Description
L’important n’est pas que la femme soit chrétienne, juive, musulmane, athée, voilée ou non. L’important est qu’elle soit reconnue comme une conscience libre, une présence vivante, une puissance de création irréductible à la propriété d’un clan, d’une religion, d’un mari, d’un frère ou d’un État. Tant que la femme sera définie d’abord par la place qu’un ordre patriarcal lui assigne, aucune civilisation ne pourra prétendre être véritablement humaine.
Le patriarcat a toujours craint la femme libre précisément parce qu’elle porte en elle une puissance de vie que les systèmes de domination doivent contrôler pour survivre. Depuis des millénaires, les religions, les morales et les pouvoirs politiques ont cherché à réglementer son corps, ses désirs, sa sexualité, ses vêtements, sa parole. L’histoire des civilisations ressemble trop souvent à celle d’une immense police des corps féminins.
Cette réalité a resurgi tragiquement au grand jour en Iran avec l’assassinat de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022. Âgée de vingt-deux ans, elle fut arrêtée à Téhéran par la « police des mœurs » iranienne – officiellement chargée de faire respecter les règles vestimentaires imposées aux femmes au motif que quelques mèches de cheveux dépassaient de son voile. Selon de nombreux témoignages et rapports, elle fut violemment battue durant sa détention avant de mourir quelques jours plus tard. Sa mort provoqua une immense vague de révolte en Iran et dans le monde entier sous le slogan « Femme, Vie, Liberté[1] ».
Des milliers de femmes retirèrent publiquement leur voile, défiant un pouvoir théocratique qui fait du contrôle du corps féminin l’un des piliers de son autorité. L’affaire Mahsa Amini révéla brutalement ce que dissimule la police patriarcale des corps : non une simple question de vêtement ou de tradition, mais un système de domination où le corps de la femme devient un territoire politique soumis à la surveillance, à la culpabilisation et à la violence d’État.
Le voile prend alors une signification qui dépasse largement le simple vêtement. Il devient le signe visible d’un ordre symbolique où la femme est sommée de porter sur elle la responsabilité du désir masculin. Ce n’est plus l’homme qui apprend à maîtriser ses pulsions, c’est la femme qui doit disparaître partiellement du regard public afin de ne pas troubler un ordre patriarcal fondé sur la domination masculine, le contrôle moral du corps féminin et l’idée selon laquelle la femme doit adapter son apparence aux normes imposées par la religion ou la communauté. Le corps féminin devient ainsi un territoire placé sous surveillance.
Voilà la véritable violence du voile lorsqu’il est imposé : il suggère que la femme est d’abord une tentation, un danger, une source possible de désordre. Il inscrit dans l’espace public une asymétrie fondamentale entre les sexes. L’homme demeure sujet regardant ; la femme devient objet à cacher. Derrière le discours de la pudeur se profile souvent une vieille méfiance envers la liberté féminine.
Certes, certaines femmes revendiquent librement le port du voile. Et nul ne peut nier leur droit individuel à choisir leur apparence. Mais il faut encore se demander ce qu’est un choix lorsque toute une culture, toute une pression familiale, communautaire ou religieuse enseignent depuis l’enfance qu’une femme respectable doit se couvrir pour mériter considération. La servitude devient parfois si ancienne qu’elle finit par emprunter le langage de la liberté.
Il faut également reconnaître qu’en Europe, le voile ne peut être réduit à un simple accessoire vestimentaire neutre ou anodin. Pour beaucoup, il évoque aussi l’univers politico-religieux d’où il provient : celui de sociétés où des femmes sont encore emprisonnées, battues, répudiées, vitriolées, voire violées, mariées de force ou assassinées au nom de prescriptions religieuses. Les images venues d’Afghanistan, d’Iran, d’Algérie ou de certains territoires dominés par l’islamisme radical ont profondément marqué les consciences européennes.
Le voile apparaît alors, qu’on le veuille ou non, comme le signe visible d’un ordre moral qui assigne la femme à la discrétion du corps et à une forme de surveillance masculine exercée au nom de la pudeur. Il rappelle aussi l’idée que la femme honorable serait celle qui demeure conforme aux attentes de sa communauté religieuse au risque d’être marginalisée si elle s’en affranchit. Derrière cette logique se profile souvent une volonté de contrôle du corps féminin nourrie par la peur qu’une femme pleinement autonome, libre de ses choix, de ses désirs et de ses relations échappe à l’autorité masculine ou aux normes collectives établies.
Dans ce contexte, son port dans les sociétés européennes peut être perçu non seulement comme l’importation d’une coutume issue de structures patriarcales étrangères aux traditions émancipatrices modernes, mais parfois aussi comme une affirmation identitaire ou une provocation – intentionnelle ou non – face aux valeurs de liberté, d’égalité entre hommes et femmes et de laïcité. Même lorsqu’il est revendiqué individuellement, le voile continue souvent d’enfermer symboliquement la femme dans une appartenance communautaire où son corps demeure chargé d’une signification morale et religieuse particulière que l’on n’impose pas aux hommes avec la même intensité.
Le paradoxe est alors cruel : présenté comme un choix personnel, cet accoutrement contribue malgré lui à banaliser dans l’espace public un imaginaire où la femme respectable serait celle qui se couvre, s’efface ou dissimule une partie de son corps, sa féminité, afin de se conformer aux exigences d’un ordre fondé sur le contrôle social des femmes. Or, derrière ce symbole se trouvent aussi des réalités tragiques que l’Occident feint parfois d’oublier : des femmes battues, emprisonnées, humiliées, fouettées ou assassinées parce qu’elles refusent précisément de porter ce voile ou contestent l’autorité masculine qui l’impose. De l’Afghanistan à l’Iran, des millions de femmes vivent encore sous la menace permanente d’un appareil moral, policier et religieux qui transforme leur simple chevelure en faute publique.
L’histoire de Malala Yousafzai[2] rappelle que le combat pour la liberté des femmes dépasse largement les frontières de l’Iran. En octobre 2012, alors qu’elle n’a que quinze ans, cette jeune Pakistanaise est atteinte d’une balle dans la tête par des talibans pour avoir osé défendre le droit des filles à aller à l’école. Elle survivra miraculeusement à cette tentative d’assassinat, poursuivra son engagement et deviendra, en 2014, la plus jeune lauréate du Prix Nobel de la paix. Son histoire illustre avec une force bouleversante qu’une idéologie totalitaire commence souvent par vouloir réduire la femme au silence, contrôler son corps, son savoir et sa parole.
Cette permanence de la domination masculine éclaire la réflexion de Raoul Vaneigem dans L’Inhumanité des religions[3]. Il y soutient qu’une civilisation se juge à la place qu’elle accorde aux femmes. La formule est moins un slogan qu’un critère de civilisation : là où la femme est libre d’apprendre, de choisir, de créer, de critiquer et d’aimer, la société tout entière respire ; là où elle est enfermée, voilée de force, mutilée, réduite à l’obéissance ou privée d’instruction, c’est l’humanité entière qui régresse.
Cette idée prolonge une longue tradition humaniste. Simone de Beauvoir[4] montrait déjà, dans Le Deuxième sexe, que la condition réservée aux femmes constitue un révélateur privilégié de l’organisation d’une société et de ses rapports de domination.
John Stuart Mill dénonçait dès 1869, dans The Subjection of Women[5], la subordination juridique et sociale des femmes comme l’une des dernières formes de servitude compatibles avec les sociétés modernes.
Bien avant eux encore, Nicolas de Condorcet[6] affirmait, dans son essai Sur l’admission des femmes au droit de cité (1790), qu’une démocratie qui exclut les femmes de l’égalité des droits se contredit elle-même. À travers des sensibilités différentes, tous convergent vers une même conviction : la dignité d’une civilisation ne se mesure ni à la hauteur de ses gratte-ciel, ni à la puissance de ses armées, mais à la liberté qu’elle reconnaît aux plus vulnérables, au premier rang desquels figurent les femmes.
Chaque fois qu’un pouvoir commence par faire taire les femmes, il finit toujours par faire taire les hommes. La liberté est indivisible : on ne peut mutiler la moitié de l’humanité sans amputer l’humanité tout entière.
Le slogan que j’ai pu observer sur certains murs de Téhéran dès l’arrivée au pouvoir des islamistes en 1979 : « Femme, cache ton visage, car il m’offense » résume une logique millénaire : ce n’est jamais le regard masculin qu’il faut discipliner, mais toujours le corps féminin qu’il faut cacher. La femme devient ainsi responsable du désir des hommes et sommée de porter sur elle le poids de la prétendue morale collective.
Dans les rues de nos villes, il m’arrive d’éprouver un profond malaise devant certaines silhouettes entièrement enveloppées de noir. Non parce qu’elles seraient étrangères ou différentes, mais parce qu’elles donnent parfois l’impression que la femme doit disparaître pour devenir acceptable. Les longues étoffes qui engloutissent les courbes du corps, effacent le balancement naturel de la démarche, masquent la chevelure, cachent les mains, les chevilles et parfois jusqu’au visage, semblent nier tout ce qui fait la présence singulière d’un être humain. Là où le visage devrait inviter à la rencontre, où le regard devrait permettre la reconnaissance réciproque, le tissu devient écran. La femme n’apparaît plus comme une personne pleinement visible, mais comme une présence dont il faudrait atténuer chaque manifestation corporelle.
Ce qui me trouble, c’est l’idée sous-jacente que le corps féminin devrait être dissimulé parce qu’il constituerait, par nature, une source de désordre moral ou de tentation. Cette représentation me paraît profondément problématique, car elle fait peser sur la femme la responsabilité du regard des hommes et transforme sa simple existence corporelle en objet de suspicion. De nombreuses analyses soulignent d’ailleurs que, dans les contextes où le voile est imposé, il participe d’un système plus large de contrôle des femmes, même si, dans d’autres contextes, certaines le revendiquent comme un choix personnel ou identitaire.
Certaines de ces silhouettes me rappellent des images que je n’ai jamais pu effacer de ma mémoire. À Ghardaïa, dans la vallée du M’Zab, j’ai vu des femmes dont le visage disparaissait presque entièrement sous un voile blanc, ne laissant apparaître qu’un seul œil pour observer le monde. Cet œil unique semblait regarder sans jamais pouvoir véritablement rencontrer le regard d’autrui. Ce n’était plus seulement une manière de se vêtir ; c’était l’impression troublante d’une présence humaine volontairement soustraite à la visibilité, comme si la discrétion féminine devait aller jusqu’à l’effacement de l’identité.
Un autre souvenir me revient de Béjaïa. Arrêté près d’un abribus pour demander mon chemin, je vis une femme s’éloigner précipitamment à mon approche, comme si le simple fait qu’un homme inconnu lui adresse la parole constituait déjà une transgression. Peut-être interprétais-je mal la scène ; peut-être obéissait-elle à des usages locaux que je ne maîtrisais pas. Pourtant, cette fuite instinctive m’interrogea profondément. Une société où une femme peut craindre le simple échange d’un renseignement avec un inconnu est une société où la relation entre les sexes est marquée par la défiance plutôt que par la confiance.
Ce qui me trouble n’est pas un excès de pudeur librement choisie. Toute civilisation connaît ses codes vestimentaires et ses traditions. Ce qui m’inquiète est une conception de la femme qui semble faire de son invisibilité une vertu et de sa présence un danger potentiel. Lorsqu’une culture en vient à considérer que la femme doit cacher son visage, son corps, sa voix ou même son regard pour préserver l’ordre moral, elle ne protège pas seulement une tradition : elle exprime une certaine représentation de la place de la femme dans la cité.
La tradition européenne issue des Lumières, malgré ses contradictions et ses insuffisances, repose sur une autre ambition : celle d’une visibilité réciproque entre citoyens, d’un espace public où femmes et hommes peuvent se regarder, se parler, travailler, apprendre et vivre ensemble sans que la simple présence de l’un constitue une menace pour l’autre. Cette conception refuse que l’effacement social de la femme devienne une norme.
Les sociétés démocratiques ont le devoir de protéger la liberté de conscience, mais elles doivent également demeurer vigilantes face à toute évolution qui conduirait à banaliser des formes d’invisibilisation ou de ségrégation entre les sexes lorsque celles-ci procèdent de contraintes sociales, familiales ou politiques plutôt que d’un choix véritablement libre. L’enjeu n’est pas d’imposer une manière de s’habiller ; il est de préserver une société dans laquelle aucune femme n’a à disparaître pour être acceptée.
J’ai récemment traversé Bruxelles, et j’y ai été frappé par la présence croissante de femmes voilées. Non pas seulement ces voiles ostensibles qui enferment le visage dans un ovale strict, mais aussi des formes plus adoucies, presque esthétiques, parfois accompagnées de maquillage, comme si l’on cherchait à concilier l’effacement et l’apparition, la dissimulation et la séduction. Une sorte de compromis troublant, où l’on cache ce que certains dogmes jugent dangereux, les cheveux, la nuque, la peau, tout en laissant filtrer autre chose, un reste de présence, une trace de liberté peut-être.
Et ce que je ressens, face à cela est un malaise profond.
Je me souviens des prises de position de certains intellectuels ou enseignants qui invitaient à ne pas condamner trop rapidement le port du voile. Pour eux, il pouvait constituer, selon les contextes, l’expression d’une identité assumée, d’une conviction religieuse sincère ou même d’une affirmation d’autonomie face aux injonctions de la société majoritaire. Cette lecture mérite d’être entendue, car toute liberté authentique suppose d’abord que l’on écoute celles qui disent agir par choix plutôt que par contrainte. Je comprends donc cette prudence, et, sur le plan des principes, je la partage volontiers.
Dès que l’on quitte les sociétés démocratiques pour observer les régimes où le voile est imposé par la loi ou par la pression sociale, le symbole change de nature. Les témoignages venus d’Afghanistan, d’Iran ou de certaines régions du Pakistan rappellent que le voile peut aussi devenir un instrument de contrôle du corps féminin, de limitation des libertés et parfois de violence institutionnelle.
Les jeunes femmes des pays musulmans qui ont défié l’obligation du voile au prix de leur liberté, voire de leur vie, montrent qu’un même vêtement peut représenter, selon les circonstances, soit une décision personnelle, soit l’expression visible d’une domination. C’est précisément cette distinction entre liberté choisie et obligation imposée qui me paraît essentielle. Pour ma part, le voile n’est pas un symbole neutre.
Je sais que, pour certaines femmes vivant dans des sociétés démocratiques, il peut être revendiqué comme l’expression d’une identité, d’une conviction religieuse ou d’un choix personnel. Je ne nie pas cette réalité. Pourtant, mon regard demeure marqué par une expérience vécue.
J’ai découvert l’Iran quelques mois avant la révolution islamique. Téhéran vibrait encore au rythme de ses cabarets et de ses salles de danse. J’y ai vu des couples danser avec une élégance insouciante, lascive, des orchestres faire danser les corps, des danseuses orientales dont les mouvements ondulants des hanches et des bras relevaient moins de la provocation que d’un art ancestral célébrant la grâce féminine. Le corps de la femme y était regardé comme une expression de beauté, de sensualité et de vitalité. Rien ne laissait présager qu’en quelques mois cette liberté visible disparaîtrait presque entièrement.
Lorsque je revins après l’instauration de la République islamique, le contraste me frappa avec une violence inouïe. Là où résonnaient la musique, les rires et les conversations, dominaient désormais la discrétion contrainte, la surveillance des comportements et la crainte du regard des gardiens d’une morale imposée. Le voile n’était plus seulement un vêtement : il était devenu, pour beaucoup de femmes, le signe visible d’un ordre social qui prétendait réglementer jusqu’à leur apparence et leurs déplacements. Les premières structures de contrôle révolutionnaires, puis la police des mœurs contribuèrent à faire respecter ces nouvelles normes.
J’ai vu des femmes subir des humiliations publiques, des remarques, des contrôles incessants, parfois bien davantage que de simples vexations. Le mot lui-même paraît trop faible pour décrire ce que certaines enduraient lorsqu’elles laissaient échapper une mèche de cheveux ou tentaient simplement d’affirmer leur personnalité. J’en ai rencontré d’autres qui résistaient discrètement : un foulard repoussé de quelques centimètres, une robe plus colorée, un regard ironique, un sourire de défi. Leur résistance silencieuse disait souvent davantage que de longs discours.
Ce qui me frappe encore aujourd’hui est l’extraordinaire paradoxe de ce régime. Au nom de la morale, il impose à une partie de sa population des contraintes très strictes, tandis que nombre de familles privilégiées du pouvoir envoient leurs enfants étudier, travailler ou vivre dans les démocraties occidentales, où ils profitent sans difficulté des libertés qu’ils refusent volontiers à leurs propres concitoyens. Cette contradiction n’est pas propre à l’Iran ; elle illustre une constante de nombreux régimes autoritaires : les privilèges voyagent plus librement que les principes.
C’est pourquoi, lorsque je vois un voile, je m’efforce de distinguer la femme qui le porte du système qui peut parfois lui avoir donné cette signification. Ce n’est pas le tissu que je juge, mais l’histoire qu’il peut raconter. Selon les pays, les époques et les circonstances, cette histoire peut être celle d’un choix libre… ou celle d’une liberté confisquée. C’est cette ambiguïté, et elle seule, qui nourrit encore aujourd’hui mon interrogation.
Lorsque, ici, en Europe, certaines femmes revendiquent ce voile, savent-elles ce qu’il signifie ailleurs ou ce qu’il représente pour nous ? Mesurent-elles ce qu’il évoque pour ceux qui ont vu, de près, les formes les plus dures de cette contrainte ? Savent-elles qu’au-delà de leur intention personnelle, ce signe peut être perçu comme une adhésion même involontaire, à une vision du monde où le corps féminin est considéré comme problématique, à dissimuler, à contrôler ?
Je ne prétends pas détenir une vérité. Mais je ne peux pas non plus faire taire ce trouble. Car ce que je cherche, au fond, ce n’est pas une réponse simple, mais une pensée qui ne cède ni à la complaisance ni à la condamnation automatique. Une pensée capable de tenir ensemble la liberté et la lucidité.
Il convient néanmoins de distinguer le port traditionnel d’un tissu ou d’un fichu par certaines femmes âgées – pratique culturelle que l’on retrouve d’ailleurs dans diverses régions rurales d’Europe méditerranéenne, des Balkans ou du monde paysan du port revendicatif ou ostentatoire du voile islamique contemporain, investi aujourd’hui d’une forte charge identitaire, et politique. Dans le premier cas, il s’agit souvent d’une habitude vestimentaire héritée d’un mode de vie et dépourvue de volonté prosélyte ; dans le second, le voile tend fréquemment à fonctionner comme un signe visible d’appartenance communautaire, de distinction morale voire de provocation dans l’espace public.

Téhéran, mars 1979
Ils croyaient conquérir la liberté. Ils perdaient sans le savoir jusqu’au droit de vivre la joie ordinaire. Le Shah muselait les opposants ; la République islamique prétendra discipliner les consciences, les corps, les regards, les vêtements, les chants, les danses et jusqu’aux gestes les plus quotidiens. Derrière cette jeune femme aux cheveux libres se profile déjà l’ombre d’un régime où l’humain devra désormais demander la permission d’être lui-même.
Même sous sa forme plus discrète, un simple foulard laissant apparaître l’ovale du visage, ce tissu demeure un marqueur d’appartenance à une communauté régie par des normes particulières concernant le corps, la pudeur et les relations entre hommes et femmes. Il introduit ainsi dans l’espace public une distinction où la femme apparaît définie avant tout par des prescriptions encadrant son apparence et sa conduite, tandis que les hommes échappent largement à des contraintes comparables.
Ce trouble ressenti ne relève pas nécessairement du rejet de l’autre ; il traduit aussi le choc culturel provoqué par des signes associés, dans l’imaginaire contemporain, à des sociétés où les libertés fondamentales des femmes sont gravement limitées. Là où les mouvements d’émancipation ont longtemps cherché à rendre les femmes visibles, autonomes et présentes dans l’espace public, le voile donne parfois le sentiment inverse : celui d’un effacement organisé de la féminité sous le regard normatif du religieux et du patriarcat.
Cette banalisation n’est pas sans conséquence pour les enfants. Lorsqu’un très jeune enfant découvre dès la maternelle des figures féminines totalement ou partiellement dissimulées, il reçoit déjà un message implicite sur la place du corps, du visage et de la femme dans la société. L’enfant comprend intuitivement qu’il existe des corps qu’il faut cacher, des présences qu’il faut rendre invisibles et des femmes dont l’identité publique doit être atténuée au nom d’une norme exigeante. Ces représentations peuvent contribuer à installer très tôt une confusion entre pudeur, peur du corps et séparation des sexes.
Le véritable enjeu n’est donc pas vestimentaire. Il touche à la représentation même de l’humain dans l’espace commun. Nul ne peut ignorer que certains symboles transportent avec eux des visions du monde, des rapports de pouvoir et des conceptions de la liberté profondément contradictoires avec l’égalité entre femmes et hommes.
Là réside l’une des contradictions majeures des sociétés contemporaines : au nom de la tolérance, elles hésitent parfois à interroger des pratiques qui rappellent pourtant des systèmes où cette même tolérance n’existe pas pour celles qui refusent d’obéir.
Là réside le génie historique des pouvoirs religieux : faire aimer les chaînes en leur donnant le nom de vertu. Le patriarcat ne règne jamais aussi bien que lorsqu’il parvient à transformer la soumission en devoir moral et l’effacement en dignité.
Le plus tragique est que cette logique ne concerne pas uniquement l’islam. Toutes les religions patriarcales ont tenté de discipliner la femme. Le christianisme glorifia la mère soumise et culpabilisa le désir ; certaines traditions juives orthodoxes séparèrent rigoureusement les sexes ; des sociétés hindoues enfermèrent longtemps les femmes dans des hiérarchies sacrées. Partout revient la même obsession : contrôler celle qui donne la vie.
Face à cela, la « prééminence acratique[7] de la femme », au sens où l’entend Raoul Vaneigem, signifie la disparition des rapports de pouvoir fondés sur l’appropriation et la hiérarchie. Une société ne se mesure pas seulement à sa richesse, à sa puissance militaire ou à son niveau technique, mais à la place réelle qu’elle accorde aux femmes, à leur liberté, à leur visibilité et à leur autonomie[8].
La femme libre devient alors plus qu’une revendication sociale : elle incarne une autre manière de vivre ensemble. Non plus la civilisation de la compétition, de la guerre des identités et des virilismes opposés, mais celle de l’entraide, de la sensualité réconciliée et du plaisir partagé.
Car le drame contemporain ne réside pas seulement dans le retour des conservatismes religieux. Il réside aussi dans l’incapacité de nombreuses sociétés modernes à proposer une véritable émancipation. On retire parfois le voile tout en maintenant d’autres formes d’aliénation : marchandisation du corps féminin, injonction permanente à séduire, sexualisation commerciale de l’existence. Le marché récupère ce que la religion réprimait. Dans les deux cas, la femme risque encore de devenir objet.
Ainsi le combat pour l’émancipation ne saurait se réduire à une guerre de symboles vestimentaires. Il engage une transformation beaucoup plus profonde : celle du rapport entre les êtres humains eux-mêmes. Tant que subsistera une société fondée sur la domination, le profit et la peur du désir, le patriarcat renaîtra sous des formes nouvelles, religieuses ou marchandes.
Il ne s’agit donc pas de choisir entre le voile sacralisé et le corps marchandisé, entre la morale punitive et le consumérisme érotique. Il s’agit de retrouver une souveraineté du vivant contre toutes les puissances qui cherchent à coloniser l’existence.
La femme n’est ni un emblème religieux, ni un objet publicitaire, ni un champ de bataille idéologique. Elle est ce point fragile et incandescent où la vie apprend encore à résister contre tout ce qui prétend la réduire, la couvrir, l’exploiter ou la vendre.
Et peut-être est-ce précisément cela que redoutent tous les pouvoirs : qu’un jour les femmes cessent non seulement d’obéir, mais cessent surtout d’avoir peur.
[1] « Femme, Vie, Liberté » (Jin, Jiyan, Azadî en kurde ; Zan, Zendegi, Azadi en farsi) est un slogan né au sein du mouvement des femmes kurdes avant de devenir, à partir de septembre 2022, le cri de ralliement du soulèvement populaire iranien. Ce triptyque résume une revendication universelle : la dignité des femmes (« Femme »), le droit à une existence pleinement vécue (« Vie ») et la conquête des libertés individuelles et politiques (« Liberté »).. « Femme, Vie, Liberté » demeure aujourd’hui un symbole de la lutte contre l’oppression des femmes. Il a reçu en 2023 le prix Sakharov décerné par le Parlement européen à Mahsa Amini et au mouvement des femmes iraniennes.
[2] Malala YOUSAFZAI, I Am Malala, Little, Brown and Company, 2013. Le 9 octobre 2012, elle est grièvement blessée par un membre du Tehrik-i-Taliban Pakistan pour avoir défendu le droit des filles à l’éducation. Lauréate du Prix Nobel de la paix.
[3] Raoul VANEIGEM, L’Inhumanité des religions, Paris, éd. Cherche Midi, 2023 (voir les développements consacrés à la condition féminine comme révélateur du degré d’humanisation d’une société).
[4] Simone DE BEAUVOIR, Le Deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949. L’ouvrage montre que la domination des femmes n’est pas un fait de nature, mais une construction historique, sociale et culturelle.
[5] John Stuart MILL, The Subjection of Women (De l’Assujettissement des femmes), Londres, Éd. Longmans, Green, Reader et Dyer, 1869.
[6] Nicolas DE CONDORCET, « Sur l’admission des femmes au droit de cité », dans Œuvres de Condorcet, t. 10, Paris, Firmin Didot, 1790, pp. 121-130.
[7] Le mot acratie, issu du grec a– (« absence de ») et kratos (« pouvoir »), désigne une organisation libérée de la domination coercitive. Là où le patriarcat transforme l’amour en possession et le désir en territoire de contrôle, l’acratie cherche des relations fondées sur l’autonomie, la réciprocité et la libre reconnaissance des êtres.
[8] Cette idée est souvent attribuée à Charles Fourier qui écrivait : « Le degré d’émancipation de la femme est la mesure naturelle de l’émancipation générale. » Elle exprime l’idée qu’une civilisation révèle sa véritable nature par la manière dont elle traite les femmes, leurs droits, leur liberté et leur participation à la vie sociale.

Informations complémentaires
| Année | 2026 |
|---|---|
| Auteurs / Invités | |
| Thématiques | Autorité, Conscience, Égalite H-F, Émancipation, Éthique, Liberté, Solidarité, Conformisme, Discernement, Écoute, Obéissance, Responsabilité, Soumission féminine |








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