Le rêve de l’homme blanc. Entre le western romantique et le samouraï sans chignon

Baudouin Decharneux

 

UGS : 2021004 Catégorie : Étiquette :

Description

Que, nos lectrices, nos lecteurs, se rassurent, les lignes qui suivent n’ont pas pour objet de déverser des tombereaux de complaintes sur « l’homme blanc », ses méfaits, ses pompes et ses œuvres, une multitude d’autres écrits s’en chargent ; aussi, une telle prétention serait superfétatoire. Pire encore, cette propension à une nostalgie pré-édénique, celle du temps béni où le matriarcat régissait les relations entre des humains égaux et heureux, revisitée par un homme blanc avoisinant les soixante ans, serait disqualifiée d’entrée de jeu. Il nous faut donc retrouver notre sérieux, car notre propos se voulait humoristique, et notre raison, car notre incipit est provocateur. Nul n’ignore en effet que, pour parler de pisciculture, seul un poisson est pertinent. Aussi, devant une logique aussi serrée, adopterons-nous une politique prudente. C’est bien du rêve de l’homme blanc dont il est question ici et, plus précisément, de sa façon de placer au centre d’une problématique qu’il ne peut, dans certains cas ne veut, plus surplomber.

Il s’agit ici de quelques réflexions sur un genre nouveau réhabilitant, par un détour singulier, la centralité de l’homme européen en ce compris dans sa rencontre avec l’Autre.

On sait que John Ford disait qu’après avoir tué tant d’Indiens dans ses films, il se devait de les présenter sous un jour nouveau. C’est ce qu’il fit dans ce chef-d’œuvre du septième art : Les Cheyennes. Le sauvage, monstre d’ignorance, d’impiété, de cruauté – d’autant plus répugnant que buveur de whisky frelaté, voleur de vaches, violeur de femme blanche, et l’histoire ne tranche pas quant à savoir le crime le plus grave dans cette énumération qui n’est peut-être par une gradation dans l’horreur –, aurait donc des leçons à nous donner en matière de « civilisation ».

Plusieurs westerns peuvent être passés en revue dans la foulée des Cheyennes. Citons entre autres : Un homme nommé cheval, Danse avec les loups, Le dernier des Mohicans. Nous consacrerons sans doute à chacun de ces films une analyse spécifique dans d’autres Toiles@penser. Qu’il nous soit permis ici de les évoquer sous un angle particulier : l’homme blanc incarnant la civilisation de l’Autre. Il n’est pas inintéressant de rapprocher cette « veine » cinématographique d’autres productions comme le Greystoke, La Légende de Tarzan ou le Dernier Samouraï qui, chacun à leur manière, mettent aussi en scène un homme blanc évoluant en « milieu hostile ». C’est entre anthropologie, romantisme et mauvaise conscience que nos réflexions s’articulent. Davantage un essai donc qu’une analyse.

L’affaire débute avec le romantisme dont on sait l’avidité pour l’exotisme. Le Robinson Crusoé de Daniel Defoe (1719), Paul et Virginie de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre (1799), Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert de François-René de Chateaubriand (1801), le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1828), sont autant de jalons littéraires qui connurent un succès retentissant. Ils cristallisèrent les rêves et ses aspirations d’une époque, découvrant, déjà, que le monde est petit, que l’aventure est presque à portée de main, que l’Autre aux couleurs et formes si variées est une énigme. Aux frontières des colonies se jouent l’ambivalence des relations avec celui, celle, que l’on qualifie de « prochain », auquel on doit aussi un « amour » bien chrétien. Toutefois, une telle profusion de bons sentiments ne cesse de terrifier, tant son étrangeté envoûtante interroge l’identité de sujet qui la ressent. Pour paraphraser Marcel Detienne, l’étranger révèle ici l’étrange qui est en nous. Bientôt Freud, nous rendra « exotique à nous-même(s) », piochant çà et là, tel un archéologue, comme il le dit bellement dans son Malaise dans la civilisation, pour exhumer des vestiges de l’inconscient que notre mémoire oublieuse, volontairement sélective, avait oblitéré. Le détour par l’Autre est fécond ; il est aussi angoissant.

Les différents films évoqués appartiennent, me semble-t-il, à un genre nouveau qui met en scène la mauvaise conscience de l’Occidental, symbolisé par « l’homme blanc ». Il s’agit de montrer que les Cheyennes sauvages sont en fait de bons Américains qui s’ignorent, exaltant au plus haut point cette vertu rare entre toutes, qu’est le courage ; que les Sioux, brandissant les scalps de leurs ennemis, vivent au sein d’une socioculture respectueuse de la nature et donc d’un certain point de vue exemplaire ; que les Indiens mohicans cultivaient au plus haut point l’amitié et la fidélité, valeurs d’autant plus précieuses que le blanc isolé « à la frontière » en était fort dépourvu. Point de leçon à donner aux « sauvages » qui, de voleurs, de violeurs, d’assassins qu’ils étaient dans les imaginaires, cruautés multiples justifiant si besoin en était, la conquête et la domination, deviennent, par la magie d’un cinéma revisitant ses fondamentaux, des êtres attachants, épris de liberté, respectueux de la parole donnée.

Certes, ces œuvres indiquent, pour qui sait lire les signes, que tout n’est pas à jeter dans les vieilles lectures : d’horribles tribus hantent encore ce cinéma « anthropologique » et leurs méfaits, irruption brutale du réalisme dans des œuvres volontiers esthétisantes, sont mis scène. Il se trouve toujours une tribu ennemie des « bons sauvages » dont il faut se défier. En ce cas, on peut compter sur l’homme blanc pour redresser les torts, rétablir la justice. Celui-ci, épousant une origine fantasmée, parfois symbolisée par une jeune femme aussi pudique que charmante, la défendra d’autant plus violemment qu’il est légitimé « par l’intérieur », cautionné par ses amis d’adoption, pour poursuive sa tâche d’éradication.

Les Cheyennes retrouvent « leur liberté » en gagnant une réserve grâce à un homme blanc avisé qui n’est autre que le président de la nation qui les a réduit en servitude. L’homme nommé « cheval » devient un redoutable guerrier pourfendant allégrement les tribus voisines. Il ne fait pas bon être un Iroquois, même surnommé « le Subtil », si l’on tombe entre les mains d’un coureur des bois. Le bon sauvage, d’autant plus charmant que figurant parmi les derniers, révèle en creux le « mauvais sauvage » auquel on ne fera pas de cadeau tant la guerre sans merci qu’on lui mène est légitime. Ce n’est plus la violence de l’Autre qui légitime l’usage de la force, c’est la violence entre les autres. C’est donc toujours un homme blanc qui rétablit l’équilibre, fût-ce en s’opposant aux siens.

Lawrence d’Arabie et Greystoke appartiennent au même genre, même si leurs aventures concernent un autre continent. Au cœur du désert impénétrable, lieu de tous les mirages depuis qu’au iiie siècle les fameux « Pères du désert » y conçurent le projet grandiose d’y purifier leur âme – ce même désert où le père Charles de Foucauld (1858-1916) devait gagner des siècles plus tard la sainteté –, un homme, un Anglais, unifie les tribus arabes rivales. Seul un Anglais, nous l’avons déjà oublié, un protecteur, pouvait s’acquitter d’une telle tâche. En filigrane, on s’inquiète, ce blond aux yeux bleus serait-il devenu un « des leurs ». Il n’en est rien. Au mess des officiers, tout reprend son cours normal, si l’on ose dire, et c’est bien l’Intelligence Service qui, en dernière analyse, aura le dernier mot. Plus fin connaisseur des subtiles du désert que les natifs, plus fin interprète de la poésie coranique que les musulmans, le colonel Lawrence, à l’opposé de Socrate, à tout à apprendre, car il sait tout. Aussi ses mines interloquées sont-elles davantage les stigmates d’une éducation précieuse, tout oxonienne, que l’attente d’une réponse à des questions dont lui seul pénètre la profondeur. Enfant d’aristocrate, Jack Clayton et sa femme Alice, les Greystokes, le bébé abandonné aux bons soins des primates les civilisent à sa manière… avec un couteau. Dans cette jungle hostile, impénétrable, suintante, il devient en quelque sorte un modèle d’adaptation à la moiteur végétale ambiante. Un enfant « blanc », adopté par des primates, est plus apte à évoluer dans ce milieu hostile que l’homme né en Afrique et élevé par ceux qui y ont passé toute leur vie. Étrange affaire. Curieux paradoxe. Aristocrates, militaires, universitaires, ces personnes « brillantes » par leurs origines, leurs faits d’armes, leurs études, sont des héros civilisateurs subtilement travestis par « une histoire sortant de l’ordinaire » qui paraît les rendre vulnérables. Ce n’est pas n’importe qui qui s’adresse à n’importe quoi…

Notre propension à trouver un bon sauvage, un Vendredi coopérant, à le civiliser pour mieux le sauver, en lui concédant du bout des lèvres qu’il peut nous apprendre « quelque chose », est sans limites. Le Dernier Samouraï illustre parfaitement ce glissement idéologique vers la centralité. Prisonnier dans un monde fascine par son raffinement, le Japon traditionnel en train de muer à l’ère Meiji : Nathan Algren militaire américain de son état, apprend à l’empereur du Japon lui-même les hautes valeurs de sa propre culture. Seul contre tous certes. Mais au centre. Au beau milieu, oserait-on dire le vilain milieu, d’une aventure sans précédent qui fait de lui, en peu de temps, l’hériter des valeurs séculaires défendues par la caste respectée (et fantasmée) des Samouraïs. Que d’émotion ! Le fasciné devient fascinant. Bref, sans « l’homme blanc », le monde resterait opaque à lui-même, comme dépourvu de la conscience, comme coupé de ses propres origines. Il n’est plus supérieur à ses congénères. La leçon est « démocratique ». Il apparaît cependant comme le principe catalyseur dévoilant l’origine et l’originalité d’une humanité dont il connaît l’universalité. Quoi qu’il en soit, se plaçant au centre d’un cercle, il apparaît à équidistance avec l’ensemble des points constitutifs de la courbe. Le « bon sauvage » se civilise en gravitant autour de ce système héliocentrique d’un nouveau genre. Il est une gravité dans cette gravitation.

Aussi ce rêve d’un être qui n’existe pas, l’homme blanc, est-il voué à rester ce que demeurent les rêves : une illusion. Reste alors le sourire du chat de Chester qui frappait Alice aux pays des merveilles d’étonnement. Un sourire évanescent qui, à la longue, pourrait bien se transformer en grimaces, celle des Cheyennes déplumés, des Sioux encagés, des Mbongas caricaturés, ou des samouraïs sans chignon.

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Baudouin Decharneux

Thématiques

Discriminations, Humanisme, Lutte contre le racisme, Lutte contre les exclusions / Solidarité

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