Le partage d’une expérience de vie, une manière de se sentir proche

Guillaume LIBIOULLE

 

UGS : 2022004 Catégorie : Étiquette :

Description

En tant qu’historien, j’ai toujours trouvé les témoignages oraux passionnants.

Depuis quelques années, je nourrissais le projet de collecter, à mon tour, des récits de ce type. J’ai d’ailleurs suivi des formations pour pouvoir mener ce genre de démarche. À la suite des mesures de confinement décidées en 2020 dans le contexte de l’épidémie mondiale de Covid-19, j’ai regagné le domicile de mes parents.

De par la situation, je me trouvais à proximité de ma grand-mère de nonante ans qui habitait le village voisin. J’ai profité de ces circonstances favorables pour penser sérieusement à l’éventualité d’interviewer ma grand-mère. Après avoir élaboré une longue série de questions que je souhaitais lui poser, j’ai osé franchir le pas. Je me suis rendu chez elle à cinq reprises, de juin à août 2020, pour lui poser des questions sur son enfance et sur son adolescence. Afin d’en garder une trace, j’ai enregistré ces entretiens à l’aide d’un dictaphone.

J’aimerais ici dresser le bilan de ce que ces moments de partage m’ont apporté.

Une porte d’entrée sur des modes de vie disparus

Lors de nos discussions, j’ai posé à ma grand-mère de nombreuses questions qui portaient sur sa vie quotidienne, familiale, scolaire et sociale. J’ai pu aborder ainsi des thèmes tels que l’alimentation, l’habillement et la vie économique et sociale. Les réponses que ma grand-mère m’a fournies m’ont fait prendre conscience de l’écart entre son mode de vie et le celui de notre temps. En particulier, l’importance accordée, dans un milieu rural, aux tâches ménagères ou agricoles. La conséquence d’une telle hiérarchie des valeurs est le passage au second plan des activités scolaires ou purement intellectuelles.

J’ai eu l’impression qu’il était fondamental pour ma grand-mère et les femmes de son milieu social de recevoir une solide formation de ménagère afin de devenir de bonnes maîtresses de maison. L’épanouissement intellectuel en lui-même n’était pas valorisé socialement. Prendre conscience de l’écart entre le temps de nos grands-parents et le nôtre est intéressant.

Cette confrontation au passé permet de mesurer les changements qui peuvent s’opérer dans une société en trois générations seulement. Une telle approche permet également de comprendre pourquoi l’état d’esprit des personnes âgées peut parfois être bien différent par rapport à celui de personnes plus jeunes. Comme les personnes d’un certain âge n’ont pas vécu dans le même contexte que nous, elles n’avaient pas forcément les mêmes préoccupations et questionnements que nous au même âge.

Prendre conscience de cette différence peut être paradoxalement la première étape pour se rapprocher d’une personne dont les habitudes de vie nous semblent très différentes des nôtres. Lorsqu’on interroge plus profondément la personne, on peut arriver à se mettre à sa place et finalement à mieux la comprendre. Cette attitude valable pour l’étude du passé est transposable à l’approche de sociétés culturellement différentes de la nôtre.

Les échanges avec un membre âgé de notre famille attisent notre curiosité pour l’histoire familiale et peuvent donner des premières pistes – parfois même des documents auxquels nous n’aurions pas spontanément songé – pour commencer une recherche généalogique. Ils nous permettent également de garder une trace de la dimension affective de la famille que les sources administratives, comme les registres des actes de l’état civil par exemple, ne peuvent pas nous donner. À notre époque, la généalogie connaît un engouement sans précédent. Selon certains chercheurs, cette ferveur s’explique par le délitement de liens sociaux.

Dans nos sociétés individualistes, les relations horizontales entre amis, membres d’un même groupe social, se détendent. La pandémie de ces deux dernières années accentue ce phénomène. Chacun est dès lors tenté de compenser cette perte de liens horizontaux par la recherche des liens verticaux que représente la famille.

Lorsqu’un membre de notre entourage a vécu de près ou de loin un événement historique – dans le cas de ma grand-mère il s’agit de la Seconde guerre mondiale –, il peut être intéressant de confronter son témoignage avec notre connaissance de l’événement en question. Agir de la sorte, permet de rendre plus proche, plus concret et plus vivant un épisode historique dont on aurait seulement connaissance dans des ouvrages historiques ou des documentaires.

Un moyen de gagner en empathie

Tout ce qu’une personne raconte sur son passé touche à la mémoire. Comme toute autre source documentaire, le contenu doit en être critiqué. La mémoire peut faire défaut, des souvenirs peuvent se télescoper et se mélanger. En outre, ces derniers peuvent varier sensiblement en fonction du contexte et du moment où l’on interroge la personne.

La personne qui témoigne parle de ce dont elle veut bien parler : elle peut décider de taire certains éléments ou bien d’enjoliver le passé pour le rendre plus acceptable. À côté des éléments factuels qu’elle décide de raconter et sur lesquels elle garde un certain contrôle, se manifestent, lors de l’entretien, toute une série de comportements inconscients sur lesquelles elle a moins de prise. Citons entre autres : des intonations de voix qui changent, une émotion qui transpire, des expressions qui reviennent souvent, le ton de la voix qui se module selon qu’elle approuve ou qu’elle réprouve telle ou telle attitude qu’elle est en train de décrire. Tant de signes qui témoignent du ressenti de la personne interrogée.

Le contenu d’une source orale est important, mais l’ensemble des éléments qui montrent le ressenti de la personne le sont tout autant, si pas plus, en ce sens qu’ils révèlent le regard que le témoin porte sur un épisode donné de sa vie. D’une certaine manière, ces petits détails donnent accès à la psychologie du témoin, ce dont une simple mise par écrit ne peut pas rendre compte.

Lors de mes cinq rencontres, j’ai eu l’impression que ma grand-mère se livrait à cœur ouvert et qu’elle en était heureuse. Il faut dire que chaque entretien durait d’une à deux heures et que, pendant ce laps de temps, j’étais seul à seul avec elle. Jusqu’alors, je n’avais guère eu cette opportunité. Durant mon enfance, elle était ou en permanence avec mon grand-père ou, lors des fêtes de famille, insérée au sein d’un groupe. Or en société, nous avons plus tendance à nous censurer qu’à oser parler librement. Lors de nos rencontres, j’ai eu l’impression de créer une complicité inédite avec ma grand-mère – j’ai beaucoup ri – et je trouvais qu’elle s’exprimait avec une liberté de ton que je ne lui connaissais pas.

Les échanges avec ma grand-mère m’ont permis d’affiner le jugement que je portais sur elle. Avant de discuter d’une façon aussi approfondie et longue avec elle, j’avais d’elle l’image d’une personne soumise qui avait plutôt subi les événements qu’elle n’avait agi sur eux. Quelle ne fut pas ma surprise, lors de nos discussions, de la sentir déterminée et absolument pas fataliste : qu’il s’agisse de sa volonté de suivre des études moyennes, ce qui était assez rare pour les femmes de sa génération et de son milieu social ; de vouloir continuer à exercer une activité professionnelle malgré la sécurité financière que lui apportait son mariage ou de ne pas avoir peur d’affirmer de faire valoir ses opinions face à celles de son entourage. J’ai eu ainsi eu accès à un portrait tout en nuances de ma grand-mère que j’aurais totalement manqué si je n’avais pas mené ces entretiens.

Une façon de mieux vivre son deuil

J’ai ressenti ces conversations comme un échange, je dirais même plus un cadeau que me faisait ma grand-mère. Un peu comme le passage d’un témoin à une course de relais. Je suis très heureux d’avoir pris le temps de créer cette rencontre. À plus forte raison que l’état de santé de ma grand-mère s’est dégradé peu de temps après et qu’elle est décédée dans les trois mois qui ont suivi notre dernier entretien. J’ai éprouvé le soulagement de faire les choses au bon moment, avant qu’il ne soit trop tard. J’ai pu ainsi me sentir proche de ma grand-mère et prendre conscience de cette proximité. La tristesse de sa disparition était compensée par la complicité nouvelle que nous avions partagée.

Je garderai toujours un souvenir positif de cette aventure. C’est comme si l’enregistrement audio permettait en plus de conserver la voix de ceux que l’on aime, de garder pour toujours la trace de cette connivence entre nous. J’ai l’impression que le fait d’avoir pu partager une complicité juste avant la disparition d’une personne rend cette rupture moins pénible. Puisque nous avons eu la possibilité de la voir et de lui parler juste avant son départ, nous avons la conviction d’avoir pu, jusqu’au dernier moment, bénéficier de la compagnie de cette personne.

Rétrospectivement, pour ma part, j’ai l’impression que collecter le témoignage de ma grand-mère m’a permis de l’accompagner. J’ai été proche d’elle comme jamais auparavant je ne l’avais été. La satisfaction d’avoir pu mener ce projet me fait prendre conscience de la chance que j’ai eu. En plus d’avoir accompli ce que je voulais faire, cette expérience a été agréable pour chacun d’entre nous. Mon frère à qui j’ai fait écouter l’enregistrement en a été ému et a salué mon initiative.

Je suis également heureux d’avoir pu montrer à ma grand-mère, par ces entretiens, que je tenais à elle. Depuis sa disparition, un sentiment étrange m’envahit chaque fois que j’y repense. À la fois, je suis content d’avoir mener ces entretiens et, à la fois, j’ai un goût de trop peu. Ces conversations sont le dernier souvenir très positif que je possède de ma grand-mère. J’ai l’impression que cette ultime expérience influencera toutes les précédentes.

Parfois, nous pouvons être abattus si nous venons juste de nous disputer avec un ami très cher et que cette personne disparaît brutalement sans que nous ayons eu la possibilité de nous réconcilier. Avec ma grand-mère c’est la situation inverse qui a eu lieu. Je l’estimais déjà beaucoup et la conversation que j’ai eue me l’a fait apprécier davantage.

Dans notre monde contemporain, où tout va vite, nos relations avec autrui sont souvent superficielles. Comment trouver des moments de discussion profonde qui permettent vraiment de connaître l’autre ? Comment arriver à créer un climat de confiance et de complicité avec lui ? Le confinement a été une pause qui m’a permis de mettre en œuvre un projet que j’avais en tête depuis longtemps. Comment pouvons-nous, au lieu d’être tout accaparé à la poursuite d’objectifs professionnels, nous obliger à parfois ralentir pour prendre le temps de nourrir les relations sociales qui comptent pour nous ?

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Informations complémentaires

Année

2022

Auteurs / Invités

Guillaume Libioulle

Thématiques

Qualité de la vie / Bien-être, Respect, Ruralité, Transmission, Vie familiale, Vieillissement

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