Le Pôle santé de l’ULB : histoire de lieux, de personnages, de découvertes

Stéphane Louryan

 

UGS : 2010005 Catégorie : Étiquette :

Description

Au moment des commémorations du 175e anniversaire de l’Université libre de Bruxelles, il était légitime d’interroger le passé de la Faculté de Médecine et de ses institutions-sœurs, et ce d’autant que cette Faculté a la singulière particularité d’être plus ancienne que l’Université. En effet, héritée de l’École de médecine fondée à l’époque espagnole et recréée sous le régime français, elle a spontanément accepté de rejoindre la jeune « Université libre de Belgique » en 1834, d’autant que certains professeurs de cette école figuraient dans les fondateurs de l’ULB.

Elle fut d’abord abritée dans les locaux généraux de l’Université, au palais de Charles de Lorraine, brièvement, puis à la rue des Sols, puisant dans ses synergies avec l’Hôpital Saint-Pierre et l’ancien Hôpital Saint-Jean les sources de son enseignement clinique. Ses premiers professeurs furent ceux de l’École de médecine, comme Graux, Seutin ou Kickx ; ils étaient peu nombreux et cumulaient des charges pédagogiques lourdes avec des fonctions cliniques importantes. Lorsque fut fondée l’Académie royale de Médecine de Belgique, en 1841, certains de nos enseignants y furent élus, aux côtés de membres issus de l’Université de Louvain, beaucoup plus ancienne.

Vint à la fin du XIXe siècle l’édification de la « cité scientifique » du parc Léopold, grâce aux généreux efforts de mécènes tels qu’Ernest Solvay et Raoul Warocqué. La Faculté de Médecine y connut une nouvelle vie, partagée entre trois instituts dont deux bâtiments persistent encore, propriétés de la Ville de Bruxelles : l’Institut de physiologie, devenu le lycée Émile Jacqmain, et l’Institut d’anatomie, occupé actuellement par une école primaire et un laboratoire intercommunal, et dont les magnifiques auditoires tombent en ruine. L’Institut d’hygiène et de bactériologie fut détruit pour être remplacé par l’Institut Pasteur. Les installations du parc Léopold témoignent de choix architecturaux déterminés par des impératifs pédagogiques (salles bien éclairées, permettant la démonstration de matériel et les projections, inconfort relatif des sièges pour éviter la torpeur, étroitesse des tablettes pour éviter la prise de notes (pédagogie de l’imprégnation, chère à Paul Héger), et aussi par la conception de l’époque des surfaces de recherche.

Dans ce nouveau cadre, d’illustres enseignants vont pouvoir donner libre cours à leur créativité pédagogique et scientifique, tels que Paul Héger, Albert Brachet, Albert Dalcq, Jules Bordet, futur prix Nobel, etc. L’Institut de physiologie, qui sera le siège de certains congrès Solvay de physique, multipliera les thèmes de recherche, tandis qu’Albert Brachet créera une École d’embryologie expérimentale à l’Institut d’anatomie.

Confrontée à la montée du nombre d’étudiants, et à la nécessité d’ancrer la Faculté à un hôpital universitaire, on dut envisager un nouveau déménagement. Celui-ci se concrétisa en direction de la porte de Hal, grâce à la générosité de la fondation Rockefeller. La nouvelle Faculté fut inaugurée en même temps que les bâtiments de l’hôpital Saint-Pierre rénové, en 1930. Entretemps s’était édifié l’hôpital Brugmann, et l’hôpital Saint-Jean avait été déclassé. L’Institut Bordet fut lui inauguré en 1938.

Installée ainsi dans la durée et dans un espace idéal, la Faculté connut un développement considérable, marquée par de fortes personnalités, qui ont fondé ou approfondi de nouvelles disciplines scientifiques et des champs de recherche féconds, qu’ils provinssent des laboratoires facultaires ou des services cliniques. L’ouvrage s’attarde ainsi sur les noms de Robert Danis, Marc Herlant, Albert Dalcq, Paul Martin, Paul Bastenie, Paul Govaerts, Pierre-Paul Lambert, Frédéric Bremer, Albert Hustin, père de la transfusion sanguine, etc., sans oublier d’évoquer certains autres.

Invité à rejoindre l’ULB aux fins de diriger l’Institut Bordet, Albert Claude, venu de l’Institut Rockefeller de New York, mais diplômé de l’ULg, reçut le prix Nobel de médecine pour ses travaux sur la structure de la cellule. L’intervention de la fondation Rockefeller orienta également la structure de l’enseignement et fut à l’origine de la création de grands laboratoires de recherche souchés sur les disciplines fondamentales qui devaient être enseignées. Les services cliniques de l’hôpital Saint-Pierre voisins furent fécondés par cette proximité facultaire et permirent à de brillants cliniciens (Paul Bastenie, Robert Danis, Albert Hustin, Lucien Deloyers, Jean Snoeck, Pierre Olivier Hubinont…) de créer des laboratoires de recherche hospitalo-facultaires. Dans un même élan, l’Institut Bordet, poussé par Albert Claude, créa aussi des laboratoires de recherche, tandis que l’hôpital Brugmann, plus excentré, bénéficia de surfaces de recherche propres, notamment dans les domaines de la néphrologie (Pierre-Paul Lambert), de la gynécologie (Raymond Bourg, puis Roger Vokaer), de la microbiologie (Eugène Yourassowsky). Cette période vit le développement de pôles d’excellence qui survécurent aux vicissitudes ultérieures. Signalons ainsi les neurosciences (Frédéric Bremer, Jean-Édouard Desmedt), l’embryologie (Albert Dalcq, Jean Pasteels Jacques Mulnard, Jean Milaire), l’histologie (Pol Gérard, Robert Cordier, Marc Herlant, Jean-Lambert Pasteels…), l’anatomopathologie (Albert et Pierre Dustin, Claude Gompel), la chimie physiologique (Jean Bigwood, Jean Christophe, Marcel Franckson, Victor Conard), l’électrophysiologie (Pierre Rijlant, Fernand Colin), la cardiologie (Jean Lequime, Henri Denolin), l’endocrinologie (Paul Bastenie), la néphrologie (Pierre-Paul Lambert, Charles Toussaint)… Certaines techniques chirurgicales nouvelles furent introduites avec succès dans les hôpitaux de Bruxelles, notamment les greffes d’organes à l’hôpital Brugmann, grâce aux efforts de Georges Primo et de Jean Van Geertruyden Sr. L’introduction de ces interventions donna un nouvel élan aux sciences immunologiques. Les services d’imagerie médicale des hôpitaux de Bruxelles furent assez vite équipés (par rapport aux pays voisins) en appareillage d’imagerie moderne (échographie, scanner, imagerie par résonnance magnétique), de sore que l’école bruxelloise d’imagerie occupa une position de choix sur la scène internationale.

L’Institut de Recherche interdisciplinaire en Biologie humaine et nucléaire (IRIBHN), fondé par Jacques Dumont grâce à des fonds issus de l’Euratom, devint le centre d’excellence en biologie cellulaire que l’on connaît, récompensé déjà par deux prix Francqui.

La province ne demeura pas en reste. Suite à une action volontariste des autorités en direction de la Wallonie (surtout le Hainaut), des centres médicaux de haute qualité se développèrent à Mons, à Charleroi (dont un centre gériatrique de pointe), à La Louvière (en concertation avec les autorités locales), ou encore à Braine-l’Alleud, ici, grâce à une collaboration avec le Docteur André Wynen.

Les sciences dentaires purent se développer au sein d’un institut de stomatologie hospitalo-facultaire mené successivement par René Boisson, Hyacinthe Brabant et Raymond Mayer.

Sous l’impulsion de Jean Christophe fut créée une section de Biologie médicale appliquée, rebaptisée « Sciences biomédicales », dont les diplômés essaimèrent dans l’industrie, les laboratoires d’analyse, mais aussi les services de l’Université.

Une École d’infirmières fut créée grâce aux efforts d’Antoine Depage, qui s’était lui-même illustré pendant la Grande guerre à l’hôpital de l’Océan de La Panne, à l’admiration de tous.

L’enseignement se modernisa, accueillit les méthodes audio visuelles, et les vastes salles de travaux pratiques permirent l’accueil de nombreux étudiants. Les élèves de première année, toutefois, continuaient à recevoir leur enseignement au Solbosch. Ceci n’empêcha pas certains titulaires de cours de première candidature, tels Paul Brien ou José Léonis de s’impliquer pleinement dans la vie facultaire, et même dans les recherches menées à la Faculté.

Pendant la guerre de 1940-1945, nombre d’enseignants participèrent à des actions de résistance active et aux cours clandestins destinés à pallier la fermeture de l’Université.

La Faculté fut en pointe dans certains débats éthiques : les gynécologues Willy Peers et Pierre-Olivier Hubinont combattirent avec âpreté pour faire dépénaliser l’interruption volontaire de grossesse, quitte à encourir des peines de prison. L’évolution des choses leur donna raison. Plus tard, des membres de notre Faculté (Yvon Kenis, Marc Englert) militèrent pour le droit de mourir dans la dignité et appelèrent à la définition d’un cadre légal pour l’euthanasie. Là aussi, la démarche se solda par un succès.

La coopération au développement constitua une nouvelle priorité, concrétisée par la création du CEMUBAC, destiné à lutter contre le goitre endémique en Afrique, et aussi par l’implication du pédiatre Henri L. Vis, fondateur de l’Hôpital des Enfants reine Fabiola, dans un centre de santé au Rwanda. L’École de Santé publique a développé progressivement une grande expertise dans la coopération avec les pays africains.

Mai 68 eut un grand impact sur la Faculté, en modifiant ses structures de gestion, qui devinrent moins centralisées, et plus ouvertes aux étudiants. Une des conséquences du mouvement fut la mise en chantier d’un projet d’établissement d’un hôpital académique qui ne dépendrait plus du CPAS de Bruxelles, mais directement de l’Université.

Ce projet se concrétisa dès 1973 par l’édification, puis l’ouverture de l’Hôpital Érasme. Certains laboratoires de la Faculté le rejoignirent précocement, avant le déménagement général de 1991. Ce fut aussi le cas de l’École de Santé publique, antérieurement située à la rue Belliard et d’accès malaisé.

En 1991, un nouveau déménagement, total cette fois, fut en effet entrepris, en direction du campus d’Anderlecht où s’était préalablement établi l’hôpital Érasme : ceci est une autre histoire que d’autres monographies se sont chargées de traiter. Contentons-nous de mentionner la création, à cette occasion, d’un premier cycle d’études vétérinaires, rendue possible par la présence de locaux mieux adaptés à cette section que ne pouvaient offrir les bâtiments du centre-ville. Il fut de surcroît possible de rapatrier à la Faculté la première année de médecine.

La Faculté de Médecine n’a pas été seule dans ses efforts : avec l’Institut de Pharmacie, fondée en 1849, l’École de Santé publique, née en 1963, l’Institut des Sciences de la Motricité (1945), et l’École d’Infirmières (1921), dont les noms ont varié au cours du temps, mais non l’attachement loyal à notre Faculté. Le développement de ces instituts a élargi les champs de recherches et de réflexions. Avec la Faculté, ils forment désormais le « Pôle Santé ».

À l’heure actuelle, seul l’Institut de Pharmacie demeure encore éloigné de la Faculté de Médecine, puisqu’il est encore implanté à la plaine des Manœuvres.

Pleinement insérée dans le XXIe siècle, l’Université ne doit pas oublier ses gloires passées sur lesquelles se fondent les efforts d’aujourd’hui et les réalisations de demain. Elle doit également demeurer attentive à son patrimoine architectural, parfois hélas sacrifié au profit d’un modernisme fonctionnel ou d’affaires immobilières. À ce titre, une préservation des installations pédagogiques du parc Léopold, en collaboration avec la ville de Bruxelles, devrait s’imposer.

À l’heure des bilans, on constate que notre Faculté et ses Instituts amis sont à la croisée des chemins. Le paradigme qui a prédominé depuis leur fondation est celui de la prééminence de la recherche et de la quête de l’excellence. Toutefois, les normes internationales tendent à compléter, voire effacer ces priorités au bénéfice d’une vision plus sociétale de l’enseignement de la médecine, basée sur le professionnalisme et le service à la communauté, privilégiant les approches pédagogiques intégrées et la construction des savoir-faire et des savoir-être. Les accréditations internationales deviennent indispensables, et l’octroi de labels de qualité s’imposera bientôt. Il conviendra de concilier la quête d’excellence dans la recherche (sur quoi se fondent les rankings des universités) avec les aménagements pédagogiques adaptés aux besoins de santé communautaire auxquels il convient de répondre.

La manière dont ce défi sera abordé constituera un test de première importance pour notre institution, qui démontrera (ou non) sa capacité à se remettre en question et à évoluer sans renier sa spécificité.

C’est là le défi de ce début de XXIe siècle.

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Informations complémentaires

Année

2010

Auteurs / Invités

Stéphane Louryan

Thématiques

Éducation à la santé, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Santé