Le truchement majeur

Jacques CELS

 

UGS : 2008012 Catégorie : Étiquette :

Description

En 1885 se prolonge ambitieusement jusqu’à la côte du Pacifique le chemin de fer qui reliait au Canada les provinces de l’Atlantique et celles du centre de ce vaste pays. On pourra désormais le traverser de part en part, et, de prime abord, cette possibilité paraît réjouissante. Pourtant, les constructeurs savent très bien qu’il ne suffit pas de matériellement permettre aux gens de voyager plus loin. Encore faut-il qu’ils en éprouvent le désir. Or, c’est là que le bât blesse. À coup sûr, la plupart auront peur d’aller découvrir ces contrées lointaines et ignorées, où par ailleurs ne les appelle aucune nécessité vitale. En fait, des préjugés pour le moins dissuasifs encombrent leur esprit. Là-bas, la flore non moins que la faune ne peuvent que vous être hostiles, et bien sot serait l’individu qui s’en irait imprudemment trouver quelque charme à cette sauvagerie généralisée.

Le nouveau train ne peut cependant pas demeurer une invention diabolique n’éveillant que la méfiance. Quant à séduire d’éventuels utilisateurs en leur garantissant la gratuité du trajet, cela n’est guère pensable du point de vue économique. Alors comment donc les compagnies ferroviaires de l’époqéducationue ont-elles résolu leur épineux problème ? C’est assez simple. En recourant à une stratégie qui en dit long sur l’énorme pouvoir de toutes ces productions culturelles dont il est patent que l’ensemble des humains, où qu’ils se situent dans le temps et dans l’espace, peuvent se prévaloir depuis des millénaires. En réalité, ces compagnies ont invité des photographes et des peintres à se rendre dans ces paysages grandioses que tout le monde méconnaissait, les chargeant d’en ramener des clichés, des dessins et des toiles, bien entendu susceptibles de faire dorénavant aimer ce qui repoussait, non pas en l’idéalisant, comme les sceptiques pourraient le croire, mais en le rendant plus proche, c’est-à-dire en supprimant cette distance qui engendre la peur et alimente les préjugés. Le miracle s’est produit : une fois leurs œuvres proposées au plus grand nombre (et défendues par le commentaire laudatif de quelques-uns), les mentalités se sont progressivement transformées. Non seulement les animaux commençaient à paraître moins cruels, et les déserts moins solitaires ou les forêts moins effrayantes, mais en outre tout cet environnement se mettait à dégager ses beautés, à devenir attirant, presque désirable.

On le voit, la culture artistique (à côté de laquelle prennent place d’autres savoirs infiniment nombreux, de nature technoscientifique, par exemple, ou psychologique, etc.) semble remplir non pas une fonction décorative, mais plutôt le rôle capital d’un truchement. L’art pariétal n’est pas réductible à une simple dimension ornementale. Sans doute, les premiers hommes ont-ils dû peindre dans leurs cavernes pour observer ensuite leur biotope autrement, pour qu’un chemin praticable soit enfin tracé entre eux-mêmes et l’espace inquiétant qui les englobait. Mais pourquoi donc cette magie-là survient-elle ? Banalement parce que l’image d’un ours n’enfoncera jamais ses griffes dans les yeux de qui la regarde. Et c’est là que tout un travail s’opère sur la peur, la remplaçant graduellement par la curiosité, par une envie lentement acquise d’aller vers ce qui au départ contenait une trop forte dose d’altérité pour ne pas paraître menaçant, dangereux, incompréhensible – ou ne fût-ce que dépourvu d’intérêt.

Longtemps le brouillard de Londres fut pour le moins mal perçu. Cette purée maléfique égarait les promeneurs en autorisant le vol et le crime. Elle n’était que laideur et, loin d’offrir aux mortels un milieu rassurant, elle ne leur imposait qu’un avant-goût de l’enfer. Un peintre est parvenu à modifier de fond en comble cette perception frileuse, incitant au repli sur soi, à l’appétit d’en finir avec ce qui ne pouvait dissimuler que l’horreur et le mal. Il s’agit de Whistler. Oh ! bien entendu, en brossant des toiles qui pour la première fois donnaient à voir différemment le brouillard londonien, cet artiste n’a pas immédiatement permis à tout le monde d’apprécier une réalité météorologique jusque-là dépréciée, mais au moins l’a-t-il transformée en objet esthétique, geste capital à partir duquel (avec le temps, cela va sans dire) on en arrive à presque aimer ce qu’on n’avait jamais trouvé aimable.

Et c’est peut-être là une véritable transmutation que les arts en particulier ne cessent d’accomplir pour accroître, au fond, notre bonheur d’être au monde. Mais il est très probable que ce soit la culture en général qui détienne cet incroyable pouvoir de donner un sens à l’insignifiant, de révéler la richesse de ce qui paraît pauvre, de nous surprendre en déployant sous nos yeux l’invisible. L’archéologue force un pan de mur à nous raconter la vie qui peuplait l’habitation morte dont il est un fragment dérisoire. Sans lui, nous resterions dans l’ennui devant ces quelques pierres. Et nous aurions vite fait de nous en débarrasser, comme d’ailleurs nous le faisons toujours de n’importe quelle réalité qui ne nous dit strictement rien. Mais dès qu’autour de nous le monde se met à nous parler, il sort précisément de son insignifiance. Et à partir de ce moment-là, notre attitude à son égard se modifie radicalement : l’attention remplace le désintérêt, le respect chasse le dédain, le souvenir supplante l’amnésie, l’hospitalité l’emporte sur le rejet… Mais il n’est pas impossible que tout cela soit encore plus simple : grâce à la culture, qui devant bien des équations procède en quelque sorte à un changement de signe mathématique, il est assez probable que s’approfondisse très largement notre plaisir d’être au monde.

Et n’est-ce pas là de sa part un merveilleux cadeau ? Eh bien, non ! Ce n’est pas l’expression qui convient. La culture n’est pas généreuse au point de remettre une corne d’abondance même à ceux qui refusent de tendre une main dans sa direction. En fait, la culture n’est jamais donnée. Certes, où que ce soit sur la planète, nous naissons tous en des points qui depuis des lunes ont cessé d’être des environnements de pure nature. La façon de découper le temps, de s’habiller, d’aimer, de cuisiner, de commercer, de créer, d’habiter, de faire la fête ou de traiter les enfants, les anciens et les défunts, toutes ces pratiques, dont on dira qu’elles forment une culture, sont toujours déjà là dès que nous venons au monde. Mais par la suite, cette culture, avec sa puissance et sa fragilité, avec sa propre histoire et sa différence par rapport aux autres, du reste infiniment nombreuses dans le temps et dans l’espace, cette culture ne nous enrichira que si nous nous mettons à vouloir la comprendre, à vouloir la déchiffrer comme une espèce de langue, pourrait-on dire, dont nous attendons qu’elle nous permette de dialoguer avec l’autre, l’autre qui dans ce cas-ci prend le visage de la vie tout entière, c’est-à-dire celle qui de toutes parts déborde de son cadre étroitement biologique.

En d’autres termes, il faut aller vers les objets et les supports de culture. Cela demande du travail, de la patience, de l’exercice, de l’humilité. Et c’est précisément pour cette raison que certains ont vu, dans la culture, un des plus efficaces moyens de rendre les animaux que nous sommes un peu moins féroces. Bien entendu, le cas de ces nazis sanguinaires qui pouvaient être de grands mélomanes nous a rendus solidement sceptiques. C’est vrai. Seulement, il me paraît possible d’aimer la musique en lui préférant encore, et de manière sans doute inconsciente, l’instinct. Autrement dit, de nouveau cette part nocturne qui nous rattache indéfectiblement à la nature, elle que Baudelaire traitait de « mauvaise conseillère en matière de morale ». C’est une opinion parmi d’autres tout aussi fondées. Il n’empêche que, malgré Auschwitz ou Hiroshima, et malgré le fait que l’on ait beaucoup pendu dans la Florence de Laurent le Magnifique, capitale des beaux-arts ô combien rayonnante, jamais je ne suis parvenu à penser qu’il n’y avait qu’une aimable puérilité dans la déclaration suivante du poète : « Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité ; le bien est toujours le produit d’un art. »

Quoi qu’il en soit, quitte à demeurer un indécrottable humaniste, jusqu’au bout, j’estimerai qu’une école qu’on ouvre est une prison qu’on ferme. Et si l’on peut commencer à comprendre sa propre culture, de façon prioritaire, mais non exclusive, en fréquentant l’école, ensuite, par le biais des voyages, il est recommandable d’en découvrir d’autres pour au moins tenter d’éteindre en nous cette propension des plus arrogante : celle qui nous conduit, naturellement, à piétiner tout ce que nous maintenons, sans accomplir le moindre effort de découverte, dans un rapport d’étrangeté.

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Informations complémentaires

Année

2008

Auteurs / Invités

Jacques Cels

Thématiques

École / Enseignement, Éducation, Éducation à la culture, Questions de société