L’équation arabo-musulmane : entre préservation de l’identité et désir de modernité

Ali Aouattah

 

UGS : 2012035 Catégorie : Étiquette :

Description

La question de l’occident

Porté par l’islam, le monde arabo-musulman a connu une expansion rapide et, dans son sillage, une période de gloire que l’on a pris l’habitude de nommer l’« âge d’or islamique », et qui est traditionnellement datée entre le milieu du VIIIe siècle et le milieu du XIIIe siècle. Durant cette période, la civilisation islamique, qui s’appropria d’abord l’héritage des mondes méditerranéen et indien antiques, développa en l’espace de quelques décennies, à partir de l’an 850, une culture originale, unifiée par la langue arabe, le commerce et la religion. Présente sur trois continents, elle s’épanouit sur un espace extrêmement vaste et joua ainsi un rôle crucial dans le maintien et la diffusion des connaissances géographiques et astronomiques, ainsi que des œuvres philosophiques de l’Antiquité. Un exemple parmi d’autres de cette atmosphère est cette initiative du calife al-Mamoun (813-833) de créer une « maison de la sagesse » où des générations de traducteurs offrirent aux penseurs de langue arabe les textes majeurs de la philosophie antique, de la médecine, des mathématiques, sans oublier leurs nombreux commentateurs.

Au XVe siècle, cette aventure s’acheva et l’on assista, pour différentes raisons, au déclin de la civilisation islamique médiévale. L’illusion de la grandeur fut cependant maintenue par la reprise du flambeau, entre 1515 et 1915, par l’empire ottoman qui élargira même les frontières du monde musulman du côté de l’Europe. En réalité, et en dépit de cette façade, le monde arabo-musulman a connu un coup d’arrêt, a été sorti, pourrait-on dire, de l’histoire (à titre d’exemple, le dernier penseur digne de ce nom à s’être illustré est Ibn Khaldoun, qui a vécu au XIVe siècle), laquelle histoire se jouait ailleurs, dans un monde occidental d’abord renaissant, puis conquérant, et qui n’allait pas tarder à se rappeler aux bons souvenirs des Arabes et des musulmans. Ce fut d’abord l’expédition de Napoléon Bonaparte en Égypte en 1798, puis la colonisation à partir du XIXe siècle, deux événements qui vont confronter pour la première fois le monde musulman et l’islam a deux réalités : la puissance matérielle, scientifique et économique de l’Occident d’un côté, et sa propre infériorité et sa décadence de l’autre. Ce fut un terrible choc et un immense traumatisme pour le monde arabo-musulman et pour l’islam qui, l’un et l’autre, cessent d’être une instance incontestée. Face à lui, se dresse désormais une instance nouvelle, qui déploie les arguments de sa puissance dominatrice. Ainsi donc, la question de l’Occident s’est invitée dans les consciences, et avec elle des notions absolument inédites telles que modernité, liberté, démocratie, égalité, etc. Destitué de son règne par la modernité, le monde de l’islam vivra cette dernière d’une manière convulsive, crispée, sous le double mode de la menace et de la fascination. Depuis lors, les Arabes et les musulmans vivent un drame permanent lié à leur rapport avec la modernité.

Quelle attitude adopter ?

Sous l’impact de cette pénétration européenne, politique, économique et surtout culturelle, se forgea dans la pensée arabo-musulmane une profonde conscience du « retard » sur autrui et un sentiment d’urgence d’en sortir. Cette prise de conscience fut formulée sous forme d’un questionnement majeur : « Comment se fait-il que le monde arabo-musulman, qui avait la prééminence sur l’Occident jusque-là, soit devenu le monde de la décadence ? Comment se fait-il que l’Occident, qui n’est dépositaire après tout que d’une religion mineure, soit devenu le premier dans la hiérarchie des nations ? Comment retrouver le lustre d’antan et promouvoir une renaissance ? ». Cet ensemble de questions va animer tout au long du XXe siècle le champ de la pensée et de l’idéologie à partir duquel des courants vont se continuer afin d’y apporter des réponses. Depuis lors et jusqu’à nos jours, les intellectuels arabes ont apporté différentes réponses qui ont représenté autant de courants de pensée et de familles politiques et idéologiques. Ainsi, à la question : « pourquoi les arabo-musulmans sont-ils décadents ?», les réformistes musulmans, M. Abdou, J, E. al-Afghani, R. Rida, répondront par le fait qu’ils se sont éloignés de l’esprit de l’islam authentique, vers lequel il faut revenir pour rendre aux pays musulmans leur puissance et leur grandeur perdues ; les libéraux chrétiens, F. Antoun, S. Shumayyil, et musulmans, Taha Hussein, Lotfi al-Sayyid, par l’absence des libertés, de la démocratie, du rationalisme et du sécularisme ; le chantre du « socialisme arabe », G. Abdel Nasser, M. Aflaq, par l’accaparement des richesses nationales par une minorité qui détourne tous les moyens de l’État en sa faveur ; les nationalistes arabe, M. Aflaq, Z. Arzouzi, par la désunion des peuples arabes et leur éclatement en plusieurs entités politiques aux intérêts divergents ; les islamistes, H. El Banna, S. Qotb, par l’abandon du « gouvernement du Dieu » au profit du gouvernement des hommes et par la préférence des lois positives aux lois divines ; les rationalistes, M. Abid al-Jabir, M. Arkoun, F. Zakariyya, par l’extinction de la rationalité arabe au profit d’une raison dogmatique, figée, passéiste.

En fonction des époques et des contingences politiques, chacun de ces courants a été plus ou moins dominant, les autres s’exprimant alors à la marge. En dépit de leur diversité, nous pouvons cependant relever un trait commun, qui les traverse tous et qui est nourri par le rapport convulsif d’emblée engagé avec la modernité. De sorte que, à quelques exceptions près, la majorité des penseurs, des intellectuels et des idéologues, partagés entre fascination et répulsion vis-à-vis de l’Occident, vont choisir la voie de la recherche, en eux-mêmes, des raisons de leur faiblesse, au lieu de rechercher les secrets de la puissance de l’Europe en Europe elle-même. Ce qui, dans l’ensemble, leur a interdit la perspective de penser le phénomène de la modernité en termes de rupture avec leur passé, ayant opté plutôt, d’une façon utopique et mythique, pour le renouement d’avec ce passé (religion, patrimoine culturel, hauts faits de l’histoire arabe) à partir duquel s’opérerait la renaissance. Cette démarche se retrouvera aussi bien chez les modernistes et les progressistes qui convoqueront des figures (par exemple Averroès) ou des doctrines (les mutazilites) pour prétendre penser une modernité qui partirait de l’intérieur ; que chez les adeptes de « l’islam est la solution » qui, en prônant un retour à la charia, font comme si la période d’extension européenne et occidentale dans les pays musulmans était close et qu’on pouvait, ce qui est un leurre total, fermer la parenthèse et revenir à la situation antérieure.

La situation actuelle

Nous disions plus haut qu’en fonction des époques, chacun de ces courants a été plus ou moins dominant. Sans être le seul à monopoliser la scène idéologique arabo-musulmane contemporaine, nous pouvons affirmer que le courant islamiste est celui qui se fait actuellement le plus agissant. Face à une « modernité » frustrante et menaçante, face à la crise économique des pays arabes, face aux multiples échecs, tant idéologiques (arabisme, socialisme) que militaires, face au sentiment permanent d’inauthenticité et d’infidélité à soi, sa proposition d’un islam protecteur et identitaire, d’un islam comme solution et comme ultime recours, semble recevoir un accueil favorable auprès des masses désabusées. De sorte que les courants islamistes sont devenus des acteurs incontournables de la scène politique et idéologique du monde arabe. À la suite des révolutions arabes et à la faveur des élections organisées ici et là, des partis islamistes sont arrivés en tête et participent dorénavant à la gestion politique.

L’arrivée au pouvoir, par des voies démocratiques, de partis longtemps interdits, est un fait inédit dans l’histoire contemporaine du monde arabe. Cette nouveauté, et l’inquiétude qui lui est inhérente en rapport avec les véritables intentions de ces partis, a fait ressurgir les anciennes, mais néanmoins toujours vivaces, questions du rapport entre modernité (politique, sociale, religieuse) et le désir de sauvegarder une identité religieuse et culturelle propre. Mais si le processus démocratique et pluraliste finit par s’enraciner, ce sera sur le plan religieux tout profit pour le débat sur l’islam et sur sa modernisation. Les questions ne manquent pas : quel rapport sur le plan politique, entre la loi des hommes et la loi de Dieu ? Que faut-il entendre par charia, loi immuable et appliquée selon la tradition, ou ensemble de règles juridiques susceptibles d’être réinterprétées et adaptées, ou encore principe spirituel et éthique, sans prétention normative ? Quel type d’État, islamique selon la vision salafiste, civil selon celle des laïques, ou encore civil avec un référent islamique selon certains penseurs et leaders religieux ? Si l’identité religieuse est une donnée essentielle de l’éthos musulman, comment se l’approprier et la réformer dans le sens d’une ouverture pacifique sur le monde et non d’un repli identitaire ? Comment répondre aux questions des sociétés musulmanes travaillées par une aspiration générale à une « réislamisation » sous de nouvelles formes, et relever le défi posé par les avancées d’une modernité qui impose une reconsidération de la nature et de l’identité de l’homme islamicus ? Comment sortir de la stérilité civilisationnelle qui affecte le monde arabo-musulman, adapter l’islam à son contexte nouveau et sortir de la situation qui prévaut depuis quelques décennies, celle d’un islam occulté par l’islam politique ? À l’évidence donc, le devenir de la pensée musulmane (interprétation des textes fondateurs, pensée politique et sociale issue de l’islam) sera, aujourd’hui plus que jamais, un enjeu clé dans les pays arabo-musulmans, et pour la première fois, bénéficiera d’un climat potentiellement favorable pour son déploiement.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Ali Aouattah

Thématiques

Identités culturelles, Islam, Islamisme