogue rencontre sa part d’embûches. J’en veux pour preuve les lettres et mails effarés que je reçus d’honnêtes catholiques. Et ceux-là étaient encore inoffensifs, comparés aux flèches décochées par d’autres sous le couvert d’un courageux anonymat. Dans l’autre camp, je pense à ces vieux Maçons qui – en vue d’une de mes visites – décrochèrent les portraits d’anciens Vénérables morts depuis des lustres, de peur sans doute que j’aille exorciser leur tombe. Une autre fois, il me fut demandé d’arriver en loge les yeux bandés. La perspective du jeu de piste fit sourire le vieux scout que je suis, mais l’ami maçon qui m’invitait ce soir-là entra – lui – dans une « sainte » colère. Il fit savoir haut et clair que, si on ne me recevait pas en ami, il annulait tout. C’est là que je compris que le dialogue entre Maçons et cathos n’avait pas tant besoin de transgresseurs que d’apôtres de la rencontre de l’autre dans son humanité. Telle est la clef qui ouvre la porte de l’amitié. La démarche d’Hervé Hasquin, m’invitant à préfacer son livre, est de cet ordre. Un livre érudit et passionnant, que je t’invite – ami lecteur et quelle que soit ta famille philosophique ou spirituelle – à désormais découvrir.

Avant-propos d’Hervé Hasquin

« Grâce à Dieu, aujourd’hui, la guerre froide existe encore. Mais grâce à Vatican II, un grand changement a vu le jour, une Église renouvelée et ouverte aux autres est en train de naître ; il faudra encore du temps et de la patience, mais le chemin est ouvert entre un traditionalisme enfermé sur lui-même et un progressisme destructeur. L’Église de Vatican II n’est plus cette forteresse avec ses armes défensives et offensives. Elle cherche le dialogue avec les autres religions, avec le monde. […] C’est dans cet esprit que notre famille désire rencontrer l’ULB et la franc-maçonnerie. Le meilleur chemin de rencontre, c’est le respect de la Vérité, où qu’elle se trouve… »

Ainsi s’exprimait le 22 septembre 1996 le R.P. Philippe (Arthur) Verhaegen OSB dans l’homélie de la messe célébrée à l’église Saint-Hubert de Boisfort à l’occasion du deux centième anniversaire de la naissance de son illustre ancêtre Pierre-Théodore Verhaegen. Le fondateur de l’Université libre de Bruxelles, sans doute plus que toute autre personnalité, symbolise la complexité des attitudes et des situations au milieu du XIXe siècle. Catholique pratiquant, il fréquente souvent la messe dominicale dans l’église à la construction de laquelle il a œuvré. Mais il est aussi un des hommes puissants du Parti libéral et le champion d’une Maçonnerie activiste qui asticota sans ménagement l’Église catholique et son clergé, dont il devint donc, ainsi que les organisations et sociétés qu’il animait, la cible favorite. Dans les rapports souvent tendus, parfois tumultueux et même haineux entre catholiques et Maçons, il y eut un avant et un après Pierre-Théodore Verhaegen.

Sans doute la littérature est-elle déjà riche d’ouvrages qui traitent des rapports conflictuels entre l’Église catholique et la franc-maçonnerie. Mais il va s’agir dans ce livre de quitter les généralités – non pas qu’on puisse ou que l’on doive s’en abstraire –, pour analyser les caractéristiques du cas belge, original à bien des égards. D’abord, pendant près d’un siècle, les condamnations pontificales de la « secte » restent sans effet dans les territoires qui, à partir de 1830, constituèrent la Belgique indépendante. Peu après la révolution de 1830, deux mondes philosophico-religieux – l’Église catholique et la franc-maçonnerie –, deux forces politiques – catholicisme et libéralisme – vont contribuer fortement à modeler le paysage intellectuel qui s’articulera autour des deux piliers dominants de la société belge du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, la famille catholique et celle qu’on appela bientôt le « monde laïque ». Il est impossible de comprendre le degré de virulence qu’atteignit parfois l’antagonisme « catholiques-francs-maçons » sans le resituer dans le contexte très particulier de l’histoire politique et philosophique d’un pays qui au XIXe siècle fut souvent à l’avant-plan du combat pour la sécularisation de l’État et de la laïcité militante.

Certes les faits évoqués doivent aussi se lire avec l’éclairage romain et celui de l’Église universelle, certes des événements tels que les révolutions de 1848, ou l’affaire Dreyfus, ou la révolution russe de 1917, ou l’influence de l’Action française, ou l’émergence de régimes autoritaire dans l’entre-deux-guerres vont-ils laisser une empreinte, mais soyons de bon compte, les torts furent parfois partagés entre catholiques et francs-maçons, car certains « Frères », par leurs propos et comportements outranciers, soit contre la religion, soit en attribuant à la Maçonnerie, sous le prétexte de l’auréoler, une influence et des pouvoirs qu’elle n’avait pas exercés, ont alimenté à son encontre la polémique et nourri des préjugés hostiles.

Depuis Vatican II (1965), les rapports se sont en effet en partie apaisés, comme le soulignait le père Ph. Verhaegen. Mais il n’en reste pas moins vrai que l’incompatibilité entre catholicisme et franc-maçonnerie demeure pour l’Église. Le cardinal Ratzinger, devenu le pape Benoît XVI, y veille jalousement depuis 1980. Le divorce doctrinal est réel. Certes, il n’a pas empêché un certain nombre de prêtres belges de dialoguer avec des Maçons, mais cette attitude suppose que les individus aient en eux une capacité de transgression.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Éric de Beukelaer, Hervé Hasquin

Thématiques

Catholicisme, Église, Franc-maçonnerie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses