Le pain des oiseaux

Yves NAMUR

 

UGS : 2009014 Catégorie : Étiquette :

Description

Où il est peut-être question d’un hommage à la futilité, aux choses simples ou quelque chose comme ça.
(Premiers fragments d’un livre en cours d’écriture)

Une chose bien étrange s’était produite ce matin-là : j’avais soudainement l’intime et profonde conviction de naître!

Ce qu’alors je venais de ressentir au tréfonds de moi-même, ce tremblement singulier, ces soubresauts cadencés et répétés qui m’avaient traversé tout le corps, c’était donc bien cela : je venais, oui, je venais de donner naissance à un corps. Mais pas à n’importe quel corps. Je venais de donner vie à mon propre corps d’homme !

Quel sentiment étrange et voluptueux que celui-là ! Quel plaisir plus doux et plus fou imaginer connaître que celui de se voir soi-même, marchant, courant et même sautant dans le dehors !

J’avais pourtant la cinquantaine bien passée et les yeux déjà fatigués par tant de choses, par tant de tours et de détours, mais j’avais cependant la certitude – et dieu sait que je n’aime pas le mot certitude – j’avais pourtant bien la certitude d’avoir franchi pour la première fois une porte. Une porte béante.

Oui, j’étais enfin venu au monde. Et j’entrais de plain-pied dans celui des hommes, dans celui des pierres, des algues vertes et des oiseaux. Mais j’y entrais comme d’autres, je le suppose, sont parfois entrés en amour ou en résistance : sur la pointe des pieds, sans crier quoi que ce soit, tout en silence.

Depuis lors je cherche une maison. Mais pas n’importe laquelle. La maison la plus éloignée, celle où l’on ne sait rien, celle où tout peut encore advenir.

Parfois, ce sont des voix que je cherche et aujourd’hui une voix me parvient du dedans d’un livre : « Le regard n’est pas le savoir, mais la porte. Voir, c’est ouvrir une porte. »

Une voix était ainsi sortie d’Aely et montait à la verticale, juste au-devant de moi.

Je ne sais quelle peut être la raison de ce brusque retournement, quel peut être le motif de cette renaissance soudaine.

Avais-je seulement appris à voir ? Avais-je enfin compris qu’il importait d’abord de regarder ?

Toutes ces questions tournent sans cesse aujourd’hui encore dans ma tête, sans que j’y apporte la moindre réponse.

Des oiseaux passent dans le ciel, te dis-je, comme autant de questions laissées en suspension.

Justement, tous les oiseaux sont-ils ces points de suspension ou plutôt tous ces points d’interrogation dont j’use et abuse dans mes poèmes ?

Voir, regarder sans les yeux ou plutôt, regarder au-dedans des yeux.

C’est peut-être bien là la seule raison de ma toute nouvelle vie. Qui sait, j’ai peut-être appris à voir. J’ai peut-être appris à marcher dans la nuit encore épaisse ou incertaine.

Voir, c’est peut-être marcher dans le dedans de soi-même. C’est peut-être marcher dans un désert, c’est peut-être marcher vers l’improbable, vers le Rien.

Que peuvent-ils bien voir de nous tous ces oiseaux qui habitent la haie bordant le jardin ? Quelle monstruosité sommes-nous peut-être dans leurs yeux ?

Mais peut-être ne devrais-je pas parler de monstruosité, mais tout simplement de banalité, de choses en somme sans aucune réelle importante.

Je me suis souvent posé la question : sommes-nous vraiment ces choses sans importance, ces corps fades qui traversent le limpide ?

Mais pourquoi cette grande peur blanche cachée sous les ailes du moineau m’interpelle-t-elle aujourd’hui plus qu’elle ne me préoccupait hier ?

Le paradis est dans l’œil de celui qui regarde.

Je ne sais de qui est cette sagesse tibétaine dont me parle le poète Salah Stétié, mais elle me convient parfaitement pour vivre aujourd’hui. Comme me conviennent aussi les trois notes du merle noir, une simple tranche de pain sur la table ou le forsythia lorsqu’il fleurit à la fin de l’hiver.

Parfois aussi, c’est une phrase de mon maître Edmond Jabès qui me revient en mémoire : « L’œil est l’abîme le plus haut. »

Quelle étrange et belle coïncidence que ces deux phrases de poètes mises bout à bout dans mon cahier. Et tout cela, je t’assure, par la seule grâce du hasard !

Naître, c’est peut-être enfin savoir que quelque chose advient, que quelque chose devient, que quelque chose vient à soi.

Comme cet oiseau qui marche à l’instant même dans ce qui se passe au centre du jardin, comme cet oiseau qui vient lentement à ma rencontre ou à ma connaissance.

Les poètes seraient-ils ceux-là mêmes par qui l’homme vient au monde ?

Vivre, me dit Hubert, c’est apprendre à perdre.

J’aimerais lui dire à mon tour que naître c’est aussi apprendre à perdre, et que c’est aussi apprendre à se perdre.

Lorsque j’entends chanter un oiseau – et c’est souvent un merle – je ne me demande pas ce qu’il veut dire, je pense simplement qu’il a raison et que les choses sont exactement comme il le dit.

Naître et écrire : le poète en parle comme étant une seule et même chose.

Comme s’il s’agissait d’un seul et même verbe, une seule parole sortie d’une bouche d’air, et une même attitude, dit-il avec beaucoup de fermeté.

Je ne sais pas si j’écris maintenant ou si je n’ai jamais écrit vraiment quelque chose. Mais j’en avais la conviction intime : je naissais devant mes propres yeux, je naissais dans mon cahier noir, celui-là même qui m’accompagne en toutes circonstances.

Et tout cela qui m’entourait me paraissait soudain si léger, comme s’il y avait devant mes yeux de fines bandelettes de soie ou des morceaux de papier suspendus dans l’air.

Comme si un livre ou un tapis d’herbe se déroulait à mes pieds, comme si la vie elle-même passait devant moi.

Je venais donc d’émerger, j’entrais peut-être dans ce que René Char appelle le grand Réel et les eaux claires.

Mais que sont, je te le demande, que sont vraiment les eaux claires d’un poète ?

Le poète n’est-il pas plutôt familier des eaux troubles ou obscures ? N’est-il pas fait pour ces eaux-là ?

Quand je pense au verbe naître, oserais-je te dire que je ne pense pas à ce petit-fils qui me viendra bientôt, dont on ne sait rien encore, mais, qui portera tout le poids du monde sur ses épaules ?

Oserais-je t’avouer qu’en réalité c’est à un tableau peint en 1866 que je pense d’abord ?

Oui, c’est à L’origine du monde de Gustave Courbet que je pense. Et aux liens parfois paradoxaux que le peintre entretenait avec la représentation du réel. Parfois aussi il me vient à penser à celui qui en fut longtemps le dépositaire et dont j’ai croisé un jour le manteau et le regard. C’était il y a ma foi bien longtemps dans une ville flamande où j’étudiais difficilement.

Les moineaux du trottoir, je m’en souviens bien, ne semblaient guère être impressionnés par la présence de l’illustre petit homme en noir.

Pourquoi donc cette simple fente entre deux cuisses porte-t-elle si loin ma rêverie et celle de mes semblables ?

Pourquoi ne puis-je porter la même attention à l’écorce fendue du bouleau qui se meurt dans le jardin ou à ce pan de mur lézardé qui le clôture malgré moi ?

Naître et passer par cette fente-là, c’est peut-être quitter la nuit de la substance dont parle le poète de Tremblay-sur-Mauldre.

C’est peut-être quitter la mémoire d’avant la mémoire.

Je me souviens que ce matin-là, l’automne aussi avait poussé la porte du jardin.

Un jardin que je délaisse depuis longtemps il est vrai, peut-être par manque de temps, peut-être aussi justement, je te l’avoue, par goût du désordre et de la sauvagerie douce des herbes et des ronces.

Mais envers et contre tout nous étions, lui et moi, main dans la main. Et le monde nous saisissait de toutes parts.

Un jardin est peut-être comme un poème : un espace trouble. Peut-être aussi un lieu entre deux, entre la maison et le ciel, entre le réel et ce qui n’est pas encore visible.

Un merle le traverse parfois et semble nous montrer comment changer de vie, comment changer le sens de notre vie.

Un poème arrive, me dis-tu, et c’est le monde tout entier qui vacille dedans.

Un poème, c’est comme du grand vide qui nomme les choses, fussent-elles encore absentes de nos yeux.

Ah, cette absence ! Que j’aime en faire le tour avec toi !

Au-dehors, quelques feuilles du vieux chêne semblent maintenant chercher dans l’herbe une réponse aux questions lancinantes du vent.

Comme si la prairie était un grand livre ouvert, comme si chercher une réponse était du ressort des feuilles mortes, comme s’il fallait à tout prix une réponse à tout.

Pourquoi un tas de feuilles mortes me fait-il toujours songer à une montagne de paroles ?

Et cette fente chantée, n’est-elle pas le passage étroit entre ce que l’on voit des choses et ce que l’on ne voit pas des choses ?

Je me trouve souvent à penser que chercher une réponse est la chose la plus absurde qui soit pour un homme.

Et si par hasard je ne suis pas tout à fait convaincu de cela, je regarde la boule de graisse pendue à la branche du sapin. Une mésange nonnette y picore avidement sans se poser la moindre question.

Et cela me suffit pour continuer à vivre avec les choses difficiles ou obscures. De quels lieux du cœur tous les oiseaux sont-ils les pèlerins infatigables ?

Voilà encore une question absurde que je me suis souvent posée.

Je ne me souviens pas de ce fragment de poème ni du livre où j’avais évoqué le pèlerin sans chemin.

Mais ce que je sais, c’est qu’il était en marche, il marchait sur le « sans chemin ».

C’est là, avais-je pensé, que se tient toujours l’essentiel. Là, où il n’y a pas de chemin. Là, dans le nulle part.

Qu’espérer d’un oiseau, si ce n’est qu’il nous mène sur le chemin du Nulle Part?

Aujourd’hui dimanche, c’est un chemin qui ne mène pas bien loin de la maison que j’ai pris. Non par hasard, mais parce que je me devais d’accompagner quelques larmes et des blessures anciennes.

L’endroit était un vaste caisson froid et les murs en étaient lézardés en de nombreux endroits.

C’est la Maison du Seigneur, me dit la voix amie, il faut s’y agenouiller, se mettre à la prière.

Quant à moi, je te l’avoue, mes pensées étaient ailleurs, entre la fente originelle du peintre et ces vieilles pierres, elles aussi fendues.

Je pensais aussi à ces oiseaux qui ont charge de nettoyer les plaies des grands félins. Étrange destin que celui de ces petites créatures qui lavent les blessures.

Je pensais à toutes ces choses-là quand la grosse cloche se mit en mouvement. Quelques pigeons s’envolèrent, comme sortis par magie des colonnes de pierre.

Les oiseaux sont-ils là pour donner de la lumière au ciel ? Sont-ils là pour faire exister le ciel lui-même ?

Ce sont une fois encore d’étranges questions qui n’ont, je t’assure, aucun sens.

Avais-je dormi longtemps, penché sur le Livre des livres ? Avais-je rêvé que je marchais dans les pages du grand livre ?

Je me souviens cependant de quelques fragments, dont celui-ci, parce qu’un mot me frappa avec violence.

« Quand Joseph se réveilla, nous dit Matthieu, il fit ce que l’Ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse. »

Prescrire, voilà bien un mot bizarre, quelque chose qui me semble comme une flèche que l’on plante dans le cœur ou dans l’œil ?

Non, décidément je n’aime pas les ordres donnés, fussent-ils venus du ciel et même de l’ange terrifiant !

Étrange figure que celle de l’ange ! Quand il pleut, et il pleut souvent sous nos latitudes, je m’imagine toujours qu’il s’agit d’une pluie d’anges qui me tombe sur le dos.

Ainsi, ils s’en vont par le bas, me dis-je satisfait, à chaque fois que je regarde les trombes d’eau qui s’abattent ici.

Un ange a cependant toutes mes faveurs. C’est l’Ange terrible de Rainer Maria Rilke. Celui-là même qui ruisselle vers le bas. Mais vers quel inconnaissable !

Ein jeder Engel ist schrecklich.

Oui, tout Ange est terrible, mais beau à la fois !

Quant aux moineaux qui habitent la haie du jardin, je sais qu’ils sont tous des anges descendus pour nous.

Pensant cela, je ne peux que me taire et les écouter chanter jour après jour.

La prière, cet instant unique où je pressens que le monde est avec moi et avec mon silence. Comme je le suis moi aussi, debout avec les arbres, les pierres et tous les silences des hommes.

Prier, parce que les choses et les êtres continuent, parce que les oiseaux chantent dans la haie et que je ne les vois pas encore ou si peu.

Le chant d’un oiseau remplit maintenant toute ma tête. Il est puissant comme le fleuve noir qui descend de la montagne, il m’emporte avec lui, avec toutes les terres boueuses, avec les feuilles et les branches.

Il me porte de l’autre côté, dans l’au-delà des choses.

Peut-être cet oiseau-là nous conduira-t-il vers l’invisible ou mieux encore, vers la part invisible de notre propre corps.

L’un d’eux – avait-il avant cela chanté au fond des vallées ou bien en haut, sur les sommets des montagnes ? – l’un d’eux m’a un jour raconté l’histoire du roi Acaz.

« Non, avait répondu le roi, je ne mettrai pas le Sans Nom à l’épreuve. »

Ma parole fut rapide comme l’éclair, mais insensée : mais moi, pourquoi veux-tu que je ne le mette pas à  l’épreuve ?

L’épreuve, comme une épée noire qui transperce le cœur et le grossit mille et mille fois.

Écrivant épreuve, c’est le mot preuve qui surgit et me préoccupe alors qu’il serait plus sage de l’ignorer une fois pour toutes.

En fait, il me suffit d’évoquer le mot « Dieu » pour que le mot « preuve » disparaisse aussitôt de ma vue. Et c’est bien ainsi.

Mais le mot détruit donne peut-être à penser au mot, comme je pense maintenant à ce visage de femme dont je ne sais plus rien depuis longtemps. Détruire son nom, c’est y penser encore.

Un oiseau chantait sur les ruines. Avait-il seulement le sentiment d’être au cœur du poème ?

Ce qu’on garde de quelqu’un dans sa mémoire, ce n’est pas son visage, son timbre de voix ou son nom, c’est tout autre chose, mais il m’est difficile d’en parler aujourd’hui.

C’est comme qui dirait un grand vide, plein de petits vides.

Ce point noir tout au loin, c’est un oiseau qui traverse une pensée d’air. C’est une pensée sans maître dirait plutôt mon ami Gaspard.

Combien de fois me suis-je assis au milieu du jardin, dans le seul but avoué de n’être nulle part. Être au milieu de la prairie me semblait la meilleure place pour n’être nulle part.

Pourquoi une telle pensée me traverse-t-elle maintenant ?

S’agirait-il d’une pensée vide ? Le poète peut-il avancer avec des sacs de pensées vides ?

Salah y répond peut-être lorsqu’il affirme haut et fort que la poésie est chemin vers le vide. Non pas comme on pourrait le penser un chemin fait de riens, mais au contraire, un chemin rempli de vides.

De qui es-tu donc l’ombre errante ?

C’est ce que semble me demander le pic vert qui creuse le bouleau. C’est à tout le moins ce que semble me souffler dans l’oreille ce tapotement fort que j’entends distinctement.

D’autres parfois restent étrangement silencieux alors que moi j’aimerais les entendre me parler.

Ils sont simplement là, ils picorent des miettes de pain. Parfois je pense que ce sont des mots invisibles qu’ils saisissent dans leur bec.

Lorsqu’il m’arrive de trouver au pied de la haie quelques coquilles vides, je me dis qu’un oisillon vient de la quitter et que seule y reste encore tapie une certaine mémoire.

Comme s’il s’agissait peut-être de la mémoire du monde. À moins que ce ne soit tout autre chose : comme qui dirait la blessure du monde.

La mémoire, c’est ce qui meurt tous les jours à nos côtés. C’est aussi un peu de moi qui meurt aussi tous les jours.

Ce qui naît de ce monde porte dès la naissance la vieillesse de ce monde disait Antonio Porchia. Mais est-ce vraiment dire la même chose que de parler comme je le fais devant toi ?

Il y a peu de temps, j’ai croisé une belle histoire, et la voici telle que je m’en souviens encore.

Il s’agit d’une terre lointaine que l’on nomme la terre de personne et qui se situe quelque part aux confins du Brésil. Une parcelle de terre où l’on trouve à profusion végétaux et plans d’eau.

Regardant ces images inouïes, cette beauté du monde que l’on ne soupçonne guère par ici, j’ai compris, je crois, pourquoi elle était appelée la terre de personne.

C’est qu’en réalité elle est une terre promise à tous, une terre donnée à tout qui sait regarder au-delà du simple visible.

Se puisse-t-il qu’une espèce d’oiseaux porte aussi le nom de « personne » ? Ainsi pourrais-je te demander : as-tu vu aujourd’hui l’oiseau de personne?

Que d’états d’âme peuvent parfois se bousculer dans ma tête, mais un seul m’obstine vraiment : c’est celui que j’appelle la solitude.

Et c’est curieusement en pensant à la solitude que je crois le plus au monde et aux hommes.

Comme si le vide extérieur qu’elle provoquait, remplissait le dedans de l’être.

Oui, j’aime à penser que la solitude remplit le ventre des hommes.

La solitude, ai-je un jour écrit sur un bout de papier gris, la solitude aime le regard des autres.

Elle s’y invite même, elle s’y complaît comme le porc dans la boue.

Parfois, c’est à la solitude des moineaux que je pense ou à celle plus évidente, plus éclatante, de cette dernière rose du jardin.

Un poème, c’est parfois aussi une dernière rose.

La rose abandonnée. Mais est-elle vraiment abandonnée ? Peut-être pourrais-je parler de rose inachevée, parce qu’on sait qu’un jour ou l’autre elle reviendra à la même place.

C’est parfois aussi une rose pensante que j’implore, ne sachant trop ce qu’elle m’apporterait de plus que toi.

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Yves Namur

Thématiques

Foi, Introspection, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions