Le retour de la spiritualité : nouveau masque des religions ?

Patrice Dartevelle

 

UGS : 2014026 Catégorie : Étiquette :

Description

Les sondages sur les pratiques religieuse nous enseignent que la plupart des religions monothéistes sont recul. Cette désaffection ne grossit pas les rangs des athées, mais favorise la constitution d’un groupe important de personnes qui s’affirment spiritualistes, sans engagement dans une voie religieuse traditionnelle.

Quand on observe le tableau actuel de l’état des croyances en Belgique – comme dans plusieurs autres pays voisins –, on peut mesurer aisément la révolution qui s’est opérée dans les mentalités depuis quelques décennies, même si le tableau simple que l’on donnait autrefois était sans doute un peu forcé, en partie parce que les sondeurs étaient guidés par des vues dogmatiques venant de la société officielle et publique, en partie aussi parce que les individus sondés se laissent couler dans les moules préétablis.

Si l’on consulte les résultats de la dernière enquête européenne sur les valeurs effectuée en 2009 , on dénombre en Belgique cinquante pour cent de catholiques, 9,2 pour cent d’athées, 8,2 pour cent de croyants de différentes religions (dont cinq pour cent de musulmans) et 32,6 pour cent de « sans appartenance religieuse ».

Les différences régionales entre la Flandre et la Wallonie sont insignifiantes. Par contre, Bruxelles ne compte qu’un tiers de catholiques, mais un cinquième d’athées, et plus de musulmans que dans la moyenne nationale.

Les chiffres montrent une régression très sensible du nombre de catholiques (septante-deux pour cent en 1981).

Certes ces étiquettes doivent être développées pour bien comprendre la chose.

Se dire « catholique », n’implique pas forcément une parfaite, ni même une très grande adéquation avec les dogmes : trente-sept pour cent des Belges croient en une vie après la mort (mais c’est le chiffre le plus stable de décennie en décennie). De la même manière, vingt et un pour cent des Belges déclarent ne pas croire en Dieu, soit le double de ceux qui se déclarent athées. Il y a loin de la réalité mentale de la population aux encycliques et aux traités de philosophie.

Les « sans religions »

La grande énigme est, me semble-t-il, celle des « sans appartenance religieuse », aussi appelée dans d’autres sondages de même type les « sans religion ». Ce phénomène, en Belgique comme ailleurs, même aux États-Unis, a pris un tour massif.

Par contre, même si la question n’est pas explicitement posée, on trouve difficilement la trace du nombre de fondamentalistes ou d’intégristes. Les évangéliques, par exemple, doivent se retrouver dans les 2,5 pour cent d’« autres chrétiens ». Les charismatiques peuvent plus facilement se dissimuler parmi les catholiques, mais il n’y a pas plus de onze pour cent de Belges à assister régulièrement à la messe hebdomadaire. La question des « sans religion » devrait requérir des études plus approfondies en ce compris le biais par lequel on les approche.

Les auteurs de l’étude que j’ai cité, tous professeurs à la KUL ou à l’UCL, les agglomèrent plutôt aux athées en considérant sans doute qu’il s’agit là de personnes issues de milieux catholiques, qui ont perdu la foi, mais qui hésitent à afficher leur positions. Mais d’autres sont prompts à voir en eux l’émergence d’un groupe dont ils se font le porte-parole, celui de ceux qui refusent l’idée de religion et surtout d’Église, mais participent réellement à une foi nouvelle, pas nécessairement chrétienne, et souvent syncrétique.

Il n’est, sans doute, nullement exagéré de dire qu’il y a là un enjeu pour récupérer – au sens de rediriger – ces brebis sans pasteur. Le recul continu du catholicisme officiel (les jeunes nés après 1984 ne sont plus que trente et un pour cent à se dire catholiques), laisse penser que ce groupe va s’accroître dans les prochaines années.

Le cas belge est partiellement spécifique dans la mesure où à la différence de la France – où les athées déclarés sont vingt-cinq pour cent –, le pilier catholique (écoles, syndicat, mutuelle, hôpitaux et même encore un peu les partis politiques) maintient même de manière light en termes de contenu, l’existence d’une référence catholique.

Qui peut influencer ce groupe des « sans religions » ?

Je ne crois pas vraisemblable le point de vue habituel de Caroline Fourest et de trop de laïques militants qui paraissent redouter l’intégrisme catholique. Les manifestations contre le mariage pour tous ont un peu plus redoré son blason, mais même Marine Le Pen s’est bien gardée de s’associer aux manifestations. Le phénomène contient une part d’énigme, mais son explication réside pour une part dans l’opposition au nouveau président de la République.

L’étendue de la cristallisation populaire autour de thèmes religieux fondamentalistes n’a guère d’autres références en Europe.

Les autres événements où l’on voit des intégristes revendiquer en public, la contestation des spectacles de théâtre ou d’expositions d’arts plastiques sont minoritaires et la majorité de l’épiscopat a fini par mettre bon ordre à tout cela, notamment parce qu’il est effrayé par la méconnaissance consternante de certains des siens par rapport à l’art contemporain. Serrano, l’auteur du Piss Christ, récemment détruit à Avignon, est un artiste chrétien.

Par contre, les athées (hélas pas assez à mon gré) et les « spirituels » divers sont à l’affût.

Les « spirituels »

Les visionnaires d’une spiritualité nouvelle, délivrée des dogmes et des Églises, sont assez nombreux, leur vision influence largement l’opinion publique et fait tout pour ringardiser l’athéisme avec la religion officielle.

J’aborderai uniquement le cas du plus visible d’entre eux en France et par conséquent en Belgique francophone, Frédéric Lenoir.

Spécialiste d’histoire des religions, auteur de nombreux livres, il est aussi depuis la fin de 2004 le directeur et l’éditorialiste du Monde des Religions. Il a mis fin à ses fonctions avec le numéro de novembre-décembre 2013.

La revue est le nouvel avatar de l’ancien périodique catholique Actualité des religions. Celui-ci a été relooké par le groupe La Vie Le Monde dans une perspective laïque, c’est-à-dire qui ne veut plus être le relais d’une seule Église, et lancé avec de grands moyens. On se souvient de la hauteur des piles de la revue dans les librairies et chez les vendeurs de journaux et magazines.

La diffusion du bimestriel atteint quarante-deux mille exemplaires en 2004, cinquante-sept mille en 2005 et soixante-six mille en 2006 (troisième plus forte progression de la presse française).

Le cas de Régis Debray mériterait un traitement particulier. Son axe est le caractère incontournable du sacré, même si celui-ci peut varier.

D’autres leaders influents comparables auraient pu être également analysés, par exemple Matthieu Ricard et l’engouement pour les religions orientales, mais l’optique est moins généraliste que celle de Frédéric Lenoir. En outre, la trentaine d’ouvrages écrits par Lenoir s’est vendue à plus de quatre millions d’exemplaires, preuve de l’engouement qu’il provoque.

Pour analyser la pensée de Frédéric Lenoir, j’ai principalement utilisé Dieu, entretien avec Marie Drucker, publié en 2011 et les éditoriaux qu’il signe régulièrement dans le Monde des Religions dont la concision peut être utile.

Frédéric Lenoir

Dans Dieu, il raconte sa vie spirituelle. Bien qu’issu d’une famille catholique pratiquante, jeune, la religion ne l’a pas attiré et la messe l’a « ennuyé ». Dès quatorze ans, il lit Platon, Nietzsche et d’autres. Puis il a l’illumination de l’Orient sous sa forme hindoue. Il veut découvrir l’hindouisme et lit tout à la fois la Kabbale, des textes taoïstes, confucianistes, néoplatoniciens, mais il referme la Bible et le Coran « qui ne parlaient pas à son âme ». Il se rend compte que c’est un peu curieux et passe quelques jours à l’abbaye de Boquen (à dix-neuf ans). Mais l’idée d’un Dieu personnel révélé lui reste étrangère.

Il lit enfin le Nouveau Testament, en particulier l’Évangile de Jean, le plus « spirituel » des quatre, et :

« Après quelques minutes, j’ai ressenti une présence brûlante d’amour. Ce Jésus dont l’Évangile parlait, je le sentais présent au plus intime de moi ».

Il était bouleversé. Depuis cette « expérience mystique », la foi dans le Christ ne l’a jamais quitté. Il se revendique comme chrétien et adhère même à l’idée d’une vie après la mort, celle-ci n’étant qu’un passage. Il donne deux raisons :

« Une expérience personnelle du Christ vivant et un émerveillement constant devant la force des Évangiles,… ».

Frédéric Lenoir est aujourd’hui chercheur associé à l’École des Hautes Études en Science sociales (EHESS).

Si la profession de foi chrétienne est assez traditionnelle d’apparence, ses limites le sont moins et son originalité masquée, si l’on en reste là.

Les distances avec l’Église et le dogme

Frédéric Lenoir tient beaucoup à une idée peu traditionnelle, à savoir qu’il y a des vérités dans toutes les religions. Il l’affirme, dès son premier éditorial.

Il hait les combats cléricaux/anticléricaux des XIXe et XXe siècles. Mais aujourd’hui, « les athées sont plus tolérants et la plupart des scientifiques ne considèrent plus la religion comme une superstition appelée à disparaître avec les progrès de la science. »

Tous les sondages concordent pour dire que le refus de poser en seule vérité sa propre croyance est généralisé dans le monde occidental (nonante-deux pour cent pour la France).

Dès la première page de Dieu, il proclame que la question n’est pas d’affirmer l’existence ou la non-existence de Dieu.

Dieu, dit-il, « est incertain ». Il souscrit au postulat selon lequel « l’intelligence humaine est dans l’incapacité d’atteindre des certitudes métaphysiques définitives ». On est loin du Vatican et des positions pontificales. Mieux, selon lui, les quêtes spirituelles « ne peuvent plus être vécues, comme par le passé, au sein d’une tradition immuable ou d’un dispositif institutionnel normatif », désignation euphémistique ou hexagonale d’une Église.

La religion, la foi, – il dit le chemin spirituel – « est le fruit d’une démarche individuelle ».

Tout est affaire d’intériorité, les disciples de Jésus « attendent un royaume terrestre, Jésus leur propose un royaume céleste, c’est-à-dire intérieur ». Remarquons que l’inférence « céleste, donc intérieur » n’est pas évidente. Le royaume de Dieu pourrait très bien être au ciel, c’est même ce qu’on a dit le plus souvent pendant vingt siècles.

L’élaboration théologique structurée n’est pas son problème. Ainsi du dogme de la Trinité, pourtant rapidement si essentiel dans les premiers siècles du christianisme, « il me semble difficile d’affirmer que la foi des disciples contemporains de Jésus est imparfaite parce qu’elle n’est pas trinitaire ». Frédéric Lenoir juge sévèrement les siècles de civilisation chrétienne e en Europe : « Ce dont je suis convaincu, c’est que cette société qui portait le nom de ‘chrétienne…’ n’était pas véritablement fidèle au message de Jésus ».

Si la plupart des commentateurs chrétiens ont dû renoncer à une lecture littérale de la Bible, tant les difficultés étaient grandes, Frédéric Lenoir fait de même, plutôt pour faciliter sa propre lecture des textes sacrés. Ainsi : « La Bible regorge de trésors littéraires…, mais il est aujourd’hui rationnellement impossible d’en faire une lecture purement littérale ». Et l’historien des religions d’évoquer de « nombreuses contradictions (au sein de la Bible) qui rendent sa lecture littérale absurde, ainsi que des versets particulièrement violents qui, pris au premier degré, font de Jésus un être d’une cruauté exceptionnelle.

Sa conception de la foi écarte pratiquement la raison. Pour lui « c’est d’abord dans leur cœur que les croyants rencontrent Dieu et leur foi n’est pas tant le fruit d’un raisonnement intellectuel que le sentiment d’un don reçu, d’une proximité affective avec celui qu’ils perçoivent comme le créateur ».

Son Dieu n’intervient pas dans les affaires humaines : « On ne peut plus croire à la conception d’un certain dieu biblique qui ne cesse d’intervenir dans les affaires des hommes ».

Il se réclame de Simone Weil ou Dietrich Bonhoeffer, c’est-à-dire d’un Dieu effacé, non-puissant, caché et ineffable que les dérives de l’Église au fil des siècles ont fait oublier ». C’est la position de Gabriel Ringlet. Elle est assez paradoxale. On dit aux athées qu’il faut un tout-Puissant pour qu’il y ait quelque chose plutôt que rien et à la première difficulté, la présence du mal par exemple, on dit que le tout-Puissant ne peut rien.

Le mysticisme

Frédéric Lenoir établit une nette distinction entre la religion et la spiritualité. La religion relie les hommes dans « une croyance collective dans un invisible qui les dépasse. La spiritualité… délie, elle libère l’individu de tout ce qui l’attache et l’enferme dans des vues erronées…, mais aussi du groupe ».

En fait Frédéric Lenoir se réclame d’un mysticisme – ce qui bien des chrétiens ont fait avant lui –, mais ce qui est contemporain c’est l’affirmation d’un mysticisme inter-religions.

« Il y a une source divine à laquelle s’abreuvent les mystiques de toutes les religions… et puis, loin derrière, à une distance suffisante pour être sûrs de ne pas être aspergés par l’eau, il y a les théologiens, les gardiens du temple et des docteurs de ces mêmes religions qui se disputent indéfiniment pour savoir si l’eau de cette source est gazeuse ou plate, calcaire ou non, minérale ou non… ».

Frédéric Lenoir conclut sur sa vision mystique : « En fait les mystiques juifs, chrétiens et musulmans peuvent avoir une conception de Dieu qui s’approche de celle que nous avons évoquée à propos de l’Inde. Le démon est à la fois perçu comme personnel et impersonnel, comme transcendant ou immanent ».

Une des obsessions du pape Ratzinger était la question du lien entre la foi et la raison. Elle a occupé la quasi-totalité du champ idéologique pendant de nombreux siècles. Frédéric Lenoir jette tout par-dessus bord et les croyants n’ont pas manqué de le lui reprocher.

Frédéric Lenoir fait l’impasse sur Augustin, Thomas d’Aquin et d’autres qui ont tout fait pour ne plus séparer raison et foi .

La part inquiétante de ce mysticisme conduit même Frédéric Lenoir à applaudir Benoît XVI quand celui-ci autorise de nouveau la messe en latin. Certes, il utilise comme argument les assemblées très diverses linguistiquement comme à Taizé, mais il s’empresse de s’extasier devant des Français, préférant les rites tibétains en tibétain. Il y aurait là plus de sacré. On est en face d’une attitude redoutable valorisant l’incompréhension, un sentiment d’immersion où l’autonomie du croyant tant vantée pour se séparer de l’Église me semble se perdre dangereusement.

Une fois, Frédéric Lenoir pourrait paraître faire preuve de prudence. Après s’être réjoui de ce que « Depuis une trentaine d’années, le retour de l’astrologie et de l’ésotérisme, les succès planétaires d’œuvre de fiction comme Le Seigneur des anneaux, l’Alchimiste, Harry Potter ou Le Monde de Narmia sont les signes d’un besoin de « réenchantement du monde », il exige un effort minimum de connaissance et de discernement rationnel pour éviter un totalitarisme de l’imaginaire pouvant conduire à un délire interprétatif des signes ».

La place de la science

Le terme « minimum » est significatif des périls de la voie mystique, un maximum de foi, de symboles et un minimum de raison.

C’est une veine qui a de l’écoute aujourd’hui, notamment grâce à une critique de la science et du progrès.

Celui-ci est la bête noire de Frédéric Lenoir pour qui « Auschwitz, le goulag et Hiroshima ont mis à mal cette idéologie du progrès et la foi aveugle en la science qui la portait. Et on a vu de grandes idéologies athées (dans lesquelles il range le nazisme qui ne me semble pas athée) commettre des crimes encore plus épouvantables que ceux commis au cours des millénaires précédents au nom de Dieu ». Prudent, il s’empresse d’ajouter que cela « n’enlève rien à la critique philosophique de Dieu ». L’argument vaut dans une certaine mesure dans les limites où il vrai que les progrès de la science accroissent les effets de leur mésusage, dans le cas d’Hiroshima par exemple, et que développement de la connaissance et celui de la morale ne vont pas de pair. Mais il fait l’impasse sur le fait que le scientisme et le positivisme ont connu leur heure de gloire avant 1914-1918 (qui a eu le même effet sur la conscience que les massacres de la guerre suivante) et qu’il s’en prend à une idéologie qui n’a plus de défenseur depuis longtemps.

Les risques de l’irrationalisme

Les risques de pareil irrationalisme sont connus. Quand on s’éloigne de la science aussi radicalement, on finit par se hasarder dans des sentiers impraticables.

Ainsi par exemple, Frédéric Lenoir croit à la réminiscence. Il croit vraiment qu’il existe des enfants qui racontent des événements survenus dans une autre vie. « On ne peut pas nier la réalité de certains témoignages », mais il reste prudent sur l’explication de la vie antérieure. Avec Jung, il parlerait plutôt de l’inconscient collectif, c’est-à-dire d’une connaissance, d’une mémoire de toute notre lignée.

Même problème avec les miracles. Il admet que plusieurs de ceux que les Évangiles prêtent à Jésus ont été inventés par les évangélistes, mais « tous, dit-il, je ne crois pas, car il y a en beaucoup et surtout si on enlève tous ces gestes, on ampute les Évangile d’un bon tiers. Aveu bien naïf et Frédéric Lenoir de se contorsionner en disant que l’on connaît mal le lien entre la matière et l’esprit, que beaucoup de maladies sont de causes physiques etc. Le dernier numéro de la revue publié sous sa direction est consacré aux miracles. Tous les textes sont d’une crédulité confondante sauf la chronique de Comte-Sponville… et son éditorial. Frédéric Lenoir s’y réfère à Spinoza « je ne connais nul texte aussi profond et éclairant ». Il se rallie sans le dire à l’idée que la croyance aux miracles est contraire à la foi véritable et que nul ne peut déroger aux lois générales de l’univers.

D’une manière plus globale, malgré ses déclarations d’une impossibilité de la lecture littérale de la Bible et une vision normale d’exégèse contemporaine du Nouveau Testament, Frédéric Lenoir ne peut s’empêcher de prendre facilement pour argent comptant le texte des Évangiles.

Un ouvrage antérieur, Le Christ philosophe, davantage centré sur Jésus, est particulièrement révélateur de ce que, malgré des connaissances de base correctes, Frédéric Lenoir se laisse emporter par une lecture à la fois littérale et relevant du délire interprétatif.

Le chapitre II du livre, La philosophie du Christ, est particulièrement révélateur. Tous le Nouveau Testament est mis à contribution et tous les versets sont attribués à Jésus. Bien entendu, les miracles ne sont pas critiqués.

Ainsi Jésus aurait fondé une éthique « que nous considérons comme universelle et laïque ». On lui devrait l’égalité entre les hommes, la fraternité, la liberté de choix, la promotion de la femme, la justice sociale, la non-violence, la séparation des pouvoirs spirituels et temporels.

Une vision irréelle et infondée est à l’œuvre. À ce degré, il est vain d’argumenter.

Bien qu’il ait un certain respect pour l’athée (ou certains d’entre eux), il fait commencer l’athéisme à Meslier, en proclamant qu’il n’y a pas de philosophe athée dans l’Antiquité, pas davantage à la Renaissance, contre toute vérité. On l’excusera ici, puisque l’athée Michel Onfray fait de même dans son Traité d’athéologie.

Autre passage peu scientifique, cette fois dans Dieu, au moins par le biais d’une étrange sélection. Évoquant un certain nombre de révolutionnaires majeurs du sentiment religieux autour de l’an cinq cents avant Jésus-Christ, il parle des présocratiques, mais pas vraiment des atomistes et des agnostiques. Socrate et Platon sont absents.

Le masque des religions ?

Cette spiritualité est-elle donc bien le masque des religions ? Tout dépend de ce qu’on appelle « religion ». Si par là, on veut désigner l’équivalent du catholicisme traditionnel, il faut répondre non.

Mais les choses peuvent prendre une autre tournure. L’habileté de quelqu’un comme Frédéric Lenoir peut être magistrale. Parfois de manière surprenante par rapport à ses convictions, il modernise et contemporéanise astucieusement la religion. Il faut se centrer sur le bonheur terrestre. Plus de paradis ni d’enfer. Il faut ressentir « le bonheur de se sentir sauvé dès à présent parce qu’on a rencontré Jésus dans une communion émotionnelle » et l’éditorial le plus récent s’intitule Jésus et le bonheur

D’autres formes de religions peuvent voir le jour. Par son insistance sur la foi individuelle, Frédéric Lenoir s’en défend. Mais Régis Debray, dont il accueille les propos dans Le Monde des religions, lui rappelle qu’une société n’est pas qu’une juxtaposition de personnes. S’il y a sortie de religion, il devrait y avoir arrivée d’une autre, pour lui le veau d’or et les conciles de Davos.

De fait, la spiritualité de Lenoir nous prépare-t-elle aux problèmes d’aujourd’hui ? J’ajouterais qu’elle peut être une manière de faciliter la domination de l’argent, comme la Tv…, de faciliter la vie schizophrénique devenue de règle : en privé on vit comme des post-soixante-huitards, devenus parfois mystiques, dans le travail comme des êtres rationnels et boulimiques d’efficacité et de management.

Dans sa conclusion de Dieu, Frédéric Lenoir range en deux camps ses amis et ses ennemis. Les mauvais sont dogmatiques, c’est-à-dire les croyants comme autrefois et les athées dogmatiques, c’est-à-dire ceux qui érigent leur croyance en savoir. Les autres ne connaissent pas le savoir en ces matières. C’est une parfaite illustration du postmodernisme contemporain. Mais traduit-il autre chose qu’un désarroi ! Est-il si positif ? Contrairement à ce que soutient Lenoir, il est plus utile et davantage source de progrès d’argumenter face à quelqu’un dont on ne partage pas l’avis.

Le modèle de l’athée non dogmatique pour Frédéric Lenoir, c’est André Comte-Sponville. Pourtant celui-ci ne l’épargne pas forcément dans les colonnes récentes du Monde des religions. La sérénité lui importe de moins en moins : « Les quelques gourous qu’on a bien voulu me présenter me semblent bien fades et bien ennuyeux » . Il préfère les gens les plus lucides… « dans le milieu spirituel, lorsqu’ils m’incitent à débattre avec eux, trop de sourires, trop de douceur, trop de sucre et d’encens . »

Plus fondamentalement, Comte-Sponville s’en prend à la « mode du tout spirituel qui veut régler des problèmes de notre société en changent les individus : c’est une illusion ».

Toutes ces méfiances de ma part montrent que si le risque, non nul, venait à se réaliser par la prévalence d’une forme de religiosité, la situation ne serait pas forcément rose, mais forcément régressive en matière de progrès scientifique. Est-ce le bouddhisme qui a tiré la Chine de son marasme d’autrefois ? Méfions-nous et écoutons quelqu’un qui fut fort mystique, Charles Péguy : « Tout commence en mystique et finit en politique ».

La spiritualité laïque ou athée

Je sais bien qu’il existe même chez les athées un courant qui promeut une spiritualité laïque ou athée. Le choix du mot « spiritualité » me semble une étrangeté.

En 1999, le Centre d’Action laïque produit une brochure Spiritualité et laïcité. Un universitaire canadien, Duffy Hutcheon, y plaide pour une vue laïque de la spiritualité. Je n’y vois rien à redire quant au fond, mais d’entrée de jeu Duffy Hutcheon déclare qu’il ne peut s’agir de croyance en un esprit haut ou d’une sorte de force spirituelle extérieure, qu’il n’est pas question que la Bible soit l’œuvre d’une entité spirituelle. Mais à quoi bon alors aller rechercher le mot connoté de « spiritualité » ? L’un des principaux aspects de sa quête spirituelle est la recherche de la vérité. Qu’y peut le mysticisme qu’il faut bien appeler religieux ?

L’évolution des idées religieuses vers un « spiritualisme philosophique » qui reprend, ça et là, des lambeaux dans les grands écrits d’origine prétenduement divine, marque-t-elle un développement de la laïcité ou de l’incroyance ?

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Patrice Dartevelle

Thématiques

Athéisme, Foi, Laïcité, Mysticisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions, Sciences