Le protestantisme écossais, point de départ de la lutte contre l’autoritarisme ?

Patrick Hannot
Adaptation : Guillaume Libioulle

 

UGS : 2021029 Catégorie : Étiquette :

Description

Au XVIe siècle, à l’époque de la Renaissance, la réforme protestante apparaît. Cet événement historique a eu une importance capitale sur le développement de notre culture démocratique. Nous aborderons plus particulièrement l’exemple du protestantisme écossais, fondé par John Knox.

Les idées maîtresses communes à toutes les formes de protestantisme

Principe de la Scriptura sola : la Bible doit pouvoir être à la portée de tous et, par conséquent, être rédigée dans la langue parlée par le peuple. Le reste, autrement dit la tradition, les doctrines ajoutées par l’Église au cours des siècles doivent être abolis. De ce principe est déduite l’inutilité des prêtres. Pour les protestants, chaque chrétien est son propre prêtre et il n’y a pas n’y a pas d’intermédiaire entre Dieu et les hommes. Du même raisonnement, est déduit l’idolâtrie du culte de la Vierge et des saints et l’inexistence du purgatoire. Cette conception qui supprime l’Église en tant qu’intermédiaire entre Dieu et les hommes constitue une avancée importante dans l’affirmation de l’individualisme qui régit actuellement la majorité de nos sociétés contemporaines.

Principe de la justification par la foi

L’homme est rendu juste par le sacrifice du Christ qui a eu lieu une fois pour toutes. La grâce est offerte à tous et il suffit de l’accepter par la foi. Dès lors, les mortifications, le jeûne, les pèlerinages, les bonnes actions… sont inutiles pour obtenir le salut de son âme. Cette conception induit le principe de l’égalité entre les croyants. Or, le principe de l’égalité entre les êtres humains est à la base de nos sociétés.

Pour simplifier les différences entre catholiques et protestants, on peut dire que les catholiques font le bien pour être sauvés, tandis que les protestants font le bien parce qu’ils sont sauvés. Ces idées ne sont pas si nouvelles que ça, puisqu’elles s’enracinent dans des courants de pensée plus anciens. Mais la grande différence entre les réformateurs du XVIe siècle et ceux des siècles précédents, c’est l’apparition de l’imprimerie. Hier comme aujourd’hui, les idées ne peuvent transformer la société sans la diffusion que leur assurent les moyens de communication de masse. Ce rôle tenu, au XVIe siècle, par l’imprimerie est joué aujourd’hui par Internet. Grâce à l’imprimerie, les thèses de Luther vont se répandre dans toute l’Europe, non sans susciter un certain nombre de réactions de la part des autorités. Ainsi, en Écosse, dès 1525, des lois antiluthériennes sont promulguées. Par exemple, il est interdit à qui que ce soit de posséder un Nouveau Testament, le pouvoir demande de dénoncer les rassemblements et quiconque remet en question l’autorité du pape risque la peine de mort. Dès lors que des idées nouvelles menacent celles qui légitiment le pouvoir, ce dernier aura tendance à faire tout ce qu’il peut pour en limiter la diffusion au besoin par la répression.

De nos jours, on peut citer l’exemple des régimes autoritaires comme la Russie de Vladimir Poutine ou la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko qui empêchent les membres de l’opposition de s’exprimer dans les médias.

John Knox

John Knox est un réformateur, il est l’instaurateur du calvinisme en Écosse et aussi le fondateur d’un système d’éducation pour tous. Précurseur de la démocratie face à l’absolutisme, tant royal que religieux, 1513 ou 1514, à Harrington, petit bourg au sud-est d’Édimbourg, il est le contemporain de Jean Calvin, le grand réformateur français, né en 1509, établi à Genève. Ce sont, tous deux, des acteurs de la deuxième génération de réformateurs, puisqu’en 1517, lorsque Luther pose l’acte fondateur de la réformation, Calvin est âgé de huit ans et John Knox de trois ou quatre ans. Au cours de ses études, Knox est studieux, travailleur, il a le goût et la fierté du savoir et il va (veut ?) devenir clerc. C’est probablement à cette période qu’il découvre les idées nouvelles venues d’Allemagne où Luther prêche la réforme.

Lors de la rupture du roi Henri VIII d’Angleterre avec Rome, en 1534, John Knox a terminé ses études. Il est ordonné prêtre en 1536, mais ne gère aucune paroisse. En effet, s’il a étudié, c’est d’abord pour rentrer dans l’administration et ainsi devenir notaire et précepteur. Il passe ainsi une partie de son temps à éduquer des fils de petite noblesse provinciale et l’autre partie à régler des problèmes entre les fermiers. Il est jeune, n’a pas d’ambitions particulières, mais a plutôt choisi l’effacement, la vie intérieure.

À la Renaissance, comme aujourd’hui l’université est le lieu qui offre la possibilité d’entrer en contact avec les différents domaines du savoir, où l’on se forge une opinion et où on apprend à la défendre. Peut-être est-ce ce phénomène qui explique la surreprésentation des universitaires au sein des assemblés parlementaires : en 2015, quatre-vingt-un pour cent des députés francophones de la Chambre des représentants et 73,4 pour cent des députés francophones du Parlement bruxellois possédaient un diplôme universitaire.

Mort du roi d’Écosse

En décembre 1542, l’épouse du roi Jacques V d’Écosse, Marie de Guise, donne naissance à une petite fille que l’on va appeler Marie. Mais à la suite d’une défaite lors de la bataille catastrophique de Solway Moss, le roi se sent trahi, il dépérit, tombe malade et, finalement, il meurt six jours après la naissance de sa fille. Le trône est donc vacant et une régence est instaurée. Celle-ci sera disputée par deux hommes : d’un d’un côté, le cardinal David Beaton, homme intelligent, riche, puissant et débauché notoire et, de l’autre côté, James Hamilton, pro-anglais et considéré comme favorable aux idées luthériennes. Ce dernier devient gouverneur de l’Écosse, tandis que la petite Marie est confiée à la garde de sa mère. Cette prise de pouvoir arrange bien les affaires du roi Henri VIII. Immédiatement, il propose à l’Écosse une promesse de mariage de son fils héritier, Édouard, avec la petite Marie de manière à s’approprier l’Écosse. Précisons qu’Édouard, tout comme sa sœur Élisabeth, a reçu une éducation protestante, au contraire de leur sœur aînée Marie qui a, elle, reçu une éducation catholique. Mais ce projet est vite menacé, car le cardinal Beaton reprend de l’influence. Finalement, le traité de Greenwich qui prévoit le mariage entre Édouard et Marie pour sceller l’alliance entre l’Angleterre et l’Écosse est dénoncé. Furieux, Henri VIII envahit l’Écosse. Les armées anglaises détruisent plus de deux cents villages en plus d’Édimbourg, la capitale, et ravagent le pays. En conséquence, les Écossais luttent contre les Anglais, demandent à leur allié français d’intervenir et pourchassent les protestants, puisque ceux-ci sont considérés comme des alliés potentiels de l’ennemi. Lors de cette période de troubles, Knox se convertit définitivement au protestantisme. Dans les monarchies absolues du passé, comme dans les régimes autocratiques de notre temps d’aujourd’hui, par exemple en Syrie, les périodes de vacance du pouvoir sont des périodes violentes, car chacun, que ce soit à l’intérieur – factions rivales – ou à l’extérieur – puissances étrangères – du pays, cherche à s’emparer du pouvoir. Dans les régimes démocratiques régis par une Constitution, les périodes de vacances du pouvoir sont explicitement envisagées par la loi fondamentale. Le recours systématique à la loi dans une démocratie stabilise le régime, et évite ainsi les épisodes violents.

1547, un tournant

1547 est une année charnière. En effet, cette année-là le roi de France, François Ier et le roi Angleterre Henri VIII meurent, ce qui bouleverse l’ordre politique européen et fait avancer l’histoire. Si, en France, Henri II succède à son père, en Angleterre Édouard VI, qui a reçu une éducation protestante, monte sur le trône, âgé de seulement neuf ans. Les Français proposent alors aux Écossais une alliance qui comporterait une promesse de mariage entre le fils de leur nouveau roi et Marie Stuart. En conséquence, l’année suivante, la petite Marie Stuart embarque pour la France pour être éduquée à la cour comme une princesse française. À l’époque, la vie privée des souverains influait beaucoup sur la vie politique de leur pays, que ce soit lors de leur naissance où il devenait héritier, de leur mariage qui était l’occasion d’une alliance avec un autre pays ou de leur mort qui était synonyme, souvent, de changements de politique.

De nos jours, les gouvernants sont toujours tentés de mélanger leur vie privée à la vie politique. Il suffit de voir le nombre d’enfants de politique qui, une fois adultes, prennent la relève de leurs parents. En Belgique, on peut citer l’exemple de Charles Michel qui a été Premier ministre alors que son père a été ministre des Affaires étrangères, d’Antoinette Spaak, fille de l’ancien Premier ministre Paul-Henri Spaak ou encore de notre actuel Premier ministre Alexander De Croo, fils de l’ancien ministre Herman De Croo.

Cependant, dans nos démocraties, contrairement aux régimes autoritaires, l’accession au pouvoir des membres de la famille des dirigeants n’est pas automatique, mais est soumise à des règles qui, au besoin, l’empêche. Par exemple au niveau communal, la loi précise qu’un conseil communal ne peut pas compter en son sein deux membres d’une même famille.

Second coup de théâtre

En 1553, Édouard VI meurt et sa sœur Marie, fille de la très catholique Catherine d’Aragon, devient reine. Ce changement de règne marque le retour du catholicisme et, pour les protestants, de la persécution. Pour couronner le tout, la nouvelle reine épouse le roi d’Espagne Philippe II, fils de Charles-Quint. Ce mariage est une catastrophe absolue pour les protestants et beaucoup prennent la décision de s’exiler. Ainsi, John Knox part en Suisse où il va rencontrer les grands théologiens protestants. En 1555, il revient, pour quelques mois en Écosse où il se marie, puis il retourne en Suisse, à Genève. Là, Knox devient pasteur pour les réfugiés protestants anglais. Il reste à Genève quelques années où il rencontre Calvin, mais il sera bientôt rappelé par la noblesse d’Écosse pour prendre la tête de la Réforme. Knox est impressionné par les réalisations de Calvin à Genève. Cette ville est selon lui : « la plus parfaite école du Christ qui fut jamais sur terre depuis les apôtres. En d’autres lieux, je l’avoue, Christ est prêché selon la vérité. Mais, des mœurs et une religion aussi sincèrement réformés, je n’en ai vu nulle part encore ».

Sous l’Ancien Régime, les changements de règne pouvaient être vécus comme une véritable catastrophe. Aujourd’hui, c’est moins le cas ; cependant, les changements de régime politique amènent à la fuite de réfugiés, comme on a pu le constater en 1975, lors de la chute du sud Vietnam, ou en 1979 en Iran, à l’arrivée de l’ayatollah Khomeiny. On le voit actuellement en Afghanistan, à la suite du désengagement américain de la fin du mois d’août 2021.

Les pays qui possèdent une tradition de neutralité, telle que la Suisse, ont tendance, hier comme aujourd’hui, à être des terres de refuge pour des hommes politiques persécutés. Pour les réfugiés, les pays d’accueil sont fortement idéalisés. Tout comme Knox et les protestants regardaient avec admiration Genève, les migrants du XIXe siècle s’enthousiasmaient pour l’Amérique et ceux de notre temps portent aux nues le Royaume-Uni.

Retour de John Knox en Écosse

En 1559, Knox rentre donc en Écosse et se met tout de suite au travail. Il prêche dans différentes villes, notamment à Saint-Andrews. Lorsque la régente Marie de Guise décède quelques mois plus tard, en juin 1560, Knox et ses compagnons se comportent comme s’il n’y avait plus de pouvoir royal et que l’on se dirigeait vers une république. La reine est toujours bien Marie Stuart, mais comme elle est en France, les protestants font un peu ce qu’ils veulent. Ils rédigent une confession de foi écossaise qui est adoptée le 17 août 1560 par le Parlement d’Écosse. Pour la première fois, les protestants profitent de la vacance du pouvoir pour s’en emparer et s’organiser de façon démocratique.

On peut rapprocher cet épisode de la période assez longue de juin 2010 à décembre 2011 durant laquelle notre pays a vécu sans gouvernement de plein exercice. Pendant ce laps de temps de 541 jours assez longs, le gouvernement d’affaires courantes n’avait pas toute la légitimité pour agir. Le gouvernement a ainsi demandé aux parlementaires de voter, au cas par cas, les lois qui lui donnait toute la légitimité nécessaire pour lui permettre d’agir en toute légalité.

L’organisation des Églises protestantes

Il existe, en effet, plusieurs formes d’organisation des Églises protestantes. On peut soit opter pour une organisation épiscopalienne où l’on conserve les évêques. Tel est le cas des Églises luthériennes ou anglicanes même si, aujourd’hui, il ne faut pas trop se fier à cette dénomination que l’on a conservée pour la forme. On peut aussi choisir une organisation presbytérienne, du grec presbytèros, l’ancien. Il s’agit le plus souvent – quoique pas nécessairement – de laïcs qui forment un conseil presbytérien. Leurs membres décident de la voie à suivre pour l’Église. Ils peuvent choisir de nommer ou de révoquer les pasteurs. En outre, un système de représentation prévoit que se tienne régulièrement un synode où se réunissent plusieurs délégués venus des différents presbytères. Dans le cas de l’Église d’Écosse, il y aura même une assemblée générale annuelle de tous les délégués des différents synodes. Ce système est démocratique, il part du peuple vers le gouvernement de l’Église, du bas vers le haut à l’inverse du système épiscopal où le gouvernement de l’Église est exercé par les évêques.

De nos jours, la forme presbytérienne a évolué vers une forme presbytéro-synodale. De même, en ce qui concerne la forme épiscopale, il y a toujours bien les évêques, mais ils sont désormais choisis par une assemblée de fidèles.

Sous influence de Knox – et ce même bien après son décès en 1572 – l’Église presbytérienne manifestera sa volonté farouche de rester indépendante du pouvoir politique. Elle sera toujours attachée au principe de la séparation de l’Église et de l’État. Aujourd’hui encore, comme son ancêtre Henri VIII, Élisabeth II est toujours défenseur de la foi. Ce titre avait été conféré à son ancêtre Henri VIII. Même si dans les faits, elle laisse ce rôle à l’archevêque de Canterbury, elle est toujours officiellement considérée comme le chef de l’église l’Église d’Angleterre. Par contre, à l’acte d’union avec l’Angleterre, de 1707, qui crée le royaume de Grande-Bretagne, en Écosse, le rôle du souverain consiste seulement à : « Préserver le maintien de la vraie religion protestante établie par les lois écossaises ». En Écosse, la reine n’est que membre ordinaire de l’Église. Elle a, néanmoins, le pouvoir d’assister aux assemblées générales ou de nommer un Lord, Haut-commissaire, pour la représenter.

Conclusion : l’héritage du protestantisme écossais

À première vue, il peut sembler étrange de parler de protestantisme écossais en raison de la petite taille de ce pays. Encore aujourd’hui, il ne compte que cinq millions d’habitants, c’est dix fois plus qu’au XVIe siècle, mais ça reste très marginal sur la carte de l’Europe. Néanmoins, le protestantisme écossais a été une expérience extraordinaire : c’était la première fois qu’une organisation calviniste de l’Église était appliquée à tout un peuple, à tout un pays. Knox va reprendre pratiquement intégralement l’exemple d’organisation établi par Calvin à Genève et l’appliquer à tout un royaume indépendant. Cet acte est une grande première. Il faut également souligner le caractère démocratique de cette église presbytérienne.

Un tel fonctionnement nous semble tout à fait normal de nos jours, mais à la fin du XVIe siècle, c’est loin d’être évident.

Un système démocratique est mis en place dans l’Église et – même si la notion est anachronique – un système de séparation de l’Église et de l’État. En d’autres termes, les presbytériens n’ont jamais voulu qu’un roi ait un droit de regard sur leur manière de gérer les affaires de l’Église. Au besoin, ils ont lutté contre leur propre roi. Cette démocratie essaimera quelques décennies plus tard. La présence des presbytériens – ils émigrent énormément – est importante dans les colonies anglaises d’Amérique du Nord. L’existence de cette communauté aura certainement une influence sur la création des États-Unis, la première grande démocratie moderne. Le même phénomène aura lieu en Angleterre.

Du temps de Knox, comment expliquer que des réformes essentiellement religieuses aient pu avoir un tel impact sur la société dans son ensemble ? Quels facteurs, autres que la religion, pourraient expliquer de telles transformations ? Comment comprendre le lien très fort entre religion et politique au XVIe siècle et sa relative disparition aujourd’hui ? De nos jours, qu’est-ce qui a remplacé la fonction exercée par la religion sous l’Ancien Régime dans le monde politique ?

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Guillaume Libioulle, Patrick Hannot

Thématiques

Autoritarisme, Calvinisme, Écosse, Éduquer à l'histoire, Église presbytérienne, John Knox, Népotisme, Participation citoyenne / Démocratie, Protestantisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions