Description
Parler du temps… le mot est complexe et revêt nombreuses significations, car qu’est-ce que le temps ?
Éliminons tout de suite celui de la météo ! Prenons l’autre… quel autre ?
Le temps réel ou le temps perçu ?… Le temps extérieur ou l’intérieur ?
Le temps réel est-il propriété fondamentale de l’Univers, ou plus simplement produit de l’observation intellectuelle et de la perception humaine ? Est-il celui des scientifiques ou, comme le pense Bergson, celui de notre conscience, qui s’écoule dans la durée ?
Le temps est un concept inventé par l’être humain pour appréhender les changements dans le monde. Il structure notre pensée et notre vie quotidienne, au point même que la précision de sa mesure a toujours représenté une quête scientifique.
Pour la science, le temps est une mesure de l’évolution des phénomènes. Selon la théorie d’Einstein d’une part le temps est relatif – il dépend de l’observateur –, et d’autre part l’espace et le temps sont intimement liés.
Pour la conscience c’est une autre histoire…, car s’y incorpore le temps perçu !
Nous avons chacun un rapport au temps différent. Certains chronomètrent toutes leurs actions, tandis que d’autres peuvent vivre sans montre.
« Condamné à mort en deux lettres ? Né » est la réponse malicieuse à la définition sibylline des mots croisés ; elle nous plonge directement dans l’inéluctable et nous interpelle sur le sens de la vie, sur la valeur de toute vie. Elle la restreint à un passage dont nous connaissons le départ et ignorons la fin.
Je suis un morceau de temps, je suis un morceau du temps : quelle sera l’empreinte de mon passage ? Pour un temps, pour un instant seulement !
Je ne suis ni artiste ni philosophe, ni acteur politique, ni créateur/inventeur qui dépassant son siècle acquerra peut-être un statut d’immortel, ni encore… quoique la vie ne nous demande-t-elle pas d’accomplir le meilleur de nous-mêmes ?
Et pour réaliser cela ne nous faut-il pas du temps ?
Nous ne connaissons pas le temps qui nous sera imparti et cela fait très probablement partie tant de notre angoisse existentielle que de nos émotions et compassion lorsque les victimes du temps rencontrant la mort sont jeunes.
Notre rapport au temps est complexe : du tic-tac quelquefois agaçant de la montre décomptant les heures et minutes aux rythmes de notre horloge biologique le temps nous accompagne de la naissance jusqu’à la mort et nous fustige.
Que faire avec notre passé, mais aussi LE Passé ? Comment envisager notre futur, mais aussi LE Futur ? Et quid de ce présent si… volatile ? Le temps présent est impalpable c’est déjà si vite le passé, et pourtant il y a peu c’était encore le futur.
De la peur de l’âge à l’angoisse apocalyptique, la pression du temps nous malmène. Nos réflexions sur la durée ou l’instant, ces fractures du temps ne sont-ils que d’autres mots pour dire notre présence au monde, notre sensibilité devant cet écoulement inexorable !?
D’« en deux temps et trois mouvements » à « de midi à minuit », d’« au jour le jour » aux « mille et une nuits » notre besoin de morceler ce temps en moments maniables plus ou moins contrôlables est puissant.
Et surtout de la tentation suicidaire au rêve d’immortalité le temps nous questionne sur le sens que nous donnons à cet espace-temps qu’est notre vie.
Il y a donc nécessité à affronter ce compagnon étrange au pouvoir extrême, car même si nous ne voulons pas le voir il s’imprime en nous : sur le corps comme le chantait Alain Souchon le caoutchouc se décolle et en nos têtes les souvenirs tourbillonnent : soit joyeux, tendres ou fantasques ils nous rendent heureux et quelquefois nostalgiques, soit perturbateurs voire culpabilisants nous empoisonnent dans notre ici et maintenant.
Mais qu’est-ce que le temps ?
La notion de temps est un corollaire de la notion de mouvement ; il suppose à la fois changement et permanence. Dans le langage courant de Mr ou Me Lambda, le temps est évoqué en passé, présent, avenir, mais ces « trois » temps n’existent que dans l’esprit humain selon une logique appelée la trame du temps. En effet, la vie d’un être humain suit un mouvement dans lequel sont intégrés les trois temps et chacun possède sa réalité propre, sa propre signification.
Or, il existe une multiplicité de « temps ».
Le temps naturel
C’est le rythme de la nature : alternance jour/nuit, succession des saisons, activité lunaire… il est cyclique.
Le temps des montres et calendriers
C’est le temps conventionnel, rationnel, mathématique. Organisé à partir du temps naturel afin de faciliter la vie collective, il est linéaire. C’est le temps de Chronos.
Le temps personnel de l’individu
C’est un temps qui se construit du temps vécu au temps conçu. Il est variable relié aux événements vécus ou attendus. Temps de bonheurs, temps de l’ennui, temps des rires, temps des pleurs, temps du travail et temps du repos…
Le temps affectif
C’est le temps que l’homme dote de durées différentes suivant qu’il est agréable ou non. C’est la vitesse de la lumière dans les moments heureux, c’est l’éternité dans la souffrance ou les prisons.
Le temps historique
C’est un temps difficile à percevoir. « C’est un temps mort qui ne reviendra pas, mais auquel on redonne les couleurs du présent… pour tenter de l’analyser ? de le comprendre ? ».
Le temps social
C’est le temps dans lequel s’inscrit le temps personnel. C’est le temps des groupes sociaux qui rythme la vie collective (école, usine, bureau, nation…).
Le temps sacré
C’est une temporalité mythique ; le temps du mythe peut se réactualiser périodiquement, grâce aux rites. Temporalité performative selon Eliade, car l’événement fait sacralisation. Puissance magico-religieuse – de reliance – doté d’une fonction exemplaire ! C’est Kairos.
Avec ce listing des différents types de temps, celui-ci apparaît comme un milieu indéfini dans lequel se situent les êtres et les choses et qui est caractérisé par une double nature, à la fois continuité et succession, à la fois flux et rythme.
C’est un contenant avec une multiplicité de contenus !
Or, bien qu’il puisse être supposé avec raison que tous les hommes ont la même expérience intime du temps – une expérience universelle – le chemin vers le concept de temps n’est pas universel.
Le temps n’est coupé ni du corps ni de la culture.
Toutes les cultures ont apporté des réponses nombreuses au questionnement sur le temps.
Les Grecs de l’Antiquité ont défini « trois types de temps » : Chronos, Kairos, Aiôn
Chronos : c’est le temps physique ; c’est celui que nous connaissons tous. C’est le temps que nous mesurons chronologiquement. Il permet de segmenter le temps en passé, présent et futur, grâce aux unités de mesure telles que la seconde, la minute, l’heure, la journée, etc. Ce temps est quantitatif et linéaire.
Kairos : c’est le temps métaphysique ; il n’est pas linéaire, il est qualitatif. Il ne se mesure pas, il est immatériel et se ressent. C’est une autre dimension du temps qui crée de la profondeur dans l’instant. Pour info, chez les Grecs, le dieu Kairos est le petit dieu ailé de l’opportunité.
Aiôn : C’est le temps des cycles, celui de la nature comme les saisons, mais aussi notre temps biologique comme éveil/sommeil, inspir/expir de la respiration…
Le christianisme nous a habitués à concevoir le temps comme orienté linéairement : c’est d’une part la datation historique avant ou après Jésus-Christ et l’avant commence avec la Création qui marque son début, et il se déploie ensuite selon un axe orienté – la « flèche du temps » –.
D’autres cultures conçoivent un temps cyclique par exemple, dans la culture aztèque, ce temps est symbolisé par un serpent se mordant la queue : Ouroboros
Comment dès lors conjuguer tous ces temps ? En sommes-nous prisonniers ? De tous… ou d’un en particulier selon notre conditionnement culturel ?
Ces temps, sont-ils à utiliser ou à apprivoiser ? Peut-on à bon escient perdre son temps ? Le temps est-il une valeur dont nous devons nous préoccuper ?
Et qu’est-ce une VALEUR ? Toutes les valeurs n’appartiennent pas nécessairement au domaine de la morale.
Dans son sens originel et vieilli dès le XIIe siècle, la valeur désigne le courage, la bravoure au combat, la hardiesse, la combativité et tout guerrier vaillant est qualifié de valeureux.
De nos jours il a acquis bien d’autres sens. Ce mot s’emploie dans toutes ses acceptions soit au sens abstrait-avoir une valeur, avoir de la valeur – soit au sens concret-être une valeur –.
La valeur est ce que représente quelqu’un ou quelque chose, quantitativement, financièrement, qualitativement ou symboliquement.
En économie, c’est un titre négociable ; en mathématiques, c’est une mesure précise ou approximative d’une quantité ; en musique, c’est la durée d’une note – une blanche vaut deux noires – et évidemment tout langage par sa dimension organisatrice donne sens à nos diverses représentations, celui-ci ayant pour action de rendre sensible des idées ou un objet absent.
C’est pourquoi nous dit Lalande dans son vocabulaire de philosophie le sens exact de valeur est difficile à préciser rigoureusement.
Les valeurs forment donc un système de représentations du réel à partir d’un référentiel choisi et toute valeur peut s’entendre comme le produit, le résultat, d’un processus de valorisation ou d’évaluation. Il s’agit alors d’une véritable « boussole interne ».
Boussole à découvrir ou à créer ? Autrement dit, les valeurs sont-elles intrinsèques (elles existent en elles-mêmes dans le monde et l’homme doit chercher à les découvrir, à les atteindre – (cf. Platon et le mythe de la caverne ) ou seraient-elles le simple reflet de nos désirs individuels et/ou collectifs ? Sommes-nous libres d’affirmer des valeurs liées à notre engagement personnel peu ou prou divergentes des valeurs dominantes ?
Il est vrai qu’elles sont à la fois subjectives, c’est-à-dire ressenties par des individus, et relativement « objectives », car partagées socialement. Elles varient selon les cultures, les générations et les sexes. Elles peuvent être renforcées par des normes sociales ou religieuses. Elles peuvent être explicites, proclamées dans un langage, ou implicites, motivant des pratiques.
Et si le temps pouvait être considéré comme une valeur, dans quelle catégorie le mettrions-nous ? Valeur individualiste, valeur humaine, valeur sociale ?
Les valeurs humaines sont les qualités qui nous permettent de vivre et montrer notre humanité, c’est-à-dire nos sentiments de respect, de considération et d’empathie voire aussi de compassion pour d’autres humains
Les valeurs sociales font référence à des attributs et des perceptions qu’une personne partage avec des membres de son groupe social ; elles peuvent orienter les actions des individus dans une culture donnée en fixant des buts et des idéaux.
Bref, les valeurs sont loin d’être un choix théorique et individuellement sont la représentation synthétique des convictions et des conduites qui sont considérées comme importantes par un sujet. On acquiert ses « valeurs » dans son enfance, qui sont en général, mais pas toujours les mêmes que celles de ses parents.
Alors le temps peut-il être une valeur ? Si oui, pourquoi ?
Je l’ai déjà énoncé : le temps n’est ni coupé du corps ni indépendant de la culture. En fait, Il fait partie comme l’espace des dimensions cachées de celle-ci. Ces dimensions sont la proxémie pour l’espace et le rythme pour le temps. Elles furent étudiées par l’anthropologue américain Edward Hall.
Il rapproche la culture et la perception spatiale de notre environnement comme la manière de structurer le temps à une forme de communication non verbale, faisant partie intégrante des sujets.
Autrement dit, Espace et Temps organisent la vie sociale des humains et d’une culture à l’autre ces rapports sont différents.
Edward T. Hall, distingue deux rapports au temps : le temps monochonique et le temps polychronique qui sont liés à ce qu’il appelle la culture primaire c’est-à-dire (je cite) :
« La manière dont les individus perçoivent leur environnement, définissent leurs valeurs, et établissent leur cadence et leurs rythmes de vie fondamentaux. Culture inconsciente à évolution endogène se caractérisant par une haute résistance à un changement rapide et exogène ».
Les cultures monochroniques ont une conception linéaire du temps ; le temps est planifié et compartimenté, les individus accomplissent une seule tâche à la fois et passé, présent, futur sont bien délimités dans la conscience des gens. Les cultures monochroniques accordent de l’importance à la ponctualité.
Les côtés positifs des cultures monochroniques sont l’obtention de résultats tangibles, l’optimisation des ressources, les progrès techniques.
Les côtés négatifs en sont la difficulté d’harmoniser les différents temps, le stress qui appauvrit les relations interpersonnelles vu l’effet de décalage horaire entre les temps – qui d’entre vous ne se rappelle le fameux « dépêche-toi » du matin envoyé à ses enfants/ados – et parfois ou souvent selon nos tempéraments la peur du futur, le regret du passé, mais surtout l’oubli du présent.
Les cultures polychroniques se distinguent par leur conception circulaire du temps. Au sein des cultures polychromiques, le temps est considéré comme flexible et malléable. Le temps n’est ni perdu ni gagné, et le concept d’échéance est assez flou. Les polychroniques sont moins organisées, mais capables de faire plusieurs choses en même temps. Le temps n’est pas un élément concret, il s’adapte aux situations. La qualité des interactions entre les individus prime sur les résultats concrets. La ponctualité n’est pas un critère.
Les côtés positifs des cultures polychroniques sont la qualité des relations interpersonnelles, une plus grande cohésion sociale et des relations interpersonnelles durables.
Les côtés négatifs en sont la lenteur des progrès techniques, les difficultés à obtenir des résultats tangibles rapidement, les manques de planification et d’anticipation, et enfin les réactions inadéquates aux urgences
Et Edward Hall d’évoquer les échecs relationnels entre les personnes issues de ces deux groupes comme la résultante, non pas seulement de préjugés réciproques, mais de contresens dans l’interprétation mutuelle des comportements : les parties en présence n’ont pas conscience d’habiter des mondes perceptifs différents, d’avoir des différences de rythme dans la gestion du temps.
Cette analyse des deux types de temps nous fait comprendre que d’une part l’essence du temps est le rythme, d’autre part comme le dit le poète Octavio Paz, « Le rythme n’est pas une mesure ; c’est une vision du monde ».
Penser le temps reflète donc une manière de vivre. Le temps est consubstantiel de la vie. Définir le rapport entre le temps et la vie, c’est rencontrer le problème de l’articulation entre Kairos et Chronos c’est-à-dire entre le temps intérieur et le temps extérieur, entre le psychologique et l’organique ou le physique.
Alors, ce temps, si difficile à imaginer et à conceptualiser de prime abord, se doit d’être examiné sous l’angle de l’expérience individuelle universelle afin d’intégrer l’avant, l’après et l’en-même temps. » Et l’expression « donner du temps au temps » s’éclaire : que Chronos laisse les heures et les jours passer jusqu’à ce que le temps intérieur ait réalisé son travail – par exemple pour un deuil ou tout autre épreuve de la vie –.
Les gens sont la mesure du temps et le temps lui-même est la mesure de leur évolution » nous dit l’écrivain québécois Jean O’Neil.
Le temps est l’essence de la vie, le temps stimule la vie quel que soit l’un des deux sens qu’on lui donne – vie au sens organique, c’est-à-dire le Vivant biologique, et la vie au sens psychologique, c’est-à-dire le vécu personnel –.
Si la vie est la source de toutes les valeurs, le temps la stimulant est donc valeur et à mon sens Il n’y a pas de proportion entre la longueur du temps et sa valeur. Le temps est vie dans l’instant comme dans la durée.
Le temps est consubstantiel de la vie. Parler du temps, c’est parler de la vie… il y a à accepter l’éclisse du temps tout comme la beauté de la vie.
La vie est en nous et hors de nous puisqu’elle est éternelle ; c’est le vivant qui est mortel. Le temps est en nous et hors de nous puisqu’il perdure ; c’est notre temps qui s’arrête à un moment. Admettre ce mystère sans vouloir l’expliquer à tout prix. Accepter le mystère de la vie. Consentir au temps. Tel est le chemin sur lequel nous avons à être… vaillant !

Informations complémentaires
| Année | 2026 |
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| Auteurs / Invités | |
| Thématiques | Démocratie, Dogmatismes, Laïcité, Langage, Liberté, Philosophie, Spiritualité, Totalitarisme, Averroès, Finitude, Khayyâm, Temps, Théocratie |








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