Léon Bourgeois ou la naissance du solidarisme

Laurent KUPFERMAN

 

UGS : 2018005 Catégorie : Étiquette :

Description

Pour tout vous dire, j’ai découvert Léon Bourgeois lorsque je suis entré au chapitre du rite français qui s’appelle Solidarisme Léon Bourgeois. Comme je suis d’une nature un peu curieuse, je suis allé voir qui était ce personnage et j’ai découvert que c’était, d’abord, le seul franc-maçon français à avoir reçu le prix Nobel de la Paix. Je me suis demandé pourquoi il n’y avait même pas un Temple qui porte son nom, alors que certains portent des noms tout à fait prestigieux. On pourrait quand même consacrer le seul franc-maçon français qui détient un prix Nobel de la Paix. Il était aussi président de l’Assemblée nationale, président du Sénat, il est fondateur de la Société des Nations et il est, effectivement, avec Célestin Bouglé qui par ailleurs, lui, est encore plus tombé dans les oubliettes de l’histoire, qui n’a plus rien. Célestin Bouglé était l’un des plus grands intellectuels de l’entre-deux-guerres, il était directeur de l’École normale supérieure. Il est le fondateur de la sociologie, pas de la sociologie telle qu’on la connaît aujourd’hui, mais de la sociologie d’origine qui plus intéressante. Célestin Bouglé et Léon Bourgeois ont pensé une doctrine qui s’appelle le solidarisme.

Le solidarisme émerge un moment qui ne lui est pas favorable. Il émerge à un moment où le socialisme s’impose d’un point de vue politique. Il existe la version la plus marxiste avec la révolution bolchevique en Union soviétique. Il y a également la version jaurésienne, plus moderne, mais qui empêche l’émergence de la doctrine du radical-socialisme qui est le solidarisme.

Évidemment, il est vrai que le solidarisme est une forme de libéralisme social – ou de social-libéralisme – il faut dire les choses comme elles sont, et de toute façon, c’est ce que revendique Léon Bourgeois. Léon Bourgeois n’est pas un idéologue : il pense que le libéralisme pur et dur, ça ne fonctionne pas parce que ça crée des inégalités et que ça laisse sur le côté des femmes et des hommes qui sont impactés. L’idée du ruissellement, même si elle est plus tardive, elle date des années 1870, mais elle est en germe dans le laisser-faire du libéralisme. Cette idée ne peut pas fonctionner. Léon Bourgeois a une formule assez juste : il pense que l’homme est un être de raison et qu’en cela il est dans cette idée de conscience de vrai, c’est-à-dire qu’il va vers le bien. Pour nous, humanistes, cela ne peut que nous parler même si ce n’est pas une réalité, tous les jours, constatée. Si nous, nous ne croyons plus à cette idée d’amélioration de l’humain, alors on peut tout de suite raccrocher les outils et aller boire un verre sans travailler.

Léon Bourgeois pense aussi que le bien ne peut être réalisé que par le vrai, mais que le vrai n’a de prix que si sa réalisation contribue au bien. En clair, parce que c’est une idée un peu trop philosophique, pour moi dans la traduction complète, littérale, c’est que la santé, la protection sociale, l’éducation ont un coût réel et important, mais qu’elles n’ont pas de prix. C’est ça, la doctrine du libéralisme, c’est aussi ce que l’on appelle le fameux « contrat », le « quasi-contrat ». L’Homme (les hommes et les femmes, les citoyennes et les citoyens) naît avec des droits : le droit à l’éducation, le droit à la protection contre les accidents de la vie, le droit à la liberté d’exercice démocratique. Mais aussi avec des devoirs qui sont de transmettre au travers de l’impôt, et notamment l’impôt sur le revenu, dont Léon Bourgeois est un défenseur. Et Léon Bourgeois perdra la présidence du Conseil, parce qu’au Sénat il sera mis en minorité sur la loi de l’impôt sur le revenu. Il est le seul président du Conseil à avoir démissionné parce qu’il avait été mis en minorité devant la Chambre haute. Cela prouve qu’il avait un sens de l’éthique, peut-être un peu excessif, d’après Georges Clémenceau –, mais Clémenceau ne trouvait grâce qu’aux yeux de Clémenceau. Il y a cette dimension qui est purement républicaine, c’est-à-dire qu’en travaillant sur le livre, avec Jean-Louis Debré, on s’est rendu compte que beaucoup d’hommes et de femmes politiques, notamment ces derniers temps, brandissaient l’étendard de la République sans finalement en connaître les principes.

La République, si on veut un peu la définir, c’est, évidemment, 1789 :

« Les hommes naissent libres et égaux en droits », cela veut dire que les hommes ne sont plus déterminés par leur naissance, mais ont la capacité de s’émanciper de leur milieu d’origine ; mais, en 1789, c’est une idée philosophique théorique. Dans la réalité pratique du citoyen, il n’y a rien, l’exercice démocratique est censitaire jusqu’en 1848. Pour voter, le suffrage universel est relatif, parce que masculin, et n’arrive qu’en 1848.

Ensuite l’éducation, qui est quand même le levier pour sortir de son milieu d’origine, pour celui ou celle qui en a le désir et les moyens, ne devient laïque, gratuite et obligatoire qu’en 1879. Là, la République progresse un peu, l’idée, la praxis républicaine.

Laïque, parce qu’il fallait faire sortir l’éducation du giron des congrégations.

Gratuite, parce qu’il fallait qu’elle soit accessible à tous.

Obligatoire, parce que jusqu’en 1906, il n’y a pas de jours de congés payés… les enfants travaillaient, les femmes travaillaient, les hommes travaillaient. Jusqu’en 1879, les hommes et les enfants travaillaient jusqu’à onze heures par jour, sept jours sur sept.

On oublie souvent de préciser que c’est cette loi sur l’enseignement laïque gratuit et obligatoire qui a permis de soustraire l’enfant à la pression économique. Ce que l’on oublie également de dire souvent sur la République, c’est qu’elle est démocratique, laïque à partir de 1879 jusqu’au point de 1905, qui est l’acte de séparation de l’Église et de l’État : comme un acte de divorce. Le mot « laïcité » n’est pas écrit dans la loi de 1905, mais c’est l’acte qui constate le divorce entre les Églises et l’État et qui met fin à l’intervention structurelle des Églises dans la vie de la cité. Il en reste encore, mais il n’y a plus d’intervention comme à l’époque où les congrégations dirigeaient l’enseignement, l’évêque d’un trait de plume pouvait révoquer l’instituteur. Les rabbins, les curés et les pasteurs étaient d’office instituteurs sans passer de diplôme. Il faudra attendre les lois républicaines de la IIIe République pour que cesse tout cela.

Voilà la base sur laquelle s’appuie Léon Bourgeois : c’est la base du républicanisme de la IIIe République.

Ce qui a été effleuré du bout des lèvres dans la IIe République, notamment dans celle du gouvernement provisoire de 1848, qui, bien sûr, abolit l’esclavage, mais qui, aussi, commence à prendre la mesure de la question sociale qui est prégnante dans la vie républicaine, mais qui n’est pas toujours prise en compte. Cette idée, dans la république jusqu’en 1848, que seule la liberté suffit, et que la liberté va tout régler, se heurte à la réalité, qui est, depuis la révolution industrielle, le sort des classes les plus défavorisées. Il faudra attendre les premières « mesurettes », en 1848, que le gouvernement provisoire –, c’est celui qui travaillera le plus dans la IIe République, après la IIe République se transformera lentement en un régime césarien, puis impérial –, sont posées par ce que l’on appelle la Commission du Luxembourg. La IIe République expulse les sénateurs et met à la place deux personnes qui sont l’ouvrier Albert –, que l’on a un peu oublié et qui est pourtant un personnage très engagé –, et Louis Blanc qui président aux travaux de la Commission du Luxembourg qui est le prélude à l’histoire du droit social. C’est vraiment le tout début, mais ce n’est pas rien parce que cela éveille les consciences. Cela aboutira aux ateliers nationaux qui ne sont pas un très grand succès –, il faut bien le dire –, mais ils permettent à des familles de sortir de la misère provisoirement et qui éveille le début de la conscience républicaine sur la question sociale.

Avec l’avènement de Louis Napoléon Bonaparte, la question sociale, évidemment, régresse, bien qu’il ne soit pas non plus un affreux fasciste. C’est un personnage que l’on ne peut pas glorifier, mais, dans la droite, ce n’est pas le personnage le plus hostile à la question sociale. Le livre de Louis Napoléon Bonaparte sur l’extinction du paupérisme est un peu artificiel. Néanmoins, il permet de maintenir une certaine conscience sur la question sociale. Il faudra attendre la chute du régime impérial, le 4 septembre 1870, pour que la question sociale réémerge de manière un peu tragique au travers de la Commune de Paris en 1871.

Même si je ne suis pas de ceux qui idéalisent l’intervention de la maçonnerie pendant la Commune, je pense que la Maçonnerie est intervenue en force tampon pour éviter des querelles fratricides. Elle n’y arrivera pas, mais elle aura au moins essayé.

Il n’empêche que le cœur doctrinal de la Commune de Paris, en 1871, c’est le programme de la IIIe République. Tout cela arrive très vite, très fort et cela a comme toujours un effet antagoniste. C’est pourquoi les élections, après la Commune de Paris, portent au pouvoir un régime extrêmement réactionnaire, celui du maréchal de Mac Mahon. Le maréchal de Mac Mahon supprime de manière abusive tous les acquis qui avaient été portés par les précédentes révolutions : il supprime Marianne, il interdit La Marseillaise, il supprime la liberté de la presse… C’était un personnage très sombre et pas très républicain. Il souhaitait rétablir la monarchie avec une préférence pour les Bourbon, il se dit que le comte d’Artois aurait refusé le drapeau républicain. Il se trouve que, par les hasards de l’histoire, aux élections municipales de 1876, les républicains prennent le pouvoir et, par la suite, ils prennent le pouvoir aux élections de l’Assemblée nationale où émerge Léon Bourgeois.

Léon Bourgeois est né en 1851, dans une famille républicaine. Il fait d’abord du droit, ensuite il est volontaire dans l’armée pour lutter contre l’armistice. Il veut continuer la guerre, comme beaucoup de républicains et notamment Gambetta, mais il incarne surtout les nouvelles élites républicaines. Lorsque Louis-Philippe est arrivé au pouvoir, il récuse l’ensemble des élites militaires, l’ensemble des élites politiques, l’ensemble des élites diplomatiques et il a puisé dans le vivier bonapartiste.

Au moment où la République arrive au pouvoir, elle cherche, plutôt que de renvoyer les personnages éminents, dans les « nouvelles classes », des personnes qui peuvent diriger le pays et Léon Bourgeois est l’une de ces personnes bien formées. Il a fait des études de droit et il est passionné de la chose publique. Léon Bourgeois est nommé préfet de la Marne et il se mariera avec une champenoise dont les parents étaient viticulteurs. Il deviendra sénateur, puis député de la Marne et il décédera dans la Marne. Cette rencontre avec la Marne sera quelque chose de très fort dans sa vie. Il devient préfet de Paris après la Commune, ce qui n’est pas négligeable comme fonction : il doit représenter l’État dans une ville qui a lutté contre l’État.

Il faut se rappeler que la Commune fait –, un peu mythiquement selon moi –, consensus, mais, à l’époque, les Républicains étaient « vent debout » contre la Commune. Gambetta a une très opportune extinction de voix : il part dans le sud de la France d’où il ne revient qu’une fois que le sale travail a été fait par tiers et les armées versaillaises, et il n’est pas le seul. Les icônes républicaines de l’époque sont contre la Commune, parce qu’elle met en danger l’ordre républicain.

Léon Bourgeois arrive dans cette époque un peu trouble et le parti radical-socialiste est confronté à un problème : il n’a pas de corps doctrinal. D’un côté, il y a le libéralisme et de l’autre côté, il y a l’émergence du socialisme. Le parti radical a quelques élus et compte dans ce moment politique. C’est ainsi qu’il demande à Léon Bourgeois de penser à ce que pourrait être le corps doctrinal du radical socialisme et, avec Célestin Bouglé, il pense, il crée le solidarisme.

Le solidarisme, c’est cette idée que les hommes et les femmes, en tant que citoyens et citoyennes ont des droits : le droit à l’éducation, le droit à la protection contre les accidents de la vie… Il estime que ces droits doivent être financés par l’impôt sur le revenu. Et, à ce sujet, il y a une forte opposition entre les socialistes et les solidaristes, car les solidaristes sont contre la lutte des classes : ils ne sont pas contre le constat, ils sont contre le fait de maintenir la lutte des classes, ils essayent de trouver les voies et les moyens de la réduire. On peut trouver cela naïf, mais c’est leur désir. Les solidaristes sont pour la propriété individuelle et contre la propriété collective. Non pas qu’ils y soient structurellement opposés, mais ils pensent que la propriété individuelle est un moteur pour les hommes et les femmes, pour se construire. C’est une différence doctrinale assez frontale, à l’époque, entre ces trois composantes – les jaurésiens, les communistes, les solidaristes – du camp du « progrès ». Dans le camp du progrès –, je vais ajouter une composante, même si elle ne fait pas plaisir –, les légitimistes, les monarchistes, les ultracatholiques étaient ouvriéristes. Il existe de magnifiques phrases du comte Villeneuve-Bargemon qui sont, quand on les lit aujourd’hui, très engagées.

Parmi celles et ceux qui essayent de faire émerger la conscience sociale

Pourquoi Léon Bourgeois tombe-t-il dans les oubliettes de l’histoire ? Mon hypothèse c’est qu’à ce moment-là de l’histoire, la doctrine radicale ne peut pas exister, il n’y a pas de place politique pour elle. C’est-à-dire que le socialisme monte en puissance et que Léon Bourgeois est, peut-être, celui qui a eu raison trop tôt, parce que le socialisme poussé dans sa forme la plus marxiste, c’est un échec, il ne faut pas se raconter d’histoire.

Le socialisme dans sa forme plus « légère », en France, refuse d’évoluer et on constate l’assomption électorale que cela a donné. D’un autre côté, le libéralisme ne fonctionne pas non plus. On voit bien, à travers le monde, que le libéralisme crée des richesses, mais pour qui ? Nonante-neuf pour cent des richesses sont concentrées dans un pour cent de la population. Ce n’est pas ce que l’on pourrait appeler une politique éthique et vertueuse !

Il y a une forme de modernité dans la pensée de Léon Bourgeois et je pense que cette modernité on pourrait la lui reconnaître parce que je pense qu’il apporte une réponse qui très éthique parce qu’elle est réaliste et parce qu’elle s’occupe de celles et ceux qui sont les plus fragilisés dans un monde qui est extrêmement violent. Je pense que la réponse solidariste est une solution. Bien sûr, il faudrait l’améliorer, il faudrait la moderniser ; elle n’est pas complètement en phase avec notre époque.

Cent vingt ans après, la doctrine du solidarisme mériterait un peu plus d’intérêt.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Laurent Kupferman

Thématiques

Franc-maçonnerie, Penseurs et société, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses

Année

2018