Le roman impossible

Jacques Cels

 

UGS : 2016039 Catégorie : Étiquette :

Description

Dans Le Ruban au cou d’Olympia (1981), j’aime entre autres un fragment de quatre pages où Michel Leiris nous fait ce double aveu : pas plus qu’il n’aura eu d’enfants, jamais il n’aura écrit de romans. Deux paternités possibles, donc, auxquelles il aura toujours renoncé – mais pour des raisons qu’il serait intéressant d’examiner, surtout dans le cas de la deuxième. La première, je l’expédierais volontiers en rappelant que Leiris n’envisage pas spécialement la naissance de quelque progéniture comme un cadeau tombé du ciel. Qu’on lise à ce sujet dans Langage tangage (1985) une déclaration, qui chez Leiris se retrouve encore ailleurs : Tutto nel mundo è burla, « Tout est blague dans le monde ! ». Blague peut-être, mais blague à faire rire jaune… Que de mauvais tours nous joue le monde et le premier n’est-il pas cette sale farce, y avoir été introduit ! ».

Pour le roman, toutefois, le problème est plus complexe. D’ailleurs, eût-il été en mesure d’en écrire un, Leiris n’aurait sûrement pas vécu cette expérience comme une « sale farce ». Ah !… « si j’étais doué pour écrire un roman », dit-il dans un de ses derniers ouvrages. Et l’on se doute de la proposition qui pourrait suivre cette hypothèse. S’exprimerait-il de cette manière s’il n’entrevoyait pas l’un ou l’autre profit susceptible de découler de ce don qu’il prétend ne pas posséder ? Quoique diffus au point de ne jamais lui avoir « dicté le moindre embryon sérieux de plan », le désir d’écrire un roman a plus d’une fois travaillé Michel Leiris.

En tout cas, il est un livre qu’il acheva avant d’avoir trente ans (en 1927-1928) et qu’il publia sous le titre Aurora en faisant bel et bien figurer la mention « roman » sur la couverture. Mais il est vrai que cette œuvre irrésumable demeure avant tout celle d’un poète, en ce sens que la superbe langue qui s’y déploie, sonore et profuse, renvoie davantage à elle-même qu’à une quelconque réalité extérieure. Aurora reste donc un édifice de mots et je n’imagine pas un instant que son auteur ait dû le préparer en traçant le moindre plan à proprement parler « romanesque ».

Or, dans la suite, il est probable que ce soit pourtant de ce genre de création-là qu’il ait eu envie à plusieurs reprises : bâtir un roman « tout à fait de notre temps » et dévidant une histoire où se mêleraient « naturellement des hommes et des femmes ». Mais dans quel but ? Pour en retirer quels avantages ? Dans une époque où les poètes-bateleurs et les romanciers-camelots sont légion, il doit être décourageant parfois de poursuivre un travail en profondeur à destination d’un public confidentiel. Au demeurant, on ne niera pas que bon nombre ont lâché prise au cours d’une telle escalade, exigeante et solitaire. Alors, pour la plupart, verser dans le roman représente une indiscutable ouverture. Certes, voilà un scénario pour le moins classique. Seulement, de là à soupçonner Michel Leiris d’avoir quelquefois songé à s’y rallier, lui aussi, il y a un pas qu’il serait inconvenant de franchir. J’admire trop chez lui qu’il soit un écrivain « doué d’une conscience professionnelle tatillonne, répugnant à ce qui officialise comme à ce qui commercialise, et enclin à regarder le succès comme dangereux (la satisfaction de soi qu’il procure émoussant l’esprit critique et portant à se relâcher, avide que l’on est de goûter encore une fois la saveur des éloges et disposé plutôt à s’accrocher à la formule qui vous a réussi qu’à prendre le risque d’un renouvellement) ».

Se renouveler, oui. Muer, sans cesse se remettre à nu, délacer sa cuirasse et avancer vers l’ennemi, sans armes ni bouclier. Michel Leiris, de fait, a toujours placé l’écriture sous le signe d’un constant péril à affronter. Dans ses écrits autobiographiques, il entend ne pas une seule fois déroger à cette règle : se regarder sans complaisance, exposer jusqu’aux aspects les plus nocturnes de sa personne. On le sait, rien chez lui ne relève du triomphalisme narcissique. Il ne se couvre plaisamment d’aucun masque. Au contraire, par l’écriture, il donne un corps à ses démons intérieurs. Il devient dès lors chimérique d’attendre un soulagement d’une telle démarche créatrice. Laissons là d’ailleurs cette idée de l’écriture considérée comme un remède. Ce serait ne pas voir en face ce qu’ont produit Rimbaud, Nerval, Artaud… qui, dit Leiris, « ont prouvé que la poésie n’est pas une panacée et qu’il n’y a pas à compter sur elle comme, pour atténuer l’anxiété, on compterait sur un tranquillisant ».

Quant à l’autobiographie telle que la conçoit l’auteur de La Règle du jeu, elle présente bien des points communs avec cette poésie inapte à tranquilliser. Lisons ces quelques lignes qu’Hector Bianciotti consacre à Stig Dagerman dans sa préface à L’Enfant brûlé : « Tout ce que l’écrivain dévoile de lui-même et fixe en le mettant noir sur blanc – alors que le mouvement des jours, le temps qui passe auraient des chances de l’en distraire, reléguant ses fantômes dans l’oubli – prend une consistance, un poids irréfutables, qu’il ne peut plus esquiver. Il est obligé de vivre avec, et plus grande sera sa lucidité, plus elle lui sera terrible; plus sera inquiétant ce qu’il arrachera de l’ombre, et plus il mettra son existence en péril ». Ce propos me paraît convenir pour rendre compte de l’entreprise de Michel Leiris. Pour lui, écrire et prendre des risques, voilà qui n’aura jamais cessé de participer d’une seule et même intention.

Mais c’est ici qu’il faut ajouter un maillon au raisonnement. Le péril est à l’écrivain ce que la corne du taureau est au torero. On sait ce que Leiris écrivait au sortir de la deuxième guerre : « Le matador qui tire du danger couru occasion d’être plus brillant que jamais et montre toute la qualité de son style à l’instant qu’il est le plus menacé : voilà ce qui m’émerveillait, voilà ce que je voulais être ». S’engageant dans l’autobiographie avec la résolution d’y risquer le tout pour le tout, Leiris a tôt choisi de ne jamais se départir de ce qu’il appelle « un soin rigoureux apporté à l’écriture ». Bref, écrivain ou torero, on est prié de soigner sa ligne.

Évidemment, tout cela peut se retourner comme un gant. En bordure de mer, une digue robustement architecturée signale que les vagues déferlantes sont à cet endroit des plus dévastatrices. Et quelle vigilance ne faut-il pas pour toujours reconstruire une telle digue ! On œuvre en état de tenson permanente. On est aux abois, dressé, nerveux. La plus petite étourderie serait fatale. On ne peut guère s’offrir du répit, céder à la tentation du laisser-aller. Tel est le prix à payer pour mener à bien cette périlleuse mission autobiographique. Alors, n’est-il pas humain de vouloir en être déchargé de temps à autre ? Sans aucun doute. Et c’est ici que l’édification d’un roman apparaît comme un moyen possible d’enfin se délester de soi, d’enfin s’oxygéner en sortant de ce que Michaux appelait « l’espace du dedans ». Qu’aurait dû être pour Michel Leiris le roman qu’il aurait aimé écrire ? Ceci : un « discours (c’était là mon espoir) plus libre et plus alerte, plus proche de la vie telle qu’elle se déroule à l’extérieur et donc plus aéré, plus conforme à cette pure ivresse d’exister à quoi j’aimerais atteindre si pareille conversion m’était possible, discours d’une teneur moins crispée et, par cela seul, plus apte que ceux que depuis si longtemps je tire du vase clos de l’exacte considération de soi à me faire frôler ce but simple comme bonjour mais presque hors de ma portée ».

Reste à présent cette question : tenter de savoir pourquoi le roman sera resté en dehors des possibilités de ce prosateur incomparable. Comme hypothèse d’explication, j’avancerais plusieurs réponses. Et, avant tout, je me permettrais de rappeler que Michel Leiris appartient à cette catégorie d’écrivains qui estime que si l’on n’a pas toujours quelque chose à dire, on peut très bien se sentir talonné par un irrépressible besoin de dire – sans plus. Par un besoin de laisser la langue nous conduire en des lieux où se font des découvertes qui, sans elle comme guide, nous seraient à jamais restées cachées. À quoi bon rechercher l’invention de rebondissements romanesques puisque déjà naviguer dans la langue (tout au moins détournée sur papier de son usage habituel) est une aventure en soi, avec ses hasards, ses surprises ? Faute de cela, d’ailleurs « l’écriture est plus proche du pensum que de la quête d’une joie ». Or, de l’allégresse, Leiris entend s’en offrir dès qu’il décapuchonne son stylo. De quelle manière ? En commençant par refuser la certitude d’un message à communiquer qu’on aurait depuis longtemps sur le bout de la langue. « Pas de plaisir d’écrire si, sachant d’avance ce que l’on a à dire et n’ayant pas à inventer la manière de la dire, on procède à coup sûr ». Mais dans ce cas, si la facture expressive importe autant, on devine que l’écrivain n’a que faire de cette « écriture grise digne (…) du dépotoir ». Il lui faut une écriture polychrome, musicale, propagatrice de vibrations capables d’émouvoir au-delà du sens. Résultat : cette écriture-là peut être qualifiée de poétique et sans doute est-elle « par rapport à l’écriture ordinaire, un peu ce qu’était dans l’opéra traditionnel l’aria opposé au récitatif (d’une part le chant ailé, d’autre part celui qui ne s’élève pas au-dessus du documentaire ». Problème : dans un opéra, le récitatif est la forme fréquemment utilisée pour exposer les parties narratives – de sorte que la prose telle que Leiris l’envisage n’est pas vraiment celle à choisir si l’on veut raconter.

Ensuite, je dirais que son amour des mots est à ce point passionné que s’en remettre à eux lui suffit généralement pour vivre d’éblouissantes odyssées sans mettre un pied sur une quelconque embarcation réelle. J’adore cette phrase tout illustrative de sa démarche créatrice : « En quête d’un butin de savoir, courir les dictionnaires comme d’autres ont couru les mers ». Eh oui, aimer les mots nous éloigne insensiblement des choses. Et Michel Leiris repère cela en lui comme un défaut : « me dérober, dit-il, à maintes actions humainement utiles sous prétexte – car il n’y a peut-être là qu’un alibi – de ne pas être détourné de l’activité claquemurée à quoi m’entraîne mon attachement au monde imaginaire des mots… ». On le sait, quand il ne l’interdit pas, cet engouement-là freine le travail romanesque. Pour raconter, dit Umberto Eco, « il faut avant tout se construire un monde ». Et de poursuivre en déclarant qu’après avoir accompli cette préparation cosmologique, les mots viennent presque tout seuls. Rem tene, verba sequentur. Le contraire de ce qui, je crois, se passe avec la poésie : verba tene, res sequentur.

Enfin, j’ajouterais que l’élaboration d’un roman, requérant pour bon nombre la faculté d’aller vers l’altérité des personnages qui doivent un tant soit peu exister par eux-mêmes, voilà qui nécessite un détachement par rapport à soi, dans la mesure où, si ces personnages, dit Michel Leiris, « n’étaient que des calques ou des pantins dirigés dont les actes ne m’apprendraient rien, à quoi bon écrire un roman ? ». Or c’est précisément à cette opération de divorce obligatoire d’avec soi que notre autobiographie n’a jamais pu vraiment se résoudre. Toute ma vie, confesse-t-il, j’aurai dû assumer « ma tendance avare à rester rivé à ma personne sentie quasi viscéralement comme centre et mesure de tout ».

Et c’est là une vieille histoire. Qu’on se souvienne de ce que déclarait Leiris dans L’âge d’homme (1939), avouant son embarras devant les femmes intimidantes : « Quand je suis seul avec un être que son sexe suffit à rendre si différent de moi, mon sentiment d’isolement et de misère devient tel que, désespérant de trouver à dire à mon interlocutrice quelque chose qui puisse être le support d’une conversation, incapable aussi de la courtiser s’il se trouve que je la désire, je me mets, faute d’un autre sujet, à parler de moi-même; au fur et à mesure que s’écoulent mes phrases la tension monte, et il advient que j’en arrive à instaurer entre ma partenaire et moi un surprenant courant de drame, car, plus mon trouble présent m’angoisse, plus je parle de moi d’une manière angoissée, appuyant longuement sur cette sensation de solitude, de séparation d’avec le monde extérieur, et finissant par ignorer si cette tragédie par moi décrite correspond à la réalité permanente de ce que je suis ou n’est qu’expression imagée de cette angoisse momentanée que je subis sitôt entré en contact avec un être humain et mis, en quelque manière, en demeure de parler ». Ce passage, un peu long certes, me paraissait néanmoins lumineux à citer. On le voit, le rien-à-dire, de l’ordre de l’anecdote par exemple, la médusante inaptitude à enfanter ne fût-ce qu’un début d’histoire accrocheuse – de sorte que le sentiment d’inexistence de soi pour l’autre ne peut faire que grossir –, tel est donc l’écueil provoquant alors l’adoption d’une stratégie compensatoire : le repli dans ces coulisses d’où l’on ne peut au moins déloger le moi pour que, bientôt tiré sur scène, il attire l’attention non sans pathos.

Évidemment, seul en piste et sommé d’avoir le plus de présence possible, son rôle est décisif, sa croix lourde à porter. L’on imagine la concentration que réclame une telle charge. C’est à ce moment-là que la faculté de communiquer sous la forme allégée d’un simple récit commence à être perçue comme une convoitable ressource de libération, comme un soulageant recours à une parole « d’une teneur moins crispée ». Cependant, de cette échappatoire, je voulais montrer que Michel Leiris n’a jamais pu faire usage en raison de son indépassable enchaînement à sa propre personne.

Et il n’est autre que lui-même pour le reconnaître avant quiconque : « je me demande, dit-il, si ce n’est pas mon égoïsme – mon incapacité sempiternelle de m’oublier – qui m’a toujours barré ce domaine : inventer des personnages assez vivants pour se détacher de moi, vivre de leur vie propre et substituer en quelque sorte leur présence à la mienne était sans doute au-dessus de mes forces ». Cela dit, un écrivain de cette trempe pourrait toujours se forcer – et parvenir à un résultat convaincant. Mais l’acte serait inauthentique, donc contraire à l’exigence même de laquelle Michel Leiris ne se serait jamais pardonné de dévier. Et n’est-elle pas remarquable, à l’heure où tant de graphomanes se croient obligés de conquérir le public en s’improvisant faiseurs de romans, cette attitude consistant à montrer que, dans certains cas, l’envie de création romanesque se doit ne pas être artificiellement satisfaite ?

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Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Jacques Cels

Année

2016

Thématiques

Littérature, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses