Touche pas à ma pote

Libres propos de Béa ERCOLINI

 

UGS : 2017002 Catégorie : Étiquette :

Description

Avez-vous une idée, en Belgique, du pourcentage de femmes qui sont, ou ont été victimes de harcèlement de rue ? Soixante pour cent ? Quatre-vingts ? Combien ? Nonante pour cent ? Non, c’est nonante-huit pour cent. C’est une étude récente, « l’étude sexisme » qui a été réalisée par Jump et Isabella Lenarduzzi.

Donc nonante-huit pour cent des femmes belges ont été concernées par du harcèlement de rue. La RATP (Régie autonome des transports parisiens) a fait la même étude à Paris il y a deux, voire trois ans, et on était à cent pour cent. Le harcèlement de rue est vraiment une problématique qui concerne énormément de femmes, et cela commence en général avant dix-sept ans. Ce sont des chiffres européens qui avaient été réunis par la BAC.

On s’est fait la réflexion qu’il n’y a pas de mot très fort pour décrire ce qu’est le harcèlement de rue, c’est : « Bisou, bisou », « Mademoiselle, mademoiselle, vous êtes jolie »,… C’est sympa, on aime toutes qu’un homme nous dise qu’on est jolie, qu’on a une jolie robe. Mais quand c’est fait avec insistance et de manière répétée et lourde, cela devient insupportable.

Les Anglophones appelle cela le catcalling, mais pour les francophones, il n’existe pas de termes correspondant. Alors comment devrait-on l’appeler ? Le cri du poussy ? Le cri de la chatte ? En français, il n’y a pas de mot suffisamment fort pour décrire un phénomène qui est une vraie violence. Ce n’est pas une violence qui tue, heureusement. Ce n’est pas une violence qui blesse physiquement, mais c’est quelque chose qui agit comme une scie qui atteint, sinon votre santé physique, votre santé mentale. Et c’est très désagréable, cela empêche de se développer convenablement, cela empêche aussi de prendre possession de l’espace public.

Si vous regardez un peu les rues, parfois, on voit pas mal d’hommes qui sont statiques, qui sont assis à la table du bistrot ou, parce qu’ils sont en train de discuter, on voit des filles qui passent en vitesse, ou des femmes qui passent, parce qu’elles ont quelque chose à faire, parce quelles vont chercher les enfants à l’école, parce qu’elles vont faire les courses, ou simplement parce qu’elles n’ont pas envie de traîner. Au Moyen Âge, une fille qui faisait le trottoir, une prostituée, on disait qu’elle traînait dans la rue, et c’est de là qu’est venu le mot traînée.

Toute cette problématique de l’espace publique est vraiment le core bisness de Touche pas à ma pote. 

On est en 2012. Le film de Sofie Peeters vient de sortir, ou plutôt vient de fuiter, parce qu’il n’était pas destiné à être diffusé : c’était un travail de fin d’étude à l’école de réalisation Rits, rue Antoine Dansaert. En tant que journaliste, j’ai été assez frappée que les politiques disent que toutes les filles, devant la machine à café, avaient quelque chose à dire sur le harcèlement : « Moi aussi, je me fais embêter quand je prends le métro, quand j’attends le bus ; cela commence gentiment et puis, quand je ne réponds pas, on me traite de salope ». Saviez-vous que c’est l’injure la plus fréquente ? Vingt-quatre pour cent, juste avant « sale pute », ce sont des statistiques de la Bac. « Quand je ne réponds pas, on me traite de tous les noms, et si je réponds je me fais aussi traiter de tous les noms. » Très vite, des gens se sont demandés si cette Sofie Peeters n’était pas un peu « flamande ». Elle n’aime pas Bruxelles, elle est flamande, elle est raciste, elle a un agenda caché, elle stigmatise une communauté. C’est une facho et toutes les femmes qui disent qu’il y a un problème sont fachos aussi.

Pour une fois qu’on prend la parole pour dire qu’il y a un problème, pour une fois que l’équipe du Elle – à l’époque francophone et néerlandophone parle d’une même voix alors qu’en général c’était assez dissonant – et bien cette parole on nous la reconfisque en disant que nous sommes des racistes.

La naissance

Alors comment faire une campagne avec une crotte de nez et un élastique (pour que cela ne coûte pas cher) ? On prend un marqueur noir, on fait le tour des copines, on passe avec un chapeau, chacune met quelques centaines d’euros et l’éditeur de Béa Ercolini aussi. Mais pour financer quoi ?

On était en été, et on s’est dit qu’il faudrait que l’on organise quelque chose à la rentrée. Les contacts sont pris avec Isabella Lenarduzzi, avec Viviane Teitelbaum, avec Céline Fremault et avec Fadila Laanan. La proposition de réaliser une petite campagne pour la rentrée de septembre leur a été soumise, et des autocollants ont été créés. Béa Ercolini allait manifester, dans les années 1980, pour des campagnes telles que Nucléaire, non merci, ou Touche pas à mon pote, qui était une campagne contre le racisme. Le nom de cette campagne interpelle fortement Béa Ercolini qui se dit que, comme cette campagne était contre le racisme et qu’on leur reproche d’être racistes, reprendre le nom de cette opération serait fantastique puisqu’ainsi on ne pourrait plus utiliser le racisme à leur encontre, car elle ferait référence à une campagne contre le racisme.

Les personnes qui ont introduit Touche pas à mon pote, dans les années 1980, sont contactées, et acceptent la proposition d’utiliser leur nom et leur logo, car pour eux il était évident que c’était le même combat : tolérance zéro pour le racisme, tolérance zéro pour le sexisme.

Les actions

Tout de suite après, une campagne a été développée avec l’agence Djibouti, et tout le monde a travaillé gratuitement : les mannequins, les photographes, etc. La STIB a également contribué à cette campagne en habillant un tram, c’était le tram 4 qui traverse tout Bruxelles, de Drogenbos à Schaerbeek, et retour, durant neuf mois.

Voilà une autre petite campagne crotte de nez élastique qui ne coûte rien du tout… Des petites cartes de visite gratuites ont été offertes dans les universités, dans les bistrots, dans les salons de coiffure. Lorsque vous vous faîtes embêter, vous sortez la carte de visite de votre portemonnaie et vous la remettez à votre agresseur. Il commence par se demander ce qui lui arrive, il y a des petits jeux de mots avec les noms : il y a Félicie Tation, Anna Nas,… Mais surtout il y a un vrai numéro de téléphone avec une voix de jeune fille au bout qui dit : « Si tu m’appelles aujourd’hui, c’est parce que tu as été pris en flagrant délit de harcèlement de rue, et c’est moche, parce que cela fait mal et c’est désagréable ». Ensuite, il y a la grosse voix de Patrick Ridremont qui dit : « Oui et en plus c’est interdit par la ‘ Loi sexisme ’ du 22 mai 2014 et il y a des sanctions administratives communales… » Voilà, ça c’est le genre de chose qui peut être fait.

À la suite d’un appel à projet lancé par la COCOF, un programme a été développé Touche pas à ma pote : « en classe » qui consiste à envoyer des comédiens de la ligue d’impro par cellule de trois dans les classes. On a commencé avec les cinquième et sixième primaire, parce que ce sont les grands des petits et que, quelque part, ce qu’ils font percole sur les petits. Rien que l’année dernière, et uniquement avec les subsides de la Fédération Wallonie Bruxelles, nonante écoles ont ainsi été visitées, soit cinq à six mille enfants. Au total, cela fait quand même dix mille enfants et jeunes gens qui ont été approchés, sensibilisés en classe avec ce genre de programme. En plus, ce sont des cadors qui animent ces cellules d’improvisation, il y a Patrick Ridremont, Jean-Claude Dubiez et Gudule de la ligue d’impro qui s’est beaucoup impliquée dans le programme.

Un programme a également été développé dans les plannings familiaux, qui s’appelle le Workshop drague, pour les jeunes de quatorze à vingt ans. Là, on est content d’avoir deux grands mecs costauds parce qu’on a affaire à une population où il y a beaucoup de filles qui vont d’un côté et les garçons de l’autre. Aux Arts et Métiers ce ne sont pas des classes mixtes, et finalement le seul endroit où les élèvent se côtoient, c’est dans l’espace public, c’est dans le tram, dans le métro. Une demande avait été faite via nos animatrices et on s’est dit qu’on n’allait pas leur faire la morale en leur disant que : le harcèlement de rue, ce n’est pas bien. On s’est dit qu’on allait leur apprendre à draguer, en tout cas, c’est ce qu’on leur fait croire. Les adolescents viennent, au premier degré, en disant : « Mon cousin, il faut vraiment qu’il apprenne à draguer ». Voilà le genre de choses que l’on fait pour sensibiliser et prévenir le harcèlement de rue.

En 2017, qu’est-ce que l’on fait ?

On voudrait bien que Touche pas à ma pote ! devienne une ASBL nationale. Bianca Debaets nous a donné des sous, en janvier 2017, pour aller faire des animations. En février, Touche pas à ma pote ! ira dans quatorze écoles néerlandophones. C’est pourquoi on a entamé une collaboration avec Improvisatie liga, qui est la même chose que la ligue d’improvisation, mais en néerlandais.

Alors un plan global anti-harcèlement, c’est ambitieux, mais pourquoi pas ?

La petite histoire, ce sont des étudiantes en communication de l’IHECS qui envoient un message privé sur Facebook à Béa Ercolini en lui disant qu’aux alentours de l’IHECS, elles se font embêter par des hommes et qu’elles se font carrément agresser. L’une d’entre elles est tellement inquiète qu’elle va aux cours avec un marteau dans son sac. Béa Ercolini a proposé de les rencontrer et de discuter. Béa Ercolini les interroge sur la réaction de la direction de l’IHECS, qui estime que c’est normal parce qu’elles sont très jolies. Touche pas à ma pote ! est allée avec les étudiantes rencontrer la direction. Mais entretemps, elles ont quand même décroché une entrée de JT à la RTBF et un débat le dimanche à RTL. Le directeur, tout à coup, était beaucoup plus attentif. Les jeunes filles ont expliqué que c’était des junkies qui les embêtaient et qu’ils venaient du piétonnier. Elles se plaignaient également de l’aménagement du piétonnier et du fait que la police ne prenait pas leurs dires en considération.

Béa Ercolini s’est dit : piétonnier + police = Yvan Mayeur. Un rendez- vous a donc été fixé avec Yvan Mayeur, qui les a reçus très gentiment avec son échevin de l’Égalité des chances et avec une représentante de la police. Après lui avoir raconté toute l’histoire, Béa Ercolini lui a proposé de plancher sur un plan global, avec, autour de la table, la police, Bravvo, une compagnie de taxis qui pourrait faire du Collecto pour les filles, un représentant des commerçants, un représentant des restaurateurs. Et c’est en train de se mettre en place.

Les projets

Pour le huit mars prochain, c’est une campagne digitale qui est en train d’être développée avec l’agence Djibouti qui suit Touche pas à ma pote ! et qui travaille probono et avec Google. Sur les streetview, il y a un petit bonhomme qui indique les emplacements, et donc on a fait une petite bonne femme. On peut aller la chercher sur une plateforme et on peut la mettre sur le plan de Bruxelles. On commence avec Bruxelles – parce qu’il faut développer tout cela – et, rapidement, quand elle évolue dans le quartier où vous avez décidé de la placer, elle est attaquée par des filigranes.

Ce qui est important et on va en reparler, c’est que jusqu’ici l’expérience de cinq ans d’activisme de Béa Ercolini contre le harcèlement de rue, c’est qu’elle est une funambule qui marche sur un fil entre deux précipices. D’un côté, on lui dit : « Oui, ton discours est complètement politiquement correct, c’est la vie des ‘ Bisounours ’. Tu ne parles pas des Arabes. C’est du n’importe quoi ». Et de l’autre côté, on lui dit : « Vous êtes raciste, vous êtes fasciste, les Arabes vont encore en prendre plein la gueule,… »

Si Touche pas à ma pote ! arrive à avancer, c’est parce que, justement, on arrive à sortir de l’idéologie, à travailler sur des clichés, à travailler de manière plus pragmatique. Aujourd’hui l’urgence, c’est de faire des chiffres, c’est de faire des statistiques.

Lors d’une première réunion avec les représentants de la zone de police de Bruxelles-Ixelles, le commissaire a expliqué que, pour lui, il n’y avait pas de problèmes, puisqu’il n’y avait pas de plainte. Et s’il n’y a pas de problème, il n’y a pas de moyens, il n’y a pas de policiers sur le terrain.

Mais comme ce commissaire est très intelligent et très motivé, il a expliqué qu’il fallait faire des statistiques, ce qui permettra peut-être que des moyens soient alloués à cette problématique et que, peut-être, cela permettra de mettre des fliquettes en uniforme dans les quartiers où il y eu beaucoup de déclarations de soucis, de manière à enfin pouvoir appliquer la loi sexisme, puisqu’elle implique un flagrant délit. Car si on a des femmes policières en civil, elles pourront prendre note des flagrants délits.

Pour vous expliquer que le plan global est important, il faut vraiment une vision systémique. Car c’est bien joli de dire aux femmes d’aller porter plainte, mais si on les remballe en leur disant : « Allez les filles, il n’y a pas mort d’homme ni de femme » ou bien « Connaissez-vous le nom de votre harceleur ? », et si les policiers ne sont pas formés à recevoir leur plainte ça ne fonctionnera pas. C’est pourquoi, il est important d’avoir une vision globale de la problématique.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Béa Ercolini

Thématiques

Droit / Législation, Égalite H-F, Harcèlement sexuel, Monde associatif, Questions de genre, Sexisme

Année

2017