Le sacrifice d’Abraham et l’abattage rituel : penser et vivre « notre » islam dans la « modernité » ?

Chemsi Chéref-Khan

 

UGS : 2015011 Catégorie : Étiquette :

Description

Les pratiques rituelles de diverses religions dénotent, au-delà de leur caractère festif, une vision éthique qu’il convient de ne pas négliger.

 

Le 24 septembre prochain, les musulmans de Belgique seront appelés à célébrer la fête du sacrifice (l’Aïd-el-Adha ou Aïd-el‑Kébir), une des plus grandes fêtes du calendrier musulman. Il s’agit d’une vieille tradition dont on dit que l’origine remonterait à la légende du « sacrifice d’Abraham » rapportée à la fois par la Bible et par le Coran.

À l’occasion de cette commémoration, les musulmans du monde entier qui en ont les moyens achètent un mouton (ou tout autre animal de la famille des ruminants) dont la viande, après abattage rituel et dépeçage, est destinée notamment aux pauvres, mais aussi à des membres de la famille et aux amis, le tout se passant dans une ambiance particulièrement festive. Étant donné l’ampleur que prend le phénomène, l’organisation de l’abattage et du dépeçage ainsi que l’élimination des carcasses et autres déchets soulèvent d’énormes problèmes, notamment de propreté et d’hygiène.

Mais qu’est-ce donc au juste que ce fameux « sacrifice d’Abraham » ? Et surtout, quel est son lien avec les musulmans d’ici ? À en croire la Bible, il conviendrait de parler plutôt du « sacrifice d’Isaac ». Dans la Genèse, 22, Dieu dit (à Abraham) : « Prends ton fils, ton fils unique que tu aimes, Isaac ; et rends-toi au pays de Moria, où tu l’offriras en holocauste sur l’une des hauteurs que je t’indiquerai… »

Quand ils furent parvenus à l’endroit que Dieu avait indiqué, Abraham dressa l’autel, disposa le bois, puis, étendant la main, saisit le couteau pour égorger son fils. Mais l’ange du Seigneur lui cria du ciel : « Ne porte pas la main sur l’enfant et ne lui fais rien. Je sais à présent que tu crains Dieu puisque tu ne m’as pas refusé ton fils, ton fils unique ». Alors, Abraham, levant les yeux, aperçut derrière lui un bélier qui s’était pris les cornes dans un buisson. Il alla le prendre et l’offrit en holocauste à la place de son fils… »

Nous avons raccourci le texte biblique de moitié, sans trahir sa quintessence.

Abraham et le Coran

Mentionné des dizaines de fois au travers de vingt-cinq chapitres du Coran dont l’un porte d’ailleurs son nom (XIV), Abraham joue un rôle considérable dans l’histoire de l’islam. En effet, la foi musulmane repose sur l’idée :

– d’une Révélation divine unique :

« Voilà l’Écrit que nul doute n’entache, en guidance à ceux qui veulent se prémunir, ils croient au mystère, accomplissent la prière, font dépense sur Notre attribution, ils croient à la descente sur toi opérée, à celle avant toi opérée ; ils ont certitude, eux, de la vie dernière. » (II, 2-4)

– d’une Révélation véhiculée à travers l’histoire par une lignée de prophètes spirituellement apparentés et qui, d’Abraham à Mohammed, sont de descendance commune :

« Dites : ‘Nous croyons en Dieu et en ce qui est descendu sur Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob, les Lignages, en ce qui fut donné aux prophètes de la part de leur Seigneur. De tous ceux-là nous ne séparons pas un seul, puisque c’est à Lui que nous nous soumettons’ » (II, 136)

Le Coran qualifie Abraham d’al-Khalîl, c’est-à-dire comme « l’ami de Dieu » (IV, 125). Ce qualificatif fait écho à une interpellation de Yahvé dans l’Ancien Testament parlant « d’Abraham mon ami » (Isaïe 41, 8,9).

Abraham est le patriarche de l’islam comme du judaïsme. Il est le père (ab) d’une multitude (raham) de descendants par ses fils Ismaël et Isaac. Il passe ainsi aux yeux des Juifs, des chrétiens comme des musulmans, pour le « père des croyants » (Isaïe 51, 1, 23 ; épître aux Corinthiens de Clément de Rome 31,2). Et pour le Coran : « Abraham fut un archétype, un dévot à Dieu, un croyant originel : d’aucune façon un associant ! » (XVI, 120).

Par la suite, l’islam sera formalisé par une loi codifiée, un rituel établi, un credo et un minimum de dogmes, tout en se considérant intrinsèquement comme la « restauration de la tradition abrahamique primordiale ».

Les origines du sacrifice

Abraham est animé par une foi inébranlable en Dieu au point d’accepter sans hésiter de lui sacrifier son fils. Mais le Coran de préciser que ce n’était que mise à l’épreuve :

« Alors Nous l’appelâmes : « Abraham !
tu as avéré la vision. Ainsi les bel-agissants Nous rétribuons
ce n’était là qu’épreuve d’élucidation.
Nous le rachetâmes contre une prestigieuse victime. » (XXXVII, 104-107)

Le Coran ne cite pas le nom du fils qu’Abraham devait sacrifier, la tradition musulmane parle cependant d’Ismaël, bien que certains grands commentateurs musulmans pensent qu’il devait s’agir d’Isaac. Jacques Berque, l’excellent traducteur et exégète du Coran, précise, à propos du verset 101, que pour la majorité des commentateurs musulmans, c’est bien « Ismaël (qui) sera le héros de la scène de l’oblation » (cf. le Coran, édition Sindbad, page 482), la preuve en est que la venue d’Isaac (fils de Sara) est annoncée plus loin (V. 112). C’est donc en souvenir de ce geste que les musulmans du monde entier immolent chaque année un mouton.

C’est dans ce même contexte biblique que Dieu annonce à Abraham :

« C’est d’Isaac que naîtra la postérité qui portera ton nom. Néanmoins, je ferai sortir aussi une nation du fils de l’esclave (Ismaël), parce qu’il est de ta race ».

De tout cela, la tradition musulmane retiendra que c’est le peuple arabe qui forme la postérité d’Ismaël et fera remonter l’Aid-El-Kébir au « sacrifice d’Ismaël », plutôt qu’à celui d’Isaac ou d’Abraham, selon la Bible.

Le sacrifice aujourd’hui

Tandis que les peuples arabo-musulmans célèbrent l’Aïd et font la fête, en oubliant vraisemblablement le côté tragique du récit, les Juifs, eux, célèbrent le même événement dans le cadre de Rosh Hashana, fête plutôt austère, pour ne pas dire triste, en jouant gravement de la « corne de bélier » (le shofar), en souvenir de la bête sacrifiée en offrande.

Que faut-il retenir de tout cela ? Comment un jeune musulman né en Belgique, devenu adolescent à l’esprit critique, en ce début de vingt et unième siècle, pourrait interpréter le sens de l’Aïd, le sens du sacrifice originel, qu’il s’agisse du sacrifice d’Abraham, ou d’Isaac ou d’Ismaël. Là n’est pas le plus important.

Remarquons, en premier lieu, que le sacrifice relaté dans la tradition judéo-musulmane, n’a rien d’un sacrifice « expiatoire » (pour laver les péchés d’une quelconque population en défaut de piété), mais bien d’une épreuve d’élucidation selon le terme utilisé par le Coran (il s’agit de mettre à l’épreuve la foi d’Abraham).

Le jeune musulman de nos jours est donc fondé à se demander pourquoi Dieu, « qui nous est plus proche que notre veine jugulaire » (selon le Coran) et qui sait donc mieux que nous ce qui se passe en nous, quelles sont nos pensées intimes, choisit de soumettre à l’épreuve la foi d’Abraham.

Ensuite, pourquoi choisir une épreuve aussi tragique ? Si Abraham devait vivre aujourd’hui, l’épreuve choisie serait-elle de même nature ? Pourquoi Isaac (ou Ismaël) accepte-t-il un tel sacrifice qui n’apparaît pas comme étant la sanction, la punition d’une faute qui, visiblement n’est pas commise ? Pourquoi insister sur le « fils unique », comme si accepter de sacrifier un fils parmi d’autres pouvait paraître moins éprouvant, moins pénible pour un père ?

Et enfin, pourquoi proposer comme happy end, d’immoler un bélier qui n’a rien fait à personne ? En passant du sacrifice, ô combien tragique, de « soi-même » au sacrifice d’un animal, le récit nous déroute. Du reste, ni la Bible, ni le Coran ne nous apprennent rien sur ce que serait devenue la viande de l’animal ainsi « sacrifié ». Ce sacrifice-là allant de pair avec le « sacré », tandis que l’abattage massif observé à l’occasion de l’Aïd, de nos jours, paraît purement, pour ne pas dire banalement « festif » ?

Il est vraisemblable que peu de musulmans se posent les questions que nous venons d’évoquer. Il n’en demeure pas moins que très tôt dans l’histoire des peuples musulmans, des penseurs se sont penchés sur la question du « sens » du sacrifice du mouton, sacrifice dont la justification (d’ordre moral ou religieux ?) se trouverait dans le fait que la viande de la bête sacrifiée est destinée aux pauvres et aux nécessiteux. En tout cas, c’est bien cette orientation qu’a prise la tradition qui s’est développée depuis les origines. Sacrifier le mouton pour distribuer la viande aux pauvres est très clairement identifié comme un acte de « générosité ». Devant la tentation, qui est grande, de réserver les beaux morceaux de la bête sacrifiée à sa famille et à ses proches, ces penseurs humanistes ont préconisé de remplacer l’abattage du mouton par des dons, en espèces ou en nature, nécessairement et exclusivement réservés aux plus pauvres.

Même la très conservatrice Arabie saoudite préconise, pour des raisons d’hygiène, de remplacer le sacrifice proprement dit par un don destiné aux pauvres. Considérant que la vraie générosité est le sacrifice de soi-même, certains musulmans pieux vont jusqu’à se dépouiller de tous leurs biens au profit des plus démunis. C’est notamment le cas de certaines confréries soufies qui font vœu de pauvreté.

De nos jours, y compris parmi les musulmans de Belgique, le côté festif de l’Aïd semble avoir très largement supplanté son côté éthique ou spirituel.

Dans certains milieux, procéder à l’abattage rituel est devenu autant synonyme d’ascension sociale que d’obligation religieuse. Vu la pression sociale et l’opprobre qui s’en suit, le musulman qui en a les moyens se sentirait très mal à l’aise de ne pas remplir cette obligation devenue une« convenance sociale ».

Le malaise provoqué par les problèmes d’organisation de l’abattage, de la collecte des carcasses et d’autres déchets, sans oublier le courroux des associations défendant le bien-être animal, croît au fur et à mesure que le recours à l’abattage s’amplifie.

Devant cette situation, certains responsables politiques s’élèvent contre la prise en charge des frais résultant de l’abattage par les collectivités publiques, alors que l’abattage relèverait, pour eux, de la pratique « privée » d’un culte. D’autres préconisent de favoriser une alternative à l’abattage telle que le don, comme cela s’est toujours pratiqué dans les pays musulmans.

Pour notre part, nous estimons que la fidélité à une tradition est respectable pour autant qu’elle ne soit ni aveugle, ni fanatique. Or, précisément, remplacer l’abattage par le don est une excellente manière de respecter l’esprit et l’éthique de l’Aïd, en mettant l’accent sur l’« intention de générosité », au détriment de l’aspect festif et formel de l’abattage.

Toutefois, sous la pression conjuguée des milieux religieux, du lobby des marchands et des sacrificateurs (l’abattage rituel exige des sacrificateurs labellisés qui détiennent le monopole de l’activité), le nombre de moutons égorgés augmente d’année en année, rendant d’autant plus ardue la tâche des organisateurs et des pouvoirs publics.

C’est la raison pour laquelle nous lançons un nouvel appel à nos concitoyens de culture musulmane pour les inviter à remplacer massivement l’abattage par des dons en espèces et en nature au profit des plus démunis, quelle que soit leur origine ou leur appartenance confessionnelle éventuelle. En effet, nous souhaitons ardemment qu’à l’instar des « restos du cœur », l’acte de solidarité de l’Aïd, puisse bénéficier à tous les démunis sans distinction, pour faire de ce dernier une excellente occasion de promotion de la générosité interconvictionnelle.

En remplaçant le sacrifice du mouton par le don, l’islam belge retrouvera la pureté originelle de la spiritualité et de l’éthique musulmanes qu’il convient d’enseigner désormais aux jeunes qui fréquentent le cours de religion islamique dans nos écoles.

Faire d’une pratique ancestrale, de plus en plus controversée, la « grande fête de la solidarité interconvictionnelle », reviendrait à la fois à respecter la « modernité endogène de l’islam », mais surtout, à abandonner des pratiques particulièrement marquées du sceau du communautarisme, « le » projet par excellence du vivre ensemble et de l’ouverture à l’Autre !

Pour rester dans l’esprit de l’Aïd, les musulmans peuvent remplacer le sacrifice du mouton par un don aux plus démunis et participer de cette manière à une manifestation interconvictionnelle d’un retour aux autres.

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Chemsi Chéref-Khan

Thématiques

Abattage des animaux, Abattage rituel, Islam, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions éthiques, Respect des animaux