L’école au défi de la neutralité

Nadia GEERTS

 

UGS : 2013039 Catégorie : Étiquette :

Description

L’école… Des bancs, de la craie, des cours de récréation, salles de gymnastique, cahiers, peintures, lignes du temps. Mais encore, mais surtout, des milliers d’élèves et d’enseignants. Autant d’individualités porteuses de convictions politiques, de croyances religieuses, de positionnements idéologiques rassemblées au sein d’un espace neutre. C’est du moins ce que la Fédération Wallonie-Bruxelles, anciennement Communauté française, proclame depuis 1994 par le biais du décret définissant la neutralité de l’enseignement de la Communauté française.

Neutre, mais encore ? À première vue, c’est fort simple : « Dans les établissements d’enseignement organisés par la Communauté, les faits sont exposés et commentés, que ce soit oralement ou par écrit, avec la plus grande objectivité possible, la vérité est recherchée avec une constante honnêteté intellectuelle, la diversité des idées est acceptée, l’esprit de tolérance est développé et chacun est préparé à son rôle de citoyen responsable dans une société pluraliste. »

Un examen plus approfondi du texte décrétal, mais aussi de la réalité scolaire, démontre cependant que ce texte ne va guère plus loin qu’une louable déclaration d’intentions assortie, tout de même, de quelques balises aussi fondamentales que – du moins espérons-le – évidentes : sauvegarde des droits de l’homme, respect de l’ordre public, refus du prosélytisme et du militantisme.

Ainsi, chaque année, les enseignants doivent-ils bricoler, particulièrement lorsqu’il s’agit d’articuler le respect des convictions religieuses de leurs élèves (ou des parents de ceux-ci) avec les exigences de la vie de la classe : refus de la mixité lors de certaines activités, contestations de certains points du programme scolaire, revendications d’adaptations des repas aux prescrits religieux, voilà autant d’exemples fréquents de situations face auxquelles l’enseignant se retrouve souvent bien seul, nul décret ne lui disant comment traduire le principe de neutralité sur le terrain de la classe.

La chose est d’autant plus complexe que la Belgique oscille, en matière de neutralité, entre deux conceptions antagonistes de la gestion de la diversité convictionnelle : d’une part, une neutralité « inclusive » considère que la neutralité consiste à accueillir les différentes sensibilités convictionnelles sans en privilégier ni en discriminer aucune. Selon cette optique, l’élève est accueilli dans sa dimension non seulement d’apprenant, mais aussi d’individu porteur de convictions diverses auxquelles il importe de témoigner une certaine considération. C’est très exactement ce que fait l’école officielle lorsqu’elle organise des cours de religion et de morale non confessionnelle dans un souci d’ouverture aux élèves, perçus comme porteurs – ou non – de croyances religieuses. D’autre part, une neutralité « exclusive », d’inspiration républicaine française, considère que la neutralité ne peut être atteinte qu’en reléguant les sensibilités convictionnelles dans la sphère privée pour n’accueillir, au sein de l’école officielle, que de futurs citoyens, dont l’éventuelle dimension religieuse n’a pas à intéresser l’école, creuset républicain dans lequel les différences ne sont pas mises en exergue, mais abolies. C’est très exactement ce que fait l’école officielle lorsqu’elle interdit le port de signes religieux dans son enceinte, suivant en cela une tendance qui se généralise d’ailleurs également dans l’enseignement confessionnel catholique.

De quel modèle s’inspirer alors lorsqu’un élève refuse d’étudier la théorie de l’évolution, car contraire au récit religieux de la Création ? Enseigner à égalité les différentes « théories », au mépris de la non-scientificité avérée de certains ? Ou s’en tenir à l’état actuel des connaissances scientifiques, en faisant fi des éventuelles accusations d’irrespect et d’intolérance pour tel ou tel livre sacré qu’une telle attitude ne manquera pas de susciter chez certains enfants – ou parents – pour qui la religion fait office de science ?

De quel modèle s’inspirer encore lorsque la religion est invoquée pour refuser (le plus souvent à des filles, soit dit en passant) des activités sportives, des séjours résidentiels ou d’autres activités considérées comme contraires à une vision religieuse étroite de la décence ?

Les uns, partisans d’une neutralité inclusive inspirée du modèle anglo-saxon de gestion de la diversité, considèrent qu’il est préférable d’accorder des dérogations ou d’aménager la vie scolaire pour mieux tenir compte de la sensibilité religieuse de certains. Leurs raisons peuvent être pragmatiques, comme lorsqu’ils jugent que tout est préférable au risque de déscolarisation qu’entraînerait une attitude intransigeante, ou de principe, lorsqu’ils estiment qu’il y a une forme d’impérialisme culturel à imposer à tous un rapport à l’autre, au corps, au savoir, indubitablement occidentalo-centré.

Les autres, partisans d’une neutralité exclusive trouvant son inspiration dans la laïcité « à la française », estiment au contraire qu’il serait à la fois dangereux et impraticable de faire droit aux particularismes religieux : dangereux, car cela entraînerait inévitablement l’effondrement d’un monde commun de normes et de valeurs dont l’école a précisément pour mission de fournir les clés ; impraticable, car l’ouverture à des revendications particularistes entraînerait inévitablement d’autres revendications en cascade, faisant à terme de l’école une infernale et ingérable tour de Babel.

La réponse au problème est de toute évidence très éloignée de toute recette de cuisine. Mais la Fédération Wallonie-Bruxelles et, plus largement l’État belge, ne pourra éternellement reléguer aux oubliettes la question de la gestion de la diversité convictionnelle : au-delà des belles déclarations d’attachement à la multiculturalité, à l’interculturalité, à la diversité, au respect et à la tolérance, nous aurions tout à gagner, tous, à savoir enfin si la religion est, de droit, la bienvenue à l’école, ou si elle doit être laissée au vestiaire. Tout à gagner aussi, sans doute, à ce qu’une réflexion approfondie soit menée en amont sur la distinction entre culture et religion : trop souvent en effet, l’argument « culturel » sert de cache-sexe commode à une conception du religieux parfois franchement intégriste, qui n’est en définitive rien d’autre qu’un refus de la culture. Pensons à cet égard aux talibans interdisant la musique, la danse, le chant, le cinéma, et j’en passe.

L’existence de multiples cours de religion dans l’enseignement officiel, mais aussi le financement public d’un enseignement confessionnel, ou un calendrier scolaire faisant la part belle aux fêtes religieuses chrétiennes, donnent à penser que la séparation entre le politique – et en premier lieu, ici, l’école – et le religieux n’est pas encore acquise en Belgique. Pourtant, il est illusoire de penser que l’on pourra lutter contre l’immixtion d’un religieux perçu comme exotique – islam, pentecôtisme, témoins de Jéhovah,… – à l’école sans toucher peu ou prou aux privilèges historiques du pilier catholique. Car si une chose est sûre, quelle que soit la définition qu’on en donne par ailleurs, c’est que la neutralité consiste, pour l’État ou l’institution qui y est contraint, à ne favoriser ni ne discriminer aucun courant convictionnel. Chiche ?

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Nadia Geerts

Thématiques

Cours de religion, Créationnisme, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses