Le tabou de Jésus le Nazoréen dans la société laïcisée

Pierre J. Mainil

 

UGS : 2013004 Catégorie : Étiquette :

Description

Le conférencier

Le samedi 24 octobre 1992, j’avais eu l’occasion de prendre la parole sur le sujet qui sera évoqué ce soir à un des colloques organisés par la LABEL, la Ligue pour l’abolition des lois réprimant le blasphème et le droit de s’exprimer librement. Et j’avais eu le plaisir de le faire en qualité d’administrateur de l’Union rationaliste de Belgique.

J’avais déjà, avant cette opportunité, exprimé mes appréciations décoiffantes sur « le tabou de Jésus » dans des cercles laïques, et j’ai persévéré, par après, en d’autres lieux. L’accueil réservé à mes propos ont été variés car, en la matière, l’émotivité tient une grande place comme chaque fois que l’on ose exercer sa rationalité sur une personne-symbole.

Pour juger la croyance de tout homme, il faut déterminer la liste des principes qui sont les « fondations » de son système de pensée. J’ai exprimé cela dans un adage, à savoir :

Quand tu veux juger de la solidité d’une maison,
Ne commence pas par t’extasier sur la beauté des tuiles,
Intéresse-toi aux fondations.

Au cours des derniers mois, on a beaucoup parlé dans les médias de la religion catholique. On a beaucoup évoqué les courants qui traversent son application, les luttes d’influence entre religieux proclamés progressistes et d’autres dits conservateurs. Ce sont les tuiles du bâtiment.

Mais personne sur les plateaux de télévision ne s’est intéressé aux fondations de la construction, à ce que contiennent réellement les livres du Nouveau Testament sur lesquels cette religion se fonde.

L’objet de cet exposé est de le faire.

Mon propos ne va pas contester la possibilité de l’existence d’un personnage dénommé dans les textes évangéliques Jésus le Nazoréen, ou Jésus le Nazaréen ou Jésus le Nazorénien ou Jésus le Naziréen. Je vais le baser sur les écrits religieux qui évoquent sa personne et authentifiés comme historiques par les religions chrétiennes.

Les Évangiles que je prendrai en considération sont au nombre de quatre, à savoir les trois synoptiques attribués aux apôtres Marc, Matthieu et Luc, ainsi que le quatrième, celui de Jean.

Je vais laisser de côté les Évangiles apocryphes, notamment ceux de l’enfance qui présentent le petit Jésus, par exemple, comme un sale garnement n’hésitant pas à faire mourir un condisciple de jeu qui l’avait bousculé. Je ne prendrai pas en considération les Évangiles qui ne sont pas inclus dans les canons des Églises, tant catholique que protestante ou encore orthodoxe. Mon but n’est pas en effet de discutailler de ces autres textes pour montrer que l’un comporte plus de poésie qu’un autre.

Ce que je vais faire consistera à analyser avec un esprit profane le contenu des quatre Évangiles canoniques comme je le ferais de tout texte, dont des religieux affirmeraient qu’ils ont un fondement historique, pour tenter d’y retrouver des éléments pouvant avoir une valeur de réalité. En d’autres termes pour les dégager de la gangue du merveilleux qui, éventuellement, les occulte.

Je ne retiendrai que les actions et propos qui pourraient être attribués à un homme de chair et de sang de son temps. Et ce avec l’intention de tenter de reconstituer le profil psychologique du personnage. Et par la même occasion déterminer quelle est la nature réelle du message des Évangiles ? Est-il aussi humaniste que les religieux tant conservateurs que progressistes le prétendent ?

Je vais probablement vous accabler en vous énumérant tous les éléments merveilleux qui parsèment les Évangiles, à savoir toutes les guérisons miraculeuses attribuées au personnage. Mais vous en comprendrez ultérieurement l’opportunité.

Ainsi, dans l’Évangile de Matthieu, on peut trouver :

– la guérison d’un lépreux par le simple toucher de la main
– la guérison à distance du fils paralytique d’un centurion
– la guérison de la fièvre de la belle-mère de l’apôtre Pierre en lui touchant la main
– la guérison des démoniaques en chassant les démons par la grâce d’un seul mot
– l’apaisement des flots de la mer par des paroles menaçantes qui étaient adressées aux vents
– l’expulsion de la légion de démons du démoniaque Gadarénien et l’autorisation qu’il leur donna de se réfugier dans un troupeau de porcs
– la guérison d’un paralytique étendu sur un lit en lui ordonnant de se lever et de retourner chez lui avec son lit sous le bras
– la guérison d’une femme qui perdait du sang depuis une douzaine d’années sans interruption et ce simplement lorsqu’elle a touché son vêtement
– la résurrection de la fille dont Jésus avait pris la main
– la guérison de deux aveugles dont il avait touché les yeux
– l’expulsion d’un démon qui rendait un homme muet
– la guérison d’un homme à la main sèche en lui ordonnant simplement d’étendre la main
– la guérison d’un autre homme aveugle et muet en expulsant le démon qui provoquait les deux infirmités, une première multiplication des pains après bénédiction de cinq pains et de deux poissons pour nourrir cinq mille personnes et emplir de déchets douze couffins
– la marche de Jésus sur les eaux
– la guérison de la fille d’une Cananéenne malmenée par un démon
– une seconde multiplication des pains au départ de sept pains cette fois pour nourrir quatre mille personnes et combler sept corbeilles de déchets,
– la guérison d’un garçon épileptique
– le paiement de la redevance du Temple en faisant pécher le poisson qui contient en ses entrailles la statère, la pièce de monnaie nécessaire
– une nouvelle guérison de deux aveugles à nouveau simplement en leur touchant les yeux du doigt.

Et sont également mentionnées les guérisons multiples sans les détailler comme celles au bord de la mer de Galilée mentionnées comme suit aux versets 15.30 et 15.31 :

Le récitant

« Et des foules nombreuses s’approchèrent de lui, ayant avec elles des boiteux, des estropiés, des aveugles, des muets et bien d’autres encore, qu’ils déposèrent à ses pieds ; et il les guérit. Et les foules de s’émerveiller en voyant ces muets qui parlaient, ces estropiés qui redevenaient valides, ces boiteux qui marchaient et ces aveugles qui recouvraient la vue… »

Le conférencier

L’évangéliste Marc, dont l’Évangile est plus concis, reprend certains de ces prodiges. Mais le processus utilisé pour obtenir les guérisons est parfois différent. Ainsi pour ramener l’ouïe et la parole à un sourd qui est également bègue, il place les doigts dans les oreilles et touche avec sa salive la langue de la personne. Pour la guérison d’un aveugle, il lui met de la salive sur les yeux et lui impose les mains à deux reprises.

L’évangéliste Luc est celui qui a introduit la possibilité d’engrosser une femme simplement par l’intercession du Saint-Esprit ; s’il reprend quelques guérisons miraculeuses décrites par Matthieu, il y ajoute la résurrection du fils de la veuve habitant la ville de Naïn que l’on portait en cortège au sépulcre, la délivrance de sept démons de Marie appelée la Magdalénienne, la guérison d’un hydropique, ainsi que celle d’une femme courbée qui a été délivrée de son infirmité par l’imposition des mains.

J’en arrive à l’Évangile de Jean qui ne reprend à son compte que le premier miracle de la multiplication des pains énoncé par Matthieu. Mais c’est lui qui narre l’épisode du changement de l’eau en vin aux noces de Cana, la guérison du fils d’un fonctionnaire royal dans cette même localité ainsi que la résurrection de Lazare qui était dans son sépulcre depuis déjà quatre jours au point que sa sœur Marthe disait : « Il sent déjà ».

Pour la guérison d’un paralytique, le lieu est également tout à fait différent de celui repris par Matthieu, Marc et Luc ; je ne puis résister à l’envie de reprendre quelques phrases des versets 5.2 à 5.9 :

Le récitant

Or il existe à Jérusalem, près de la probatique, une piscine qui s’appelle en hébreu Bethesda et qui a cinq portiques. Sous ces portiques gisaient une multitude d’infirmes, aveugles, boiteux impotents qui attendaient le bouillonnement de l’eau ; car l’ange du Seigneur descendait par moments dans la piscine et agitait l’eau ; le premier alors à y entrer, après que l’eau avait été agitée, se trouvait guéri, quel que fût son mal. Il y avait là un homme infirme depuis trente-huit ans. Jésus le voyant étendu et apprenant qu’il était dans cet état depuis longtemps déjà, lui dit : « Veux-tu guérir ? » L’infirme répondit : « Seigneur, je n’ai personne pour me jeter dans la piscine quand l’eau vient à être agitée, et le temps que j’y aille, un autre descend avant moi » Jésus lui dit : « Lève-toi, prends ton grabat et marche ». Et aussitôt l’homme fut guéri.

Le conférencier

Le processus suivi pour rendre la vue à un aveugle de naissance mérite également d’être narré :

Le récitant

Ayant dit cela, il cracha à terre, fit de la boue avec sa salive, enduisit avec cette boue les yeux de l’aveugle et lui dit : « Va laver tes yeux à la fontaine de Siloé ». L’aveugle s’en alla donc, il se lava et revint en voyant clair.

Le conférencier

Je vous ai accablé avec cette fastidieuse énumération de tous ces miracles prétendus qui ne sont que billevesées. Je l’ai fait parce que des personnes ne connaissent pas ces prodiges et la façon dont ils sont réalisés, parce qu’elles n’ont pas lu les Évangiles ou ne se souviennent plus de ce qu’on leur a enseigné dans leur jeune âge, en ce temps lointain où elles suivaient le cours de religion.

Actuellement, dans le monde du XXIe siècle, quelle personne sensée oserait encore dire que ces miracles ont une valeur de réalité.

Quel ophtalmologue catholique oserait s’avancer pour cautionner la façon de guérir un aveugle avec la boue obtenue en triturant la poussière avec de la salive crachée sur le sol ?

Quel médecin croyant sérieux se permettrait d’ajouter foi à la libération de la parole par le toucher de la langue à nouveau avec de la salive, à la délivrance des sourds par l’imposition des mains, et tutti quanti.

Il y a parmi les croyants ceux qui veulent faire comme si les textes relatant ces guérisons et actes miraculeux n’existaient pas. Parce qu’ils sont gênants ! Et aussi ceux qui tentent de noyer le poisson sous un déluge de mots. Comme s’y sont attelés le prêtre américain John P. Meier et le membre de la Commission biblique pontificale romaine Raymond E. Brown en écrivant trois livres totalisant trois mille cinq cent vingt-six pages pour traiter de ces textes évangéliques qui n’en comportent en tout que quelques dizaines. Pour que le prêtre Meier en arrive à conclure que :

Le récitant

Différents critères d’historicité donnent à penser que le Jésus historique a accompli au cours de son ministère public certaines actions que ses contemporains et lui-même considéraient comme des guérisons miraculeuses de malades et d’infirmes.

Le conférencier

Ainsi donc le Jésus historique, le fils de Dieu pourtant, plus même la deuxième personne de la Trinité divine, ne serait qu’un benêt qui se serait persuadé avoir accompli des actions qui n’avaient rien de miraculeux !

Soyons sérieux ! Ceux qui ont écrit les textes évangéliques étaient convaincus que les guérisons avaient eu lieu et qu’elles s’étaient réellement passées telles qu’ils les ont décrites. Ce n’était pas sujet à interprétation.

Et pas tellement loin de nous, en 1870, il y a seulement cent trente-cinq ans, le premier Concile de Vatican et la constitution Dei filius qui en est résultée, ne jetaient-ils pas l’anathème, c’est-à-dire la malédiction divine à défaut de pouvoir encore faire plus, sur les hérétiques, ceux qui auraient osé :

Le récitant

« … ne pas recevoir dans leur intégrité avec toutes leurs parties comme sacrés et canoniques les livres de l’écriture comme le Saint Concile de trente les a énumérés ou nie qu’ils soient divinement inspirés… » (sur ceux qui auraient osé dire) qu’il ne peut y avoir de miracles, et que par conséquent tous les récits de miracle, même ceux que contient l’Écriture sainte doivent être relégués parmi les fables et les mythes.

Le conférencier

Et plus près de nous encore, ceux qui lisent le catéchisme de l’Église catholique publié sous l’égide du pape défunt Jean-Paul II, mais rédigé en fait par le cardinal Ratzinger, le pape Benoit XVI, ceux qui lisent ce catéchisme qui date seulement de 1992, il y a treize ans, ont pu y trouver au paragraphe 126 que :

Le récitant

L’Église tient fermement que les quatre Évangiles dont elle affirme sans hésiter l’historicité, transmettent fidèlement ce que Jésus, le fils de Dieu, durant sa vie parmi les hommes, a réellement fait et enseigné pour leur salut éternel, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel.

Le conférencier

Et si, en rationaliste convaincu, vous osiez émettre le moindre doute, le même catéchisme vous répondrait au paragraphe 157 que :

Le récitant

La foi est certaine, plus certaine que toute connaissance humaine, parce qu’elle se fonde sur la parole de Dieu, qui ne peut mentir. Certes, les vérités révélées peuvent paraître obscures à la raison et à l’expérience humaines, mais la certitude que donne la lumière divine est plus grande que celle que donne la lumière de la raison naturelle.

Le conférencier

Pour ma part, restant confiant en ma raison, j’ai biffé des photocopies que j’avais faites des textes évangéliques tous ces éléments merveilleux qui n’ont pour moi aucune valeur historique. Et mon marqueur noir a, de la même façon, supprimé de ces photocopies tout ce qui impliquait une lutte sur le plan théologique qui m’indiffère entre les partisans de la secte judéo-chrétienne, les Pharisiens ainsi que les Sadducéens.

Comme par exemple tout ce qui concerne le respect du repos, le jour du sabbat, la résurrection des morts, les traditions pharisaïques. Il va de soi que les récits relatifs aux trois tentations de Jésus par Satan dans le désert, ne trouvent aucun crédit auprès de moi. Et d’autres éléments relatifs à la définition du Père, du Royaume des Cieux.

Dans ce qui reste, il y a ce qui, actuellement, emplit pleinement la bouche des « stars » de la religion chrétienne. Il s’agit des propos relatés dans quelques pages intitulées Les béatitudes ou Le sermon sur la montagne, propos qu’il aurait énoncés selon Matthieu au début de sa prédication avec des formules édictant qu’il faut, par exemple :

Le récitant

« se garder d’afficher leur justice devant les hommes », et veiller à « ne pas claironner dans les rues quand ils font l’aumône et d’agir de telle sorte que la main droite ignore ce que fait la gauche ».

Le conférencier

Il recommandait aussi, selon Matthieu aux versets 6.1 à 6.24 de

Le récitant

« prier dieu dans le secret », de « jeûner en secret » et de « ne pas se donner des airs sombres en ces occasions comme le font les hypocrites ».

Le conférencier

ainsi qu’il :

« n’est pas possible de servir dieu et l’argent », et qu’il « ne faut pas juger autrui »,

Le conférencier

Luc ne lui met-il pas en bouche au verset 7.5 :

Le récitant

« Hypocrite, enlève d’abord la poutre de ton œil, alors tu verras clair pour enlever la paille de celle de ton frère. »

Le conférencier

Il aurait aussi déclaré qu’il fallait aimer ses ennemis, leur faire du bien sans rien attendre en retour, et encore, nous assure Luc aux versets 6.29 et 6.30 :

Le récitant

« À qui te frappe sur une joue, présente l’autre ; à qui enlève ton manteau, ne refuse pas ta tunique. À quiconque te demande, donne, et à qui t’enlève ton bien, ne le réclame pas. »

Le conférencier

En d’autres endroits, il avait aussi énoncé des paroles pleines d’humanisme. N’avait-il pas pardonné à la femme prise en flagrant délit d’adultère qui, selon la loi mosaïque, avait été condamnée à mort par lapidation. Il avait eu cette belle parole rapportée par Jean au verset 8.7 :

Le récitant

« Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. »

Le conférencier

Très belle maxime certes. Mais je ne puis m’empêcher de douter de la véracité de la suite qui y sera donnée : les Pharisiens et les scribes se seraient écartés un à un ! Alors qu’ils pouvaient le convaincre de blasphème. Et que l’Évangile de Jean regorge de passages où les Grands Prêtres et les Pharisiens recherchent n’importe quel prétexte pour s’en emparer pour le condamner.

Ensuite, la lapidation d’une femme condamnée selon la loi est le genre de spectacle dont les hommes devaient raffoler en ce temps-là. Comme actuellement dans d’autres contrées, toujours enfermées dans le carcan de lois religieuses !

L’imagerie populaire a fait de Jésus le portrait d’un homme bon, doux, humble et pacifique. Oser ne serait-ce que nuancer l’appréciation tout en admettant l’existence du personnage vous fait affubler directement de l’épithète de mécréant obtus, d’intolérant, de malveillant même. C’est une image d’Épinal que l’on retient de Jésus le Nazoréen. L’image est tabou même dans certains milieux laïques. Y déroger est sacrilège.

Oh, je sais que l’on va immédiatement m’objecter qu’il demande aux autres de pardonner à ceux qui les ont offensés. Ne dit-il pas, selon Luc au verset 17.4 que

Le récitant

« Si sept fois le jour l’homme pèche contre toi, et que sept fois il revient à toi en disant qu’il se repent, qu’il faut toujours lui pardonner ».

Le conférencier

Aussi la première question que je me suis posée a été de savoir si Jésus pardonnait facilement ? Ma perplexité a été grande en lisant le passage consacré au figuier stérile que l’on trouve dans Matthieu aux versets 21.18 et 21.19 :

Le récitant

Comme il rentrait en ville de bon matin, il eut faim. Apercevant un figuier près du chemin, il s’en approcha et n’y trouva pas de fruit, rien que des feuilles. Il dit alors : « Jamais, tu ne porteras de fruit », et à l’instant même, le figuier se dessécha.

Le conférencier

Et mon étonnement ne s’est pas démenti en apprenant que le malheureux arbre n’en était pas responsable, car comme le dit Marc au verset 11.11 :

Le récitant

« … le figuier ne portait rien que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. »

Le conférencier

Qu’aurait fait Jésus si, à la place de l’arbre fruitier, c’était à un homme qu’il s’adressait ? L’aurait-il aussi fait mourir ? Aurait-il enseigné la tolérance aux autres tout en se gardant de l’appliquer à lui-même ! On est loin de la parabole du bon Samaritain !

Jésus se présente comme un maître débonnaire en invitant selon Matthieu les hommes à se charger de son joug et à se mettre à son école, car aurait-il dit au verset 11.30 :

Le récitant

« Je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Oui, ajoute-t-il, mon joug est aisé et mon fardeau léger. »

Le conférencier

Mais que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit d’un maître qui sait se montrer exigeant vis-à-vis de ses serviteurs, car déclare-t-il dans Luc au verset 12.47 :

Le récitant

Le serviteur qui connaissant la volonté de son maître et n’aura pas agi selon sa volonté, recevra un grand nombre de coups.

Le conférencier

Et ce maître peut disposer de son bien comme il l’entend. La parabole des ouvriers envoyés à la vigne est instructive à cet égard. Aux travailleurs qui ont peiné les douze heures durant, le même salaire est octroyé qu’aux ouvriers arrivés seulement à la onzième heure. À ceux qui récriminent, Jésus rétorque selon Matthieu au verset 20.14 :

Le récitant

« Prends ce qui te revient, et va-t-en. N’ai-je pas le droit de disposer de mes biens comme il me plaît ? »

Le conférencier

Je vous le demande. Y a-t-il un syndicaliste chrétien, rien qu’un seul, qui soit prêt à se satisfaire d’une telle réponse si le dirigeant d’usine la faisait à ses ouvriers lors d’une revendication salariale ? N’est-ce pas d’ailleurs cette parole d’« Évangile » que le capitalisme met en application lors de toute délocalisation d’entreprise ?

Jésus aurait dit que les chefs doivent servir. C’est vrai, mais cette parole s’adressait à Jacques et Jean qui lui demandaient de leur réserver une place d’honneur lorsque sa royauté serait instaurée. Car, à un autre moment, toujours dans Luc, il estime que, pour le serviteur, seule l’humilité est de mise.

On trouve aux versets 17.9 et 17.10 :

Le récitant

« Le Maître devrait-il savoir gré au serviteur d’avoir fait tout ce qui lui a été prescrit ? Ainsi de vous, disciples, quand vous aurez fait tout ce qui vous a été prescrit, dites : nous sommes de pauvres serviteurs, nous n’avons fait que ce que nous devions. »

Le conférencier

Jésus sait enseigner l’humilité, par exemple pour le choix des places dans un banquet, mais cette façon d’agir ne le concerne pas. Il doit être le premier sur terre. Son amour des honneurs transparaît dans l’onction à Béthanie rapportée par Jean, Marc et Matthieu. Permettez-moi de citer le texte de ce dernier tiré des versets 12.3 à 12.8

Le récitant

« … une femme vint avec un flacon d’albâtre contenant un parfum de grand prix. Brisant le flacon, elle lui versa sur la tête. Or, il y en eu parmi les disciples qui s’indignèrent entre eux : ce parfum pouvait être vendu pour plus de trois cents deniers et donné aux pauvres. Et ils la rudoyaient. Mais Jésus dit : « Laissez-la. Pourquoi la tracassez-vous ? C’est une bonne œuvre qu’elle a accomplie sur moi. »

Le conférencier

Et il ajouta ces paroles égocentriques :

Le récitant

« Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, et quand vous voudrez, vous pourrez toujours leur faire du bien, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. »

Le conférencier

Et cet amour de Jésus pour les honneurs est encore narré par Luc aux versets 7.44 à 7.47. Lors d’un repas chez un Pharisien, une prostituée avait arrosé ses pieds de ses larmes, les avait essuyés avec ses cheveux, les couvrait de baisers et les oignait de parfum. Au Pharisien qui l’avertissait de la situation sociale particulière de cette femme, il répondit :

Le récitant

« Tu vois cette femme, dit-il à Simon, je suis entré chez toi et tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds ; elle au contraire m’a arrosé les pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser ; elle au contraire, depuis que je suis entré, n’a cessé de me couvrir les pieds de baisers. Tu n’as répandu d’huile sur ma tête ; elle au contraire a répandu du parfum sur mes pieds. »

Le conférencier

Jésus trouve important que l’on se mette à ses pieds pour l’écouter et l’admirer. L’épisode avec Marthe et Marie, les sœurs de Lazare, épisode narré par Luc aux versets 10.39 à 10.42, est symptomatique à cet égard :

Le récitant

Celle-ci avait une sœur appelée Marie qui écoutait sa parole. Marthe, elle, était absorbée par les multiples soins du service. Intervenant, elle dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur ne me laisse ainsi servir toute seule ? Dis-lui de m’aider ». Mais le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant, il en faut de peu, une seule, c’est Marie qui a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée. »

Le conférencier

Que dit Jésus à Marthe sinon « Retourne à ta cuisine faire la popote et laisse Marie à mes pieds. Que chacun respecte la condition qui lui est attribuée de par mon souhait ». Je ne dis même pas qu’il méprise celle ou celui qui travaille de ses mains, ou qu’il préfère les contemplatifs aux opératifs. Non, son principal souci est d’être admiré tout en ne dédaignant pas en même temps la bonne nourriture.

Il faut savoir en effet que Jésus n’était pas un modèle d’ascétisme. Luc, au verset 5.33 mettait dans la bouche des Pharisiens des propos qui mettent en opposition son comportement et celui de son prédécesseur Jean le Baptiste :

Le récitant

Les disciples de Jean jeûnent fréquemment et font des prières, ceux des Pharisiens aussi, et les tiens mangent et boivent.

Le conférencier

Et quelle fut sa réponse rapportée par Matthieu  :

Le récitant

Jean vient en effet ne mangeant, ni ne buvant, et l’on dit : « Il est possédé ». Vient alors le fils de l’homme, mangeant et buvant, et l’on dit : « Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ».

Le conférencier

Et cela m’amène à vous proposer d’imaginer la tête qu’il aurait faite si Marthe avait quitté ses casseroles pour elle aussi venir s’asseoir à ses pieds et l’écouter. Et lui dire « Tant pis pour ta bouffe, Seigneur ! » Mais le fin psychologue qu’il devait y avoir en lui, savait qu’elle ne le ferait pas. Il avait trop de charisme pour cela.

La parabole de l’enfant prodigue montre que pour lui l’ouvrier de la dernière heure a finalement plus d’importance que le compagnon fidèle. Dans notre monde, considèrerait-on comme équitable que le fils qui est resté attaché à son père soit finalement moins honoré que celui qui a dilapidé sa part d’héritage ? Quel jugement porterait-on sur les paroles du fils fidèle que nous rapporte Luc aux versets 16.29 à 16.32 ?

Le récitant

« Voici tant d’années que je te sers sans avoir jamais transgressé un seul de tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau à moi pour festoyer avec mes amis ; et puis ton fils que voilà, revient-il après avoir dévoré ton bien avec les femmes, tu fais tuer le veau gras pour lui. »

Le conférencier

Cette façon d’agir est toujours dans les mœurs à notre époque. Le disciple fidèle fait partie de l’ordinaire. Et puisqu’il est fidèle et que l’on sait qu’il le restera, à quoi bon faire le moindre effort pour le garder. Quel que soit le désintérêt qu’on lui manifeste, il ne se rebellera pas. L’autre, celui qui a rompu avec son milieu, avec injustice même, souhaite son retour. Pourquoi ? Pour servir la cause de son père ! Eh bien non. Par intérêt ! Simplement parce qu’il est dans la dèche. Il était parti avec une partie de la caisse familiale, et est revenu uniquement lorsque la bourse était vidée de son contenu ! Et qu’il flirtait avec la misère !

Je puis comprendre que le père soit réjoui de revoir son fils comme Luc le lui fait dire.

Le récitant

« Il fallait bien festoyer et se réjouir puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé. »

Le conférencier

Mais je trouve risible la justification donnée par le même père à son fils à qui il n’a jamais fait le moindre cadeau pour fêter ses amis, à savoir :

Le récitant

« Toi mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi ».

Le conférencier

Le Jésus historique serait avant tout un pragmatique. Son réalisme, un tantinet cynique, transparaît dans la parabole de l’intendant infidèle qui après avoir mal géré le bien de son patron et sur le point d’être congédié, trouve encore le moyen de se faire des amis en spoliant à nouveau son maître en remettant aux débiteurs de celui-ci la moitié de leur dette. N’est-il pas surprenant d’entendre Jésus s’exclamer en conclusion de l’histoire :

Le récitant

Et le maître loua cet intendant malhonnête. Car les enfants de ce monde-ci sont plus avisés avec leurs semblables que les enfants de lumière.

Le conférencier

Je suis au regret de devoir dire qu’il y a trois coquins dans l’histoire : l’intendant certes, le maître aussi qui admet une telle iniquité qui doit lui être coutumière pour qu’il l’accepte aussi facilement, et enfin le narrateur qui donne comme exemple la malhonnêteté de ces deux hommes à ses disciples qui étaient les enfants de lumière.

Ne sont-elles pas du même style les paroles rapportées par Luc au verset 16.9 et que voici :

Le récitant

« Eh bien, faites-vous des amis avec le malhonnête argent afin qu’au jour où il viendra à manquer, ceux-ci vous reçoivent dans les tentes éternelles. »

Le conférencier

Vous avez bien entendu ; se faire des amis avec le malhonnête argent. La belle incitation à la corruption.

La parabole des mines va plus loin encore. Le roi qui est un homme dur, qui prend ce qu’il n’a pas mis en dépôt et qui moissonne ce qu’il n’a pas semé, va punir son serviteur qui s’est montré trop prudent à son gré pour la gestion des cent francs-or qu’il lui a confié. Et selon Luc aux versets 19.24 à 19.27, le roi aurait dit à ceux qui étaient là à son retour de voyage :

Le récitant

« Enlevez-lui sa mine, et donnez-la à celui qui a les dix mines. Mais Seigneur, répondirent-ils : celui-là a dix mines. Et le roi répondit : Je vous le dis, à tout homme qui a, l’on donnera ; mais à qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Quant à mes ennemis, qui n’ont pas voulu de moi pour roi, amenez-les ici et égorgez-les en ma présence. »

Le conférencier

De telles paroles sont compréhensibles dans la bouche d’un homme partisan de la guerre révolutionnaire, mais pas dans celle d’un pacifiste prêt au pardon des offenses jusqu’à tendre la joue droite à qui le frappe sur la gauche. Elles ne peuvent qu’être celles d’un guide politique tout porté à l’action dans un système oppressif. Ne sont-elles pas confirmées par Luc au verset 12.51 ?

Le récitant

« Pensez-vous que je sois apparu pour établir la paix sur terre ? »

Le conférencier

et dans Matthieu aux versets 10.34 à 10.36 :

Le récitant

« Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère ; on aura pour ennemis les gens de sa famille. »

Le conférencier

Jésus s’est totalement détaché des siens. Il veut que ses disciples lui soient attachés plus qu’à tout autre personne Matthieu nous rapporte :

Le récitant

« Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi et ne vient pas à ma suite, n’est pas digne de moi. (10.37) »

Le conférencier

Et cette prétention de vouloir arracher autrui à ses proches se confirme dans Luc verset 9.51 :

Le récitant

Il dit à un autre : « Suis-moi ». L’homme répondit ; « Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père ».

Mais Jésus répliqua : « Laisse les morts enterrer les morts. Toi, va annoncer le royaume de dieu ».

Le conférencier

Annoncer le royaume de dieu ! Un euphémisme pour ce leader de secte qui ajoute :

Le récitant

Un autre encore lui dit : « Je te suivrai Seigneur, mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison ». Jésus lui répondit : « Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de dieu ».

Le conférencier

Jésus exige du nouveau fidèle un complet arrachement à son milieu selon Luc aux versets 14.35 et 14.36 :

Le récitant

… et il se retourna et leur dit : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple ».

Le conférencier

On ressent d’ailleurs sa déception de voir son mouvement messianique ne pas être pris au sérieux. Rageur à ce moment, il ne peut s’empêcher de manifester sa colère. Ainsi par exemple l’épisode où il se rend, après ses premières tournées en Galilée, dans sa patrie, l’endroit où il est né et a passé sa jeunesse.

Tout avait bien commencé. Si l’on ajoute foi à ce qui dit Luc au verset 4.22, il y aurait été précédé d’une certaine aura que lui ont attribuée certains signes donnés ailleurs. Ses concitoyens…

Le récitant

… lui rendaient hommage et étaient en admiration devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche.

Le conférencier

Mais, le premier étonnement passé à la vue de cet homme qui avait quitté le village et, était revenu avec un début de renommée, n’ont-ils pas eu l’audace de lui demander de leur donner également un signe, un miracle ? Étonné de leur manque de foi selon Matthieu au verset 13.58, il entra en colère et en reproches contre ces villageois qui l’avaient trop connu, lui et sa famille, pour le prendre au sérieux.

Chaque fois qu’il se rendait compte de son peu d’emprise sur le public, il se répandait en imprécations.

Le récitant

Alors il se mit à invectiver contre les villes qui avaient vu ses plus nombreux miracles, mais n’avaient pas fait pénitence (Matthieu, verset 11.20). « Malheur à toi, Chorazéin ! Malheur à toi, Bethsaide. Car si les miracles accomplis chez vous l’avaient été à Tyr ou Sidon, il y a longtemps que sous le sac et la cendre, elles auraient fait pénitence… Et toi, Capharnaüm, crois-tu que tu seras élevée au ciel ? Tu seras précipitée aux enfers (Luc, versets 10.13 à 10.15), »

Le conférencier

Et puisque ceux du milieu nazoréen dont il provient, rechignent à le suivre, puisque ceux qui ont du bien, hésitent à renoncer à leur confort pour mener sa vie aventureuse. Il ne lui reste qu’à s’adresser aux autres, à ceux que les bien-pensants assimilent à la racaille. Jésus fit comme le maître de maison de la parabole des invités qui se dérobent. Celui-ci, voyant que ses amis prennent mille prétextes pour ne pas participer au banquet auquel ils sont conviés, ordonne à son serviteur :

Le récitant

« Va-t’en dans les places et les rues de la ville, et introduis ici les pauvres, les estropiés et les boiteux. » (Luc, verset 14.22)

Le conférencier

Mais quand il s’aperçoit que malgré cela il reste de la place, il ajoute :

Le récitant

« Va-t’en par les chemins et les clôtures et fais entrer de force afin que ma maison soit remplie. » (Luc, verset 14.23)

Le conférencier

Quelle belle justification pour les conversions forcées ! Car les enfants de lumière, ces Esséniens, ceux qu’il raille dans la parabole de l’intendant infidèle, ceux du pays dont il est issu, ces Nazoréens, ces fous de dieu dont il fut un temps le frère, ne comprennent pas sa métamorphose pragmatique. Ils refusent de participer à son réalisme politique. C’est ainsi que j’apprécie l’épisode :

Le récitant

Et les siens, l’ayant appris, partirent pour se saisir de lui, car ils disaient : « Il a perdu le sens. » (Marc, versets 3.20 et 3.21)

Le conférencier

Lorsque sa mère et ses frères veulent lui parler, il ne peut que réaffirmer :

Le récitant

« Qui est ma mère et mes frères ? » Et promenant son regard sur ceux qui étaient assis là en rond autour de lui, il dit : « Voici ma Mère et mes Frères. » (Marc, 3.33)

Le conférencier

On s’est beaucoup mépris sur le sens à donner à ce mot de « Frères ». Le réalisme latin a poussé à y voir des frères de sang ou des neveux pour respecter la virginité de Marie. Mais dans certaines associations, les membres ne s’appellent-ils pas « Camarades » ? Ou dans d’autres n’est-ce pas aussi « Frères » ? Pourquoi n’en serait-il pas de même dans ce cas ? Pourquoi ne pas supposer que les « Frères » cités sont les Frères de la communauté nazoréenne dont il se serait écarté ? Et cette communauté, ne serait-ce pas plutôt la « Mère » que le verset mentionne, et non pas la génitrice du héros ? Quand Jésus dit : « Voici ma mère », ce n’est pas une femme en particulier qui serait dans l’assemblée des auditeurs, qu’il désigne, mais l’ensemble de ceux qui l’écoutent. Et ce sont ces personnes-là qu’il définit comme étant ses nouveaux « Frères ».

Ma conviction est renforcée par le passage suivant mentionné par Matthieu aux versets 18.15 à 18.17 que voici :

Le récitant

« Si ton frère vient à pécher, va le trouver et reprends-le seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S’il n’écoute pas, prends encore avec toi un ou deux autres… Que s’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté. Et s’il refuse d’écouter même la communauté, qu’il soit pour toi comme le païen… »

Le conférencier

Voyez la progression. Un frère, puis deux ou trois frères, puis l’ensemble des frères, et enfin la communauté. La communauté nazoréenne ! Et non pas sa famille biologique.

J’ai parlé de vie aventureuse menée par Jésus. Certes oui, lorsque l’on suit son parcours en tout sens du pays pendant les quelques mois de sa brève carrière publique. Une vie dangereuse également. Des Pharisiens ne viennent-ils pas l’avertir, nous raconte Luc au verset 13.31 :

Le récitant

À cette heure même, s’approchent quelques Pharisiens qui lui dirent : « Pars, va-t’en, car Hérode veut te tuer. »

Le conférencier

Ou encore selon Jean au verset 7.1 :

Le récitant

Après cela, Jésus parcourait la Galilée, car il ne voulait pas circuler en Judée parce que les Juifs cherchaient à le tuer.

Le conférencier

Et cette impression se renforce lorsqu’on lit dans Matthieu, versets 12.1 à 12.4, l’épisode des épis de blé arrachés :

Le récitant

En ce temps-là, Jésus vint à passer un jour de sabbat à travers les moissons, et ses disciples se mirent à arracher des épis et à les manger.

Le conférencier

Était-ce une flânerie de joyeux lurons le jour du Seigneur ? La fantaisie innocente de disciples folâtrant ce jour de repos. Pas du tout, car au reproche fait par des Pharisiens, Jésus répond par :

Le récitant

« N’avez-vous pas lu ce que David fit lorsqu’il eut faim, lui et ses compagnons ? Comment il entra dans la maison de Dieu, et mangea les pains d’oblation, qu’il ne lui était pas permis de manger, ni à ses compagnons, mais seulement aux Prêtres. »

Le conférencier

Il faut savoir que David était traqué par les sbires du roi Saül. Si Jésus se réfère à ce précédent, cela signifie que lui et ses disciples sont dans une situation analogue. Ils ont faim. Ils ne peuvent trouver de nourriture que dans ces champs, car ils sont pourchassés par le roi Hérode. Et dans une telle situation, nécessité fait loi !

Si des Pharisiens le recevaient parfois avec déférence chez eux, allaient jusqu’à l’héberger, le sacerdoce officiel et des notables ne le voyaient pas d’un air tranquille venir troubler le modus vivendi qu’ils avaient réussi à établir avec l’occupant romain. N’avait-il pas fait, avec ses disciples, un chambard sur le parvis du temple en y chassant ceux qui fournissaient aux pèlerins la monnaie et les petits animaux requis pour les offrandes ? Ils se comportaient en casseurs en s’attaquant au commerce lié au culte ! Cela indigna les Grands Prêtres et les scribes. Cela amena une réaction selon Luc aux versets 11.47 à 11.5 :

Le récitant

« Les Grands Prêtres et les Pharisiens réunirent alors un Conseil. Que faisons-nous, se disaient-ils ? Cet homme fait beaucoup de signes. Si nous le laissons ainsi, tous croiront en lui, et les Romains viendront et supprimeront notre Lieu Saint et notre Nation. » Mais l’un d’entre eux, étant Grand Prêtre cette année-là, leur dit : « Vous n’y entendez rien. Vous ne songez même pas qu’il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière. »

Le conférencier

Vous avez bien entendu : il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas toute entière. N’est-ce pas là ce que sous Vichy firent les tribunaux d’exception créés par le maréchal Pétain pour calmer l’occupant nazi ! Le Jésus historique, agitateur politico-religieux, constituait une menace d’intervention des Romains. Pour des raisons religieuses ? Non pas, ces Romains étaient des gens bien trop pratiques que pour s’intéresser à autre chose que la collecte des impôts ! Les collaborateurs de l’occupant, les gens en place, la hiérarchie qui monopolisait entre ses mains les miettes du pouvoir consenties par Rome ne pouvaient admettre qu’un trublion vienne les mettre en péril.

Jésus était pourtant au début de sa prédication un homme prudent. Il recommandait même à ses partisans de faire le silence sur sa fonction de messie :

Le récitant

Alors il recommanda aux disciples de ne dire à personne qu’il était le Christ (Matthieu, verset 16.2). Alors il leur enjoignit sévèrement de ne parler de lui à personne (Marc, verset 2.30) Et lui, d’un ton sévère, leur prescrit de ne le dire à personne (Luc, verset 9.28).

Le conférencier

Sa prudence est parfois cauteleuse. Jésus ne dédaignait pas le sophisme, le jeu de mots pour se tirer d’affaire. Marc rapporte aux versets 12.13 à 12.17 en est-il lorsque les Pharisiens le questionnent sur la licité vis-à-vis de la loi, de payer l’impôt aux Romains :

Le récitant

« … mais tu enseignes en toute franchise la voie de Dieu. Est-il permis ou non de payer l’impôt à César ? Devons-nous payer, oui ou non ? » Mais lui sachant leur hypocrisie, leur dit : « Pourquoi me tendez-vous un piège ? Apportez-moi un denier que je le voie. » Ils en apportèrent un et il leur demanda : « De qui est l’effigie que voici et la légende ? » Ils lui répondirent de César. Alors Jésus leur dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Le conférencier

Subterfuge à admirer pour un politique devant craindre l’occupant romain.

Réponse indigne du Messie !

Une fois, il prend peur devant la foule. Selon Jean aux versets 6.14 et 6.15, c’était au début de sa carrière publique :

Le récitant

À la vue du signe qu’il venait d’opérer, les gens disent : « C’est vraiment lui le Prophète qui doit venir dans le monde. » Jésus se rendit compte qu’ils allaient venir l’enlever pour le faire roi. Alors, il s’enfuit de nouveau dans la montagne tout seul.

Le conférencier

Mais ce succès éphémère ne se renouvelant pas, il est piqué au vif par des Frères qui lui reprochent « d’agir en secret quand on veut être en vue » comme nous le conte Jean au verset 7.3.

Jésus décide de se rendre à Jérusalem, car l’insuccès lui pèse. Il connaît les risques de l’entreprise, mais il se prépare pour le combat décisif. Et il leur dit selon Luc aux versets 22.36 et 22.37 :

Le récitant

« Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même que celui qui a une besace, et que celui qui n’en a pas, vende son manteau pour acheter un glaive. Car je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi cette parole de l’écriture : ‘ Il a été mis au rang des scélérats ’. Aussi bien, ce qui me concerne touche à son terme. »

Le conférencier

Il ne faut par tourner autour du pot. «Acheter un glaive» a une signification bien profane : celle de s’armer pour se lancer dans une insurrection. Et si le disciple n’a pas d’argent pour cet achat, il doit aller jusqu’à vendre son manteau. Pierre, son principal disciple, était d’ailleurs armé au moment de l’arrestation de Jésus, nous dit Jean au verset 18.10 :

Le récitant

Alors, Simon-Pierre qui portait un glaive, le tire. Il en frappa le serviteur du Grand Prêtre et lui trancha l’oreille.

Le conférencier

La petite troupe de disciples qui entourait Jésus n’avait pas que des sentiments tendres envers ceux qui n’acceptaient pas de leur accorder l’hospitalité. En témoigne cet incident rapporté par Luc aux versets 9.51 à 62 en ces termes :

Le récitant

Comme le temps approchait où Jésus allait être enlevé de ce monde, il prit avec courage la route de Jérusalem. Il envoya des messagers devant lui ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains. Mais on refusa de le recevoir parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem. Devant ce refus, les disciples Jacques et Jean intervinrent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions que le feu tombe du ciel pour les détruire ? ».

Le conférencier

Que signifiait « faire tomber le feu du ciel pour les détruire » sinon entrer dans le village et le mettre à feu et à sang par une expédition punitive ? Si Jésus n’accéda pas à leur demande, c’est probablement parce qu’il estimait qu’il ne pouvait que sortir diminué d’une telle aventure, lui qui se préparait à plus important en Judée. A-t-il laissé une forte impression sur les Romains ? J’en doute si je me réfère aux « actes des apôtres ».

Accusé d’impiété par le sacerdoce officiel et par là de troubler l’ordre public, l’apôtre Paul avait été arrêté. Il comparaissait devant le procurateur Festus entre 60 et 62 de notre ère. Un procurateur tellement peu au courant des tenants et aboutissants de la secte judéo-chrétienne qu’il fit lui-même appel au roi juif, Agrippa, qui était lui-même fort ignorant sur la question. Agrippa ne dit-il pas dit selon les versets 25.18 et 25.19 :

Le récitant

« Ils avaient avec lui je ne sais quelles contestations touchant leur religion et touchant un certain Jésus qui est mort et que Paul affirme être en vie. »

Le conférencier

Pourtant, si l’on devait croire les textes sacrés, le Jésus historique aurait dû fortement marquer les esprits des hommes de son temps ? Ne prétendent-ils pas que sa mort avait été accompagnée de grands prodiges selon Luc qui dit aux versets 23.44 à 23.45 :

Le récitant

« C’était déjà environ la sixième heure quand, le soleil s’éclipsant, l’obscurité se fit sur la terre entière, jusqu’à la neuvième heure. Le voile du temple se déchira par le milieu. »

Le conférencier

Matthieu est bien plus précis aux versets 27.51 à 27.54 :

Le récitant

Et voilà que le voile du sanctuaire se déchira en deux, de haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent, les tombeaux s’ouvrirent et de nombreux corps de saints trépassés ressuscitèrent : ils sortirent des tombeaux après sa résurrection, entrèrent dans la ville sainte et se firent voir à bien des gens. Quant au centurion et aux hommes qui avec lui gardaient Jésus, à la vue du séisme et de ce qui se passait, ils furent saisis d’une grande frayeur et dirent : « Vraiment celui-ci était fils de Dieu ! »

Le conférencier

J’ai montré que les Évangiles canoniques comportent en fait quatre parties qui sont imbriquées les unes dans les autres. Et un chrétien ne peut escamoter le moindre élément de ces parties sans se livrer purement et simplement à la malhonnêteté intellectuelle.

La première partie est certes gênante pour le croyant animé d’un tant soit peu d’esprit critique. C’est cette partie qui contient tous les éléments merveilleux, les guérisons de lépreux, d’aveugles, de paralytiques, les expulsions de démons, les résurrections d’enfants ou de parents d’amis, les miracles et prodiges. Mais le catholique peut-il, sans se renier, la biffer comme il le ferait de tout texte légendaire ou nier qu’elle existe ?

La passer sous silence, revient à reconnaître que les textes évangéliques ne font que reproduire en cette partie des restes magiques de la période néolithique. Mais par là-même c’est reconnaître que tout le reste n’est qu’une construction humaine et non un message inspiré par la divinité !

La deuxième partie contient au travers de discussions et de paraboles la réfutation de quelques pratiques cultuelles juives. Cela n’avait rien d’exceptionnel du fait que la religion juive n’était pas monolithique tant que le Temple de Jérusalem n’avait pas été détruit. Les sectes des Sadducéens, Pharisiens et Esséniens ne coexistaient-elles pas dans le monde du début de notre ère, quoiqu’elles soient en conflit sur des problèmes doctrinaux ?

La troisième partie contient quelques messages d’humanisme et de renoncement aux biens terrestres, au travers de quelques discours et paraboles. Mais tout comme dans d’autres philosophies. Ce sont en particulier les passages intitulés Le Sermon sur la Montagne ou Les Béatitudes qui, actuellement, ont la vedette dans la bouche ou sous la plume des religieux.

La quatrième, la plus ignorée, est celle que j’ai développée. Et pour ne pas être taxé d’affabulateur, j’ai tenu à mentionner constamment les versets des Évangiles dont j’avais enlevé les extraits cités.

Certains croyants, et même des laïques non croyants, m’ont fait le reproche de prendre au sens premier toutes les paroles mises dans la bouche du Nazoréen et de ne pas les envisager sous un angle symbolique. Qu’ils le fassent pour leur propre usage ou satisfaction, ne me gêne pas. Mais c’est trop exiger de ma personne que me demander d’accorder aux Évangiles un statut que je leur dénie. Celui de contenir la « vérité », une vérité qui serait voilée à l’entendement populaire !

J’ai aussi tenu à ne pas retirer toutes les phrases de leur contexte. Bien au contraire, je l’ai rétabli. La Judée et la Galilée étaient sous protectorat romain. Les mouvements messianiques n’étaient pas absents du pays. Loin de là !

Dans les Actes des apôtres, aux versets 5.35 à 5.37, ne fait-on pas dire au Pharisien Gamaliel, docteur de la loi et partisan d’une certaine position tolérante vis-à-vis du judéo-christianisme :

Le récitant

« Hommes d’Israël, prenez garde à ce que vous allez faire à l’égard de ces gens-là. Il y a quelque temps déjà se leva Theudas qui se disait quelqu’un et qui rallia environ quatre cents hommes. Il fut tué, et tous ceux qui l’avaient suivi se débandèrent, et il n’en resta rien. Après lui, à l’époque du recensement, se leva Judas le Galiléen qui entraîna du monde à sa suite ; il périt lui aussi, et ceux qui l’avaient suivi furent dispersés ».

Le conférencier

Et dans son livre « La guerre des Juifs contre les Romains », le Juif Flavius Josèphe ne signale-t-il pas que :

Le récitant

À ce mal s’en joignit un autre qui ne troubla pas moins cette grande ville. Ceux qui la causèrent n’étaient pas comme les premiers des meurtriers qui répandissent du sang humain ; mais c’étaient des impies et des perturbateurs du repos public, qui, trompant le peuple, sous un faux prétexte de religion, le menaient dans des solitudes avec promesse que Dieu leur ferait y voir par des signes manifestes qu’Il les voulait affranchi de servitudes. (…) Un autre plus grand mal affligea encore la Judée. Un faux prophète égyptien qui était un très grand imposteur, enchanta tellement le peuple qu’il assembla près de trente mille hommes, les mena sur le Mont des Oliviers et, accompagné de quelques gens qui lui étaient affidés, marcha sur Jérusalem pour en chasser les Romains, de s’en rendre maître et d’y établir le siège de sa propre domination ».

Cette courte analyse à laquelle je me suis livré, permet déjà de supputer que le personnage historique qui pourrait se cacher derrière les éléments profanes que l’on trouve décrits dans les quatre Évangiles canoniques, pourrait être tout autre que celui que l’entendement populaire propage.

Que vous ai-je mis sous les yeux sinon un homme, bien réel et bon vivant, aimant boire et manger ? Il devait être né et avoir grandi dans une colonie d’Esséniens mariés, ces espèces de témoins de Jéhovah du début de notre ère. Une communauté de « fous de Dieu » que l’on devait connaître sous un autre nom : celui de la Communauté nazoréenne qui serait la mère que les Évangiles mentionnent, et non pas sa génitrice.

Et quelle pauvre vie il avait dû passer chez ces intégristes ! Une pauvre jeunesse d’enfant pieux.

Mais un jour, il en a eu marre. Il a quitté tous les Frères de la Communauté. Il en a gardé l’appellation. C’était le Nazoréen quoiqu’il n’en professât plus les lignes de conduite. Ils ont bien essayé de le retenir. Il avait perdu le sens, disaient-ils.

Il s’était dégoté une vocation politico-religieuse dans le sillage de Jean le Baptiste. Faut dire qu’alors, il y avait beaucoup de remous en Galilée qui, comme la Judée, était occupée par Rome ?

Jésus savait assez bien discourir. Il attaquait évidemment les bourgeois en n’hésitant toutefois pas à se faire inviter chez certains. Il y avait ceux qui s’appelaient les Pharisiens. Pas les plus mauvais. Les plus à craindre étaient ceux de la haute, les Sadducéens. Une clique dangereuse, car ils avaient le pognon. Les sous. Et les belles places au temple.

Le Jésus historique ne s’embarrassait pas trop de scrupules. C’était un propagandiste, d’apparence humaniste et sociale devant la masse, cynique, dictatorial et dénué de nuances pour ses disciples. Un maître un tant soit peu parano, enseignant l’humilité aux autres, mais aimant les honneurs pour lui-même et souffrant du manque d’empressement des foules à le suivre. Un vrai chef de secte exigeant de ses disciples l’obéissance absolue, un attachement sans faille à sa personne et une rupture totale avec leur famille et le milieu dont ils sont issus.

De temps en temps, des bourgeois l’invitaient à leur table. Il se plaisait à les engueuler. Il y en avait qui aimaient ça. Des masos. Mais il y avait aussi les sympathisants qui le prenaient au sérieux. Et j’imagine combien il devait le paraître. Mais il n’a pas eu de chance. Tout ça à cause des grands collabos avec l’occupant, ceux de la hiérarchie, ceux qui avaient la galette.

Son action messianique, politico-religieuse, en Galilée et en Judée menaçait la quiétude publique comme celle des autres qui ont eu aussi la prétention d’être le Messie en cette période troublée par la présence de Rome. Les Romains ne firent pas dans la dentelle. Ils expédièrent rondement le procès du séditieux, et le trublion se retrouva mis en croix.

Il l’a été comme l’ont été tant d›autres ! Tous ceux qui avaient défié ou avaient fait mine de défier le pouvoir en place !

Comme l’ont été les six mille crucifiés le long de la voie appienne pour avoir participé à la révolte des esclaves conduite par Spartacus. Comme ce fut le sort des huit cents Pharisiens crucifiés par le roi juif Alexandre Jannée quatre-vingts ans avant notre ère. Comme les deux mille Juifs crucifiés par les Romains pour avoir participé à la révolte de Judas le Galiléen en l’an 6 de notre ère. Comme tous les petits, les sans-grade, les anonymes !

L’histoire de Jésus aurait pu ainsi finir. Mais il y avait ses disciples. Et aussi les membres de la Communauté nazoréenne qui ont récupéré son auréole de martyr. Ils l’avaient un temps renié, mais son statut de victime avait effacé la rancœur qu’ils avaient pu avoir.

L’affaire s’est corsée avec l’arrivée de ceux qui ne l’avaient pas connu. Ils en ont dit des choses d’autant plus belles qu’ils ignoraient tout de lui. Au début, surtout un certain Paul, un citoyen romain en plus.

S’il revenait sur terre, le Jésus historique se marrerait bien. Car ils ont fait de lui tout d’abord un prophète, puis un fils de Dieu, puis carrément un dieu. Enfin un tiers de dieu.

Le Nazoréen aurait bien ri en prenant connaissance des chemins tortueux empruntés de congrès en congrès, de conciles en conciles pour lui attribuer tout d’abord une nature divine, en apprenant les difficultés engendrées pour faire cohabiter cette nature avec son corps d’homme, en prenant conscience des luttes entre partisans et adversaires de la quasi-divinisation de sa mère. Il s’esclafferait à la lecture des multiples anathèmes que se lançaient à la tête les vainqueurs des divers conciles, l’un défaisant ce que l’autre avait construit, tous deux se disant inspirés par le Saint-Esprit et être les interprètes de la vérité divine ! Des anathèmes suivis d’ailleurs à partir du IVe siècle de notre ère d’interventions musclées du pouvoir séculier pour extirper ce qui était déclaré hérétique.

Le conférencier

Si j’ai fait ce travail d’iconoclaste, c’est principalement en réaction à l’agressivité de tous ceux qui veulent proclamer urbi et orbi, au mépris de la réalité historique, que tout ce qui s’est fait positivement en matière sociale au cours des XIXe et XXe siècles n’est que la concrétisation du message des Évangiles. Tout comme on ne cesse de me bassiner les oreilles en affirmant que les conventions sur les Droits de l’Homme sont un héritage des Tables de la loi de l’Ancien Testament.

J’aurais certes pu adopter la position facile de nier l’historicité de Jésus le Nazoréen. Qu’il ait existé ou non m’indiffère en fait.

Mais se contenter d’une telle façon de procéder est contre-productif. Elle laisse le champ libre aux manipulateurs tellement présents dans toute hiérarchie, qu’elle soit séculière ou religieuse.

J’ai voulu surtout montrer que l’on ne peut avoir qu’une vue fausse des Évangiles si on ne les envisage pas dans leur entièreté, dans leurs quatre parties. On y trouve de tout, ce qui permet de prétendre une thèse et son contraire. Même sans recourir au symbolisme ! Il suffit de sélectionner le texte approprié.

Par exemple, lorsque le chrétien a été élevé dans un milieu fortuné, il lui suffit de retirer du Nouveau Testament les propos qui confortent la conception selon laquelle honneurs et richesse sont accordés aux nantis, à ceux qui possèdent déjà. N’est-il pas dit dans les Évangiles que le maître peut disposer de son bien comme il l’entend. Dans une parabole, n’est-il pas affirmé que « à tout homme qui a, l’on donnera, mais à qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a ». N’est-il pas recommandé de se faire des amis avec le malhonnête argent !

Par contre, pour d’autres hommes élevés avec apparemment les mêmes principes religieux, mais dans un milieu revendicatif, les passages du discours qu’ils choisiront seront ceux selon lesquels l’opulence devrait être partagée. Ils n’admettent pas l’exploitation de l’homme par l’homme. Ils veulent se convaincre de l’humanisme de Jésus en ne reprenant que d’autres passages datant du début de la prédication.

Voilà donc des hommes qui se réclament du même homme-dieu Jésus, mais sont totalement différents dans leur comportement vis-à-vis de leur prochain parce qu’ils n’ont retiré des livres que ce qui convenait à la défense de leurs thèses. Sans s’inquiéter des contradictions contenues

Mais il y a la nocive position ; c’est celle qui consiste à mélanger les deux options, à se prévaloir publiquement des paroles humanistes tout en menant en sous-main une politique réactionnaire ! N’avait-on pas essayé d’inclure dans le projet de constitution de l’Union européenne la référence au judéo-christianisme ? À qui ferait-on croire que c’est pour promouvoir une Europe plus sociale ? Il ne faut pas rêver !

Je pose l’interrogation. Ai-je manifesté de l’intolérance en tentant de désacraliser le tabou de Jésus Le Nazoréen ? Je ne le pense pas. Comme quiconque a perçu la relativité du sens de la vie, j’accepte la liberté de conscience, même si toutes les croyances religieuses me paraissent d’un autre âge, même si j’observe tout ébahi le comportement de ces personnes qui imaginent que leur Dieu infiniment puissant, infiniment parfait soit capable de s’offusquer en les voyant manger de la viande le vendredi précédant Pâques, même s’il m’est incompréhensible que cet Être suprême, ce pur esprit, trouve répréhensible que les filles des hommes circulent soit les cheveux au vent, soit la cuisse découverte ou le sein nu…

Mais je pose à toute tolérance des conditions ! Que les religions, quelles qu’elles soient, respectent en premier lieu la liberté des individus en tout domaine quel que soit leur âge et leur sexe, et que, pour le reste, elles se calfeutrent dans le cercle privé et que les religieux de quelqu’oripeau dont ils se revêtent, n’aient jamais la prétention d’envahir l’espace public. Directement ou indirectement avec l’aide ou le laxisme de ceux qui nous mitonnent les lois et règlements.

Mais nous sommes loin du compte. N’avons-nous pas vu, l’an dernier à la télévision, ces pèlerinages, ces prises de position du gouvernement italien pour le maintien de crucifix dans des écoles en opposition à une décision judiciaire ? Et nous ne sommes pas en reste chez nous. N’avez-vous pas vu par exemple le tableau majestueux représentant un Christ en croix qui trône au dessus de la tête du président de la Cour d’Assises à Mons ? N’y a-t-il pas des musées pour recueillir les œuvres d’art ? Et que dire de la solution hypocrite qui vient d’être trouvée : un voile va cacher ce tableau à la vue du public lors des séances publiques ! L’équivalent de la feuille de vigne que l’on dessinait sur certains tableaux pour cacher les parties sexuelles des personnages !

Détails que tout cela, disent quelques-uns. Oh que non ! Cela maintient un certain état d’esprit par une sorte d’autocensure.

Lorsque des lois sont proposées pour étendre la liberté de l’individu, que ce soit en matière de mariage, de divorce, de limitation des naissances, d’euthanasie ou de fin de vie, d’où vient l’opposition ?

N’avons-nous pas connu, en avril 1990, le cas d’un fonctionnaire royal appelé Baudouin qui avait basé sur sa foi catholique son refus de promulguer la loi sur la dépénalisation partielle de l’avortement. Une loi pourtant démocratiquement votée. Il ne faisait que précéder en cela ce qui a été édicté trois ans plus tard par le pape catholique Jean-Paul II dans l’encyclique Veritatis Splendor, et que ne démentira pas son successeur qui a contribué à son écriture, et notamment ceci :

Le récitant

– l’homme ne peut pas prétendre à la souveraineté totale de la raison et attribuer aux individus et groupes sociaux la faculté de déterminer le bien et le mal ;

– la doctrine morale ne peut pas dépendre du simple respect d’une procédure : en effet, elle n’est nullement établie en appliquant les règles et les formalités d’une délibération de type démocratique.

Le conférencier

Et ne voyons-nous pas au niveau européen surgir à nouveau la définition religieuse de la vie humaine pour s’opposer au clonage thérapeutique et oser, dans certains pays, le déclarer crime contre l’humanité !

Je vous le demande, dois-je, pour me conformer au laxisme ambiant, faire abstraction de ce que je suis libre penseur au sens qui lui était donné il y a un siècle, que je suis un moniste matérialiste au sens philosophique du terme, de ce que je suis un libertaire qui revendique de n’avoir ni dieu, ni maître ?

Je suis autant un homme de cœur qu’un homme de raison. Une alchimie subtile de ces composantes de mon être m’a permis d’avoir une éthique en me basant uniquement sur quatre principes pour régler ma vie en société, pour diriger mon comportement vis-à-vis d’autrui.

Ces règles sont :

Le récitant

– le refoulement du dolorisme, la recherche du bonheur et la promotion du carpe diem ;
– le respect de l’autre et de soi-même ;
– l’exigence de la réciprocité de la part d’autrui ;
– ainsi que l’affirmation de la solidarité avec autrui.

Le conférencier

Ces principes éthiques sont humanistes. Je les ai choisis librement. Sans faire appel à qui que ce soit, à aucun gourou, à aucun prophète, à aucun philosophe, à aucun homme providentiel. Et certainement pas au Jésus des Évangiles.

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Informations complémentaires

Année

2013

Auteurs / Invités

Pierre J. Mainil

Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses