Le petit monde d’outre-tombe

André CHABOT

 

UGS : 2010001 Catégorie : Étiquette :

Description

1. Sémiologie de la sépulture

Dès l’aube de la pensée humaine, l’homme animal métaphysique a été hanté par le problème de la mort et de la survie. Il s’agissait d’abord de supprimer l’insupportable spectacle de la décomposition, soit par la destruction pure et simple, soit par la dissimulation qui induit la conservation. Si la disparition du cadavre par abandon aux carnassiers, par crémation, voire par manducation, a été le souci de quelques civilisations primitives, une sorte de révolte contre la mort et contre son redoutable mystère a fait de l’homme un architecte qui, soucieux de dépouiller la mort de sa brutale absurdité, a institué des pratiques symboliques. En particulier, celle qui, refusant d’abandonner ses morts sans rite, consiste à les installer dans l’au-delà en une dernière demeure d’éternité : la tombe. C’est pour orner la demeure des morts que l’art a été créé. Et l’on pourrait affirmer qu’avant de bâtir pour les vivants, on a bâti pour les morts dans une tentative de négation de la mort et de sauvegarde de l’individualité qui élaborait peu à peu le mythe de l’immortalité.

Les premières sépultures, constituées de cachettes naturelles ou de fosses creusées, forment déjà de véritables cimetières. L’homo sapiens édifie des sépultures plus élaborées où les corps abrités sous des dalles, des huttes de pierre, reposent, vêtus, parés d’ornements, accompagnés d’animaux et d’offrandes.

Les Égyptiens poussent leurs royales créations funéraires au plus haut degré de raffinement, meublant mastabas et pyramides de cercueils peints, tandis que les Grecs déposent les cendres dans des urnes enterrées et surmontées de cippes, de vases, de stèles et de statues, de temples enfin, toutes constructions qui serviront de modèles aux siècles postérieurs, en particulier au XIXe siècle, qui verra naître les grandes nécropoles bourgeoises de « la société de conservation », selon la formule de J. D. Urbain. Aujourd’hui, des nécropoles fonctionnelles, peu différentes des villes des vivants, constituent un lieu littéralement obscène, d’où l’on bannit peu à peu les signes ostentatoires pour en faire un espace administratif parmi d’autres.

2. Nécropolis

2.1. Nécropolis, une scénographie de l’ambiguïté

Déambuler parmi les tombes, c’est se promener dans une cité en trompe-l’œil qui met en évidence :

1. que le cimetière est un système de signes magiques qui a pour but de dissimuler le néant de l’après-mort en donnant naissance à un mythe : le monde des morts, parallèle à celui des vivants ;
2. que le simulacre y est parfois poussé si loin que les maisons des morts y miment jusqu’à la perfection l’habitat des vivants, créant ainsi une hallucinante ambiguïté ;
3. que l’espace funéraire reproduit la hiérarchie et les inégalités sociales du monde des vivants dans la juxtaposition des somptueux mausolées des plus aisés et des HLM de la mort, voire des tumuli, lot des plus modestes ;
4. que la tombe est prétexte à la résurgence des mythes, à l’exhibition des fantasmes, aux manifestations d’individualisme forcené et à l’exaltation des vertus morales, sociales, patriotiques et religieuses.

Dans ces lieux d’héritage du Koïmeterion des Grecs, lieux où le corps dort, Thanatos, dieu de la mort, et Hypnos, dieu du sommeil, entretiennent la confusion pour rassurer les vivants. Une sieste permanente a donc absorbé les défunts et, si la tombe ressemble au lit, c’est pour que le corps y repose et non s’y décompose. Dans ces fantasmagoriques habitations, un album de famille gorgé d’hommes de bien, d’épouses modèles et de fils reconnaissants joue le jeu de la vie et de la mort.

Dans Nécropolis, cette ville mythique aux frontières de la cité des vivants dont elle plagie les formes, sourd une vie silencieuse.

2.2. Le grand départ

Le cimetière, lieu par excellence de la séparation, dans l’espace occidental et chrétien, conte le drame de notre adieu au monde.

À la mort apprivoisée a succédé la mort indécente et taboue de l’époque contemporaine. À la simplicité familière avec la mort s’est substitué le déni de la mort. Pourtant, dans les espaces nécropolitains, il est encore des concessions à perpétuité qui rejouent la scène de la cérémonie des adieux, présidée par le mourant lui-même. Ces tombeaux donnent à voir soit un malade, prodiguant ses ultimes recommandations, soit un défunt autour duquel ses proches expriment leur douleur en débordements spectaculaires. Mains crispées qui se tordent, mains qui couvrent ou découvrent le visage du cher disparu. Mais aussi étreinte d’autant plus frénétique que l’on sait qu’elle est la dernière, et baiser d’autant plus frémissant qu’il est posé sur des lèvres tièdes encore.

Souvent, la métaphore du sommeil, un des classiques de la symbolique funéraire, vient atténuer le traumatisme du départ trop brutal et anticiper sur l’idée de résurrection future. Alors sur la tombe se joue la scène des funérailles. Le cercueil, déjà espace de l’ailleurs, pénètre dans le champ du repos. La « boîte », comme la nomment familièrement les professionnels, se fait objet métonymique et phantasmé de vaines étreintes.

La chapelle funéraire, bien qu’elle s’efforce d’installer le disparu dans une manière de résidence tertiaire au seuil de laquelle on attend confusément quelque signe, n’oppose plus, toute porte disparue, qu’un mur infranchissable à ceux qui, dans un acte de désespoir, tenteraient un impossible voyage. La tombe, alors, dilate le temps du deuil, indéfiniment prolongé en émouvantes silhouettes voilées, désespérées, sanglotant à la folie sur un futur sans avenir.

2.3. Les rituels du « comme si »…

La tombe est, par excellence, le lieu qui devrait nous convaincre de la séparation définitive d’avec les êtres chers. La pierre, le marbre devraient nous tenir à distance « respectueuse » du monde incertain de l’après-vie.

Malgré cette irréductible frontière, les vivants tentent de nier l’évidence en jouant du jeu du « comme si »… Toutes sortes de rituels naïfs, mais à prétention magique, s’efforcent d’entretenir un lien improbable entre le visiteur et celui qui n’est plus. Il importe de se déculpabiliser en affirmant sa présence par un signe de respect, d’admiration ou d’amour, signe qui devrait maintenir une existence invisible et mystérieuse de l’absent, ainsi convaincu qu’il est toujours présent dans nos cœurs.

Naît donc une sorte de jeu rituel et fétichiste qui prête aux objets déposés sur les tombes un étrange pouvoir de communication. Objets attendus, ou inattendus, voire incongrus.

On découvre sur les tombes lettres, missives, billets et cartes de vœux d’autant plus paradoxales qu’étant d’ordinaire tournées vers un futur que l’on souhaite rempli de bonheur, elles apparaissent ici sans avenir, sauf à croire en un au-delà conforme à de naïves espérances. Et les familles de déposer aux dates exactes un bouquet « pour sa fête » ou « pour son Noël ». Et les parents d’un enfant disparu d’installer ses jouets pour recréer pour lui et pour eux son espace familier.

Que dire d’une cigarette allumée entre les doigts d’une statue, d’un journal plié sous une aisselle de bronze, d’une cravate nouée autour d’une croix comme d’un cou ? N’est-ce pas poursuivre une habitude du monde des vivants que l’on prolonge en crédules rituels pour refuser l’idée de la mort ?

Tous ces subterfuges dérisoires, qui ont pour objet de prolonger une présence fantasmatique du défunt parmi les vivants, tentent d’affirmer, comme le cœur ou le prénom composé maladroitement, que, si l’amour ne meurt pas, celui qui en est l’objet ne peut avoir complètement disparu.

2.4. Nécrophoto

Au sens figuré, photographier, c’est imprimer dans sa mémoire l’image d’une chose ou d’une personne. Il semble qu’au cimetière la photographie des chers disparus soit précisément destinée à les éterniser aux yeux des générations qui les suivent.

Sur les tombes, la photographie jette cette passerelle improbable, dirait Roland Barthes, entre l’autrefois et le maintenant.

Épiphanie permanente et magique, l’image photographique illustre l’épitaphier des nécropoles et émaille les monuments funéraires de portraits sur lesquels s’est figée l’œuvre du temps. Le film de la vie a fait arrêt sur l’image, photogramme malin qui nie la disparition totale, refuse l’insupportable absence et crée une présence illusoire.

Chaque tombe est la page de pierre d’un album-monstre, rassemblement factice d’une famille de circonstance aux cousins éloignés. Chaque portrait répond chez les survivants à l’irrépressible désir d’un « climat physique », fixation d’un instant privilégié que l’on voudrait revivre sans cesse. Voici, perpétuées et réincarnées, sans risques de métamorphoses, les photos types d’une nécrophotothèque amoureuse au service de tous les phantasmes.

Merveille ! Ils sont tous là : les poupons attendrissants, les enfants sages, les militaires fanfarons, les trottins enchapeautés, les mariées en voile blanc, les grands-pères câlins, les couples à jamais unis dans la mort. Plus tricheuse encore la photo, lorsque le cadavre couché, soudain se redresse, vertical, ressuscité, pour n’être plus, piètre subterfuge, qu’un homme qui dort debout.

Substitut contemporain et démocratique de la sculpture, la photographie des vivants, doutant du futur céleste et de l’éternité de l’âme, préfère cultiver le souvenir d’un passé devenu, grâce à elle, tangible.

3. Érotique du cimetière

Le cimetière, en son âge d’or, tentait de répliquer à la corruption et à la mort et de répondre à l’angoisse métaphysique en exaltant une beauté funéraire réservée aux esthètes et aux nantis. De même que les écrivains trempaient leur plume dans le pathos funéraire et érotique, les nécropoles sculptèrent la beauté pour refuser la décomposition, exaltèrent le sexe par antagonisme à la disparition. Ainsi se développa une manière de fétichisme macabre dont la femme, dans tous ses avatars, devint l’actrice principale.

La femme des Pères de l’Église, la gardienne des valeurs morales et religieuses, médiatrice entre la terre et le ciel, pleura des larmes de pierre pour sauver l’âme de son dieu terrestre : son époux. La femme des Pairs de la Nation se fit leur faire-valoir ou leur idole, qu’elle prit la sage apparence d’une vertueuse mère de famille ou qu’elle figurât comme la sensuelle créature objet de leurs désirs. N’oublions pas la femme déjà retranchée du monde, mais non de ses troubles désirs, la mystique qui, sur le lit de la croix, n’aspire qu’à s’offrir corps et âme au fils de Dieu… qui s’est fait homme.

Dans la cité des morts, la recherche de Dieu passe par celle de la beauté, le souvenir d’une âme passe par celui de ses beautés charnelles, tant il est vrai qu’aux yeux de l’Église une belle enveloppe habille une belle âme. La mort d’une jolie femme n’est-il pas le thème le plus poétique qui soit ? Les tombes anthropomorphiques, reliquaires des amours toujours belles comme des rêves de pierre, n’attendent pour celles qui ne sont plus que quelques larmes d’amour ou parfois davantage… un acte agalmatophile dont les tombes sont quelquefois les témoins et les acteurs.

Sur les tombes, des mises en scène idéalisées livrent aux regards voyeurs le chagrin des pleureuses que l’on voudrait consoler, le sommeil des beautés que l’on voudrait réveiller, la pureté des vierges que l’on voudrait profaner, l’héroïsme des martyrs que l’on voudrait sauver, l’immortalité des couples à qui l’on voudrait ressembler.

4. Jésus-Christ super star… des cimetières chrétiens

En Occident, la laïcisation progressive du cimetière fait lentement disparaître l’imagerie empruntée au Nouveau Testament. Néanmoins le cimetière conserve, voire produit encore, des monuments où la place accordée à Jésus semble suggérer que le monde chrétien, par conviction profonde, par obligation sociale ou par superstition, place toujours en lui son espérance.

« Jésus, ayez pitié de moi » supplient les monuments funéraires qui racontent les miracles, les souffrances et la mort de celui qui prétendait être le Fils de Dieu.

Voici l’enfant Jésus dans le giron de Marie, la résurrection de Lazare, la dernière Cène, la suprême angoisse de Gethsémani, la comparution devant Pilate, la séance d’outrages, le couronnement d’épines. Chargé de chaînes apparaît le martyr sur le chemin du Golgotha, ployant sous la croix, symbole immémorial dont la religion chrétienne a fait une figure du Christ. Image récurrente de la douzième station, le crucifié n’en finit pas d’agoniser, décharné ou athlétique, douloureux ou paisible.

Déposé de la croix, il est remis à sa mère sur les genoux de laquelle il se fige en pietà. La plupart du temps stéréotypées, elles adossent, soutiennent, bercent, étendent un sauveur souvent prétexte à étude anatomique, figure tragique certes, mais qui anticipe toujours sur la miraculeuse conclusion de la Passion : la Résurrection.

L’homme s’est de tout temps ingénié à croire que la mort du corps est riche des promesses d’une vie spirituelle éternelle. Quel meilleur modèle que celui du Rédempteur qui, selon la doctrine chrétienne, a racheté par sa mort le genre humain ?

5. Un concile des anges

Les anges, ces puissances qui appartiennent au domaine intermédiaire entre la matière et l’esprit, les voici à l’œuvre, matérialisés dans leur rôle d’estafettes, cour de Dieu descendue sur les tombes pour introduire les âmes dans l’autre vie. Escadrilles d’anges de la mort – en petit nombre – ­et d’anges de la résurrection – en grande majorité.

Pour les premiers, visages sévères de juge ; cavaliers, juchés sur les chevaux de l’Apocalypse ; rigides silhouettes armées de l’épée qui sépare le Bien et le Mal ; inflexibles sonneurs de glas qui annoncent le Jugement dernier, anges faucheurs, buveurs de temps, le sablier à la main. Pour les seconds, aimables éphèbes, incertains androgynes propres à alimenter toutes sortes de fantasmes, créatures de rêve parées des formes impudiques de la féminité. Si les anges du châtiment sont rares – c’est du moins le cimetière qui le prétend – c’est que notre monde terrestre est heureusement peuplé d’hommes de bien, d’épouses fidèles, de fils reconnaissants, et que cette foule-là attend les anges de l’espérance.

C’est une véritable chorégraphie cosmique lorsque l’ange à la trompette annonce le départ pour l’ailleurs aux anges psychopompes. Il s’agit de passer devant l’ange au lion, animal symbole de la justice, devant l’ange au sablier dans lequel terrestre et céleste se succèdent, devant l’ange scribe qui inscrit les passages dans le grand livre des Élus. Accompagnés par les accords des anges musiciens, les anges magiciens soulèvent comme une plume le couvercle des sarcophages d’où s’élève, ravie, l’âme innocente des jeunes filles. Débonnaires, les préposés aux enfants défunts se penchent sur les berceaux, ou interceptent sur le chemin de l’école le nourrisson des muses qu’ils conduisent vers l’éternelle distribution des prix. Tel Éros emportant Psyché, les anges transporteurs enlèvent vers les sphères célestes les âmes bienheureuses. Les anges nautoniers guident la barque de l’ultime traversée. Enfin, couronné de l’étoile, emblème de la vie éternelle des justes, un ministre du ciel accueille les nouveaux venus en transit vers l’état d’étoile céleste qui sera bientôt le leur.

6. D’autres mondes, d’autres tombes

6.1. La maison de la vie

Maison de la vie, maison éternelle, la langue hébraïque utilise plusieurs expressions pour exprimer le mot cimetière, circonlocutions propres à souligner l’idée de vie éternelle et à éviter l’emploi du mot « mort ». L’image du cimetière juif est intimement liée aux préceptes de la foi judaïque. Regroupées d’abord selon la tradition, puis par la réclusion dans les ghettos, les familles confient la simplicité égalitaire de l’inhumation et du monument funéraire (parallélépipèdes de calcaire, Tables de la Loi) à la diligence de sociétés d’intérêt collectif.

Le haut des stèles s’orne de motifs qui rappellent les rites religieux ; quant à la représentation des visages humains, elle est plutôt rare, car elle heurte les concepts fondamentaux de la Bible. Une tradition sévère, qui tend à s’assouplir, proscrit les fleurs : aussi parents et amis déposent-ils sur les tombes des petites pierres pour marquer leur passage.

La tombe juive est désormais étroitement liée à l’héritage destructeur de l’histoire récente. Dans la beauté simple du cimetière juif s’impose aussi le souvenir des morts sans sépulture.

6.2. Les grands cimetières sous le croissant

Pour le musulman sincère, la mort est une bénédiction et sa tombe est, paraît-il, un jardin verdoyant d’où il a le privilège de voir sa future place au paradis. Abandonnons les méchants à leur triste sort pour ne retenir que les délices qui attendent les autres : sièges moelleux, parfums rares, liqueurs délicieuses et femmes de toute beauté aux enlacements inconnus sur la terre. De ces tourments et de ces délices certes rien ne transpire sur les tombes musulmanes orientées vers La Mecque, dont la stèle est surmontée d’un turban ou d’un fez pour désigner un individu de sexe masculin, d’un bouquet de fleurs pour désigner une femme. Une subtile symbolique permet de distinguer le statut social des hommes et le nombre d’enfants des femmes, fils symbolisés par des marguerites, filles représentées par des roses.

La tombe musulmane est le lieu d’une nouvelle vie qui commence après la mort jusqu’à l’heure tant désirée de la résurrection.

6.3. L’Extrême-Orient des Esprits

Dans l’empire du soleil levant, sur les tombes des territoires de la métempsychose et d’un syncrétisme qui mêle volontiers bouddhisme, shintoïsme, taoïsme et superstitions, une signalétique d’aéroport permet de recevoir les esprits des défunts ainsi guidés sur le chemin de leur tombe pour une brève visite annuelle sur terre.

La fête de « Bon » adopte les pratiques bouddhistes chinoises. Il importe pour les vivants d’acquérir un peu plus de mérite grâce à l’observance de ces rites anciens. En l’honneur des Esprits, lanternes et bougies sont allumées sur les tombes dont on fait la toilette et sur lesquelles on dépose force monnaie, baguettes d’encens, fruits et boissons. Serrées, faute de place, malgré la crémation quasi systématique, les tombes répètent presque invariablement, de bas en haut, la même structure en trois parties superposées, la terre, l’être humain, le ciel, dans une orientation et une localisation telles qu’elles constituent de petits arrangements avec les morts.

La Chine, dans ses rituels, sinon dans ses monuments, n’est guère différente et la tombe y est toujours lieu de rencontre temporaire entre les vivants et les morts. Les vivants demandent aux esprits d’intercéder en leur faveur auprès des puissances de l’au-delà. Le culte des ancêtres fait des parents disparus les habitants d’un monde parallèle dans lequel ils doivent jouir du confort comme s’ils étaient vivants, grâce aux fortunes symboliques auxquelles on met le feu, portées par la fumée vers les ancêtres. À l’intérieur de l’espace tombal sont alignées les trois inséparables divinités du bonheur, de la prospérité et de la longévité. Le Bodhisattva pansu rassemble autour de lui les tablettes marquées du nom des ancêtres. Les figures fantastiques empruntées au Shendao, le chemin de l’âme de l’époque Tang, figurent toujours sur les tombes contemporaines, créatures mythiques, issues du monde des esprits.

7. De la poussière des cendres à une conclusion provisoire

Le pulvis es et in pulverem reverteris, de nos jours pris au pied de la lettre, fait des ravages. La crémation se répand partout à un rythme soutenu. Ce facteur nouveau est à prendre en compte quand on sait que les rituels funéraires servent davantage les vivants que les morts eux-mêmes. Le cimetière, lieu du rituel, tend à retenir les morts parmi nous, au moins dans notre mémoire, sinon dans la réalité. Cependant, derrière les écrans de sa mise à l’écart, ce théâtre d’ombres subit aujourd’hui une triste métamorphose. Aujourd’hui, si nous n’y prenons garde, cette humanité qui racontait, à travers les tombes, son histoire sociale et affective s’effacera des champs de repos. La nécropole, la ville des morts, perd lentement son âme pour n’être plus qu’un espace fonctionnel standardisé, appauvri, mutilé par les règlements, au mieux un parking numéroté, au pire une décharge anonyme.

Il importe désormais de lutter contre la désaffection, voire l’abandon pur et simple, officiel ou privé, de l’espace nécropolitain, de ses trésors affectifs, historiques, sociologiques, architecturaux. Outre la conservation indispensable du patrimoine funéraire, il apparaît nécessaire de faire preuve de créativité pour le renouveler et l’enrichir. Qui, mieux que l’artiste contemporain, est capable de s’atteler à cette tâche sacrée qui peut aider au travail du deuil et à témoigner de notre attachement à ceux qui nous ont précédés, somme toute, à réapprivoiser la mort.

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Informations complémentaires

Année

2010

Auteurs / Invités

André Chabot

Thématiques

Mort, Mythes, rites et traditions, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses