Le harcèlement, une question d’émotions ?

Libres propos de Patricia MELOTTE

 

UGS : 2017003 Catégorie : Étiquette :

Description

Patricia Melotte finalise une thèse de doctorat qui porte sur la réaction des femmes face à des propos sexistes. Ce n’est pas le harcèlement de rue, c’est le sexisme : les propos, les remarques sexistes de façon générale. Elle essaye de voir non seulement comment les femmes réagissent, mais aussi pourquoi elles réagissent de cette façon-là. Qu’est-ce que les femmes ressentent et en quoi ce qu’elles ressentent impacte sur leurs réactions ? Mais aussi quels sont les facteurs qui les aident à réagir ou les empêchent de réagir ?

Le sexisme dans l’espace publique est très important, mais pas uniquement. Il suffit de regarder tous les blogs qui sont en train de se créer actuellement afin que les femmes puissent témoigner. Il y a des blogs qui concernent les femmes dans la vie politique comme Chères Collaboratrices, des blogs sur tous les milieux de travail, des blogs sur ce qui est sexisme ordinaire, des blogs sur tout ce qui est remarque par rapport à des femmes qui ont des métiers « dit » masculins. Comme par exemple, le cas d’une ingénieure civile qui se fait complimenter sur son physique par son patron : il semble évident qu’il ne le ferait pas à l’égard d’un homme.

Mais aussi dans l’espace public, où les femmes sont un peu démunies parce qu’elles ne savent pas comment réagir. Parce que d’un côté, le fait de réagir à la remarque amène parfois d’autres remarques ou alors donne l’impression aux auteurs des propos que ce qu’ils disent est intéressant et que cela vaut la peine de les écouter. D’un autre côté, ne pas réagir du tout c’est très frustrant pour la personne, parce que c’est aussi le fait de ne pas avoir l’occasion de dire qu’elle n’est pas d’accord.

C’est vraiment ce phénomène qui a intéressé en priorité Patricia Melotte. Le fait qu’en général les femmes vont rapidement s’opposer à des propos sexistes, vont rapidement dire que certains propos sont déplacés. Mais il y a certaines choses qui les empêchent de le faire.

Il y a une enquête qui a été réalisée par Le Vif-L’Express l’année dernière, qui expose que soixante et un pour cent des femmes disent que si elles subissaient des propos déplacés, elles réagiraient de manière assertive, elles diraient qu’elles ne sont pas d’accord. Mais ce que dit la recherche en psychologie sociale de façon générale, c’est qu’elles ne le font pas.

Quels sont les comportements harcelants ? Quels sont les comportements sexistes ? Comment les femmes réagissent-elles ? Et pourquoi réagissent-elles de cette façon-là ?

La première étude que Patricia Melotte avait réalisée à l’occasion de sa thèse, était de mener des entretiens avec vingt femmes qui lui ont chacune, en moyenne, rapporté deux témoignages. Elle leur demandait d’abord quand elle les rencontrait de lui raconter une situation où un homme avait eu, envers elles, un propos sexiste. Après elle leur demandait comment elles avaient réagi, ce qu’elles avaient ressenti, pourquoi elles avaient réagi de cette façon-là. Quand elles lui avaient raconté le premier témoignage, elle leurs demandait : « Est-ce que vous réagissez toujours dans toutes les circonstances de cette façon là, où y a-t-il eu un autre épisode dans votre vie où vous avez réagi de façon différente ? » L’idée était vraiment d’avoir, par participante, par femme qui témoignait auprès d’elle, un témoignage où elles n’avaient pas su ou pas osé ou pas voulu réagir, et un témoignage où elles avaient réagi de façon active en disant d’une façon ou d’une autre que les propos étaient déplacés. Ce qui a d’abord frappé Patricia Melotte, c’est la diversité des témoignages : il n’y a aucun témoignage qui se ressemblait. Si on peut diviser en catégories, ce sont les grandes catégories sexistes qu’on peut rencontrer dans la vie de tous les jours. Vingt-cinq pour cent des femmes interviewées ont parlé des rôles sociaux par rapport aux gens ; c’est penser que la vaisselle c’est naturellement pour les femmes, que cuisiner, c’est pour les femmes,… Cela, c’est ce qui est lié au rôle du genre que l’on apprend aux petites filles et aux petits garçons.

Ensuite, on retrouve le harcèlement de rue qui est fort présent quand on parle aux femmes, parce que c’est vraiment un type de comportement qui fait peur. Les femmes détectent ce comportement, pas dans cent pour cent des cas ; néanmoins, elles ressentent quelque chose de négatif même si elles ne l’attribuent pas à du sexisme, elles se disent qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

On retrouve également du harcèlement sur les lieux de travail. Cela concerne les relations avec les collègues, le patron, les propositions sexuelles non désirées ou alors aussi des remarques du type : « Ah ! Tu rentres déjà maintenant ? Ah oui, c’est vrai que tu as des enfants, il faut que tu t’en occupes,… ». Ce sont des petites remarques de ce genre qui sont quotidiennes pour la plupart des femmes.

Alors il y a tout ce qui est domaines de compétences, tout ce qui est clichés sexistes, tel que : « Le football, ce n’est pas pour les filles, elles n’y connaissent rien », « Les mathématiques, ce n’est pas pour les femmes », « Elles ne s’y connaissent rien en voiture », « Elles ne savent pas conduire », etc. Ce sont des clichés que tout le monde connaît et on a beau être d’accord, ou ne pas être d’accord, on les connaît !

Ensuite il y a tout ce qui est assignation par rapport à la façon de s’habiller dans l’espace public et l’autorisation de sortie. Des étudiantes qui sont également venues témoigner : « Moi, je ne trouvais pas juste lorsque j’étais adolescente, que mon frère puisse sortir le soir alors que moi, je n’en avais pas l’autorisation. Ou alors je pouvais sortir, mais mes parents me disaient : ‘ T’habille pas comme ça, sinon tu vas te faire harceler, ce sera ta faute ’ », etc.

L’idée était de recueillir tous les propos sexistes. Mais cela a dépassé les propos. Patricia Melotte a reçu plusieurs témoignages de violences dans la relation amoureuse. Il ne faut pas penser que les propos sexistes et que le harcèlement sont toujours le fait d’inconnus. Cela arrive aussi par des personnes qui nous sont très proches et en qui, souvent, on a le plus confiance.

Comment réagissent les femmes ?

Il y en a qui s’opposent au sexisme et c’est le but d’avoir des témoignages de chaque sorte. Patricia Melotte a obtenu à peu près cinquante pour cent de chaque type de harcèlement, mais ils sont faussés par la façon dont les questions posées. Dans d’autres études, il y a finalement plus de femmes qui ne s’opposent pas au sexisme que de celles qui s’y opposent.

Comment s’y opposent-elles ?

Parfois, elles disent simplement qu’elles ne sont pas d’accord. D’autres regardent leur interlocuteur méchamment. Certaines essayent d’expliquer, d’argumenter à l’autre pourquoi sa remarque est inappropriée et, parfois, il y a aussi des réactions plus « humoristiques »,…

Les femmes qui ont des comportements d’évitement tel que de continuer comme si de rien n’était – « Je suis dans l’espace public quelqu’un me traite de salope je continue mon chemin » –, ignorer l’autre – « Je fais celle qui n’a pas entendu » –, de ne rien dire, parfois c’est accepter. On a eu un témoignage où il y avait une jeune femme qui expliquait que lorsqu’elle était au laboratoire de chimie, à la fin de chaque cours, le professeur disait : « Les filles, vous aller faire la vaisselle ». Évidement comme c’était le professeur, personne n’osait le contredire et elles allaient faire la vaisselle, mais elles le ressentaient comme complètement injustice.

Il y a aussi des comportements de fuite, parce que dans l’espace public, la personne en face de nous est un inconnu : on ne sait pas la façon dont elle va réagir et cela fait très peur. Même si, et cela c’est un côté rassurant, il y a des recherches psychologiques sociales qui ont montré que s’opposer à quelque chose de sexiste avait des effets bénéfiques, parce que, parfois, les hommes ne se rendent pas compte que ce qu’ils font est déplacé. Le fait de dire aux hommes que leur comportement ou leurs mots sont déplacés, démontre une norme d’égalité. De nos jours, il n’y a plus grand monde qui dira que les hommes et les femmes ne sont pas égaux. En principe, tout le monde y adhère. C’est la norme bien vue, même si ce n’est pas la réalité dans la pratique. Il faut noter que le contexte est très important par rapport aux réactions.

Comment les femmes expliquent-elles leur réaction ?

Tout d’abord quand les femmes s’opposent, c’est dans le but de faire comprendre quelque chose à l’autre. Si, par exemple, c’est un de ses amis qui tient un propos sexiste, elle n’aura pas du tout envie de subir toujours les mêmes propos sexistes, elle aura envie qu’il change et lui expliquera. L’intention est de faire comprendre à l’autre que ce qu’il dit est déplacé et sexiste pour que, finalement, il modifie son comportement. Une des autres femmes interviewées dit qu’elle ne voudrait pas laisser les hommes ignorants toute leur vie. Les femmes ne manquent pas d’autodérision.

Dans la non-opposition, c’est plutôt des femmes qui sont convaincues que cela ne sert à rien. C’est souvent en rapport avec l’image de soi : « Je n’ai pas envie de passer pour une dragueuse », ou pire « Je n’ai pas envie de passer pour une féministe », parce que c’est considéré comme une insulte, mais aussi par rapport à une difficulté : « J’aimerais bien faire quelque chose. J’aimerai dire que cela ne va pas, mais je ne sais pas comment faire, parce que, depuis toute petite, on m’apprend que les femmes sont là pour maintenir les relations avec les personnes. Elles ne sont pas là pour entrer en conflit avec les autres et donc on ne m’a pas appris à dire que je ne suis pas d’accord. » Pour citer une des participantes : « Je n’avais pas envie d’encore envenimer les choses. Cela ne servira à rien au final », ou « Tu veux réagir pour te faire respecter, mais en même temps tu veux être appréciée. C’est ambivalent. » On voit bien le partage entre l’envie de se faire respecter et aussi d’être perçue positivement par l’autre. Elle pense également que ce serait mal vu et que cela mettrait une mauvaise ambiance si elle réagissait aux propos sexistes.

Alors on a effectivement constaté un lien entre les émotions et le comportement. C’est important, parce que les émotions sont également genrées. On n’autorise pas, d’un point de vue normatif, aux femmes d’exprimer les mêmes émotions qu’aux hommes. Pourtant, il y a des études qui montrent que les femmes ressentent autant de colère que les hommes, mais elles se donnent moins le droit de l’exprimer. Ce que l’on constate dans l’étude de Patricia Melotte, ce sont des femmes qui disent qu’elles sont en colère et qui parviennent à exprimer leur colère, qui arrivent plus facilement à s’opposer aux propos sexistes. Elles disent que cela leur a apporté un soulagement, parce que les femmes se sentent mieux lorsqu’elles peuvent exprimer leur opinion. D’où tout l’intérêt des sites où l’on peut poster les actes que l’on a subits, parce que cela permet vraiment aux femmes de partager et de voir qu’elles ne sont pas seules et aussi afin de pouvoir dire qu’elles ont été injustement maltraitées.

Tandis que les émotions, comme la peur, empêchent les personnes de réagir, elles les bloquent. La femme fait comme si la personne n’existait pas, elle n’ose pas, elle aurait peur de la réaction. C’est très important, et surtout dans l’espace public, de constater que la peur est vraiment présente, parce que ce sont des comportements que les femmes ne subissent pas seulement une seule fois, ce sont des situations qui sont répétées très souvent et, finalement, cela amène à des réactions de peur dans l’espace public et conduit parfois jusqu’à ne plus vouloir sortir.

L’interlocuteur

Lorsque c’est un professeur, il est un peu difficile de réagir ; lorsque c’est le propriétaire de l’appartement, c’est difficile aussi ; lorsque ce sont des amis, c’est plus facile, parce qu’on se dit qu’on a envie qu’ils changent et comme ils sont nos amis, ils vont comprendre.

Par contre le harcèlement au sein du couple est vraiment un phénomène d’emprise très compliqué à comprendre et cent pour cent des femmes ayant participé à l’enquête qui ont vécu cela n’ont pas su réagir. Elles expliquaient les moments où elles n’avaient pas su réagir, même si après un certain temps ce sont des personnes qui témoignent des événements du passé donc qui ont su s’en sortir et à quitter la relation. Mais sur le moment même c’est très difficile.

Conclusion

On voit vraiment l’importance des émotions dans le processus. Les émotions sont vraiment liées à des rôles de genre. C’est pourquoi il est très important de voir la diversité des contextes dans lesquels les femmes sont harcelées. Ce n’est pas uniquement dans l’espace public, c’est sur le lieu de travail, c’est dans la vie de tous les jours, c’est à l’école, c’est à l’université, c’est partout. Par conséquent, il faut attaquer tous les fronts, il ne faut pas en laisser un au détriment des autres. Il est important de voir tous les facteurs et ce qu’il y a derrière ces facteurs, parce que tout ce qui est facteur est aussi lié aux rôles des gens. C’est aussi lié à tout ce que l’on apprend petit. Qu’est-ce que c’est être une fille ? Qu’est-ce que c’est être un garçon ? De ce fait l’association Touche pas à ma pote est vraiment très utile puisqu’elle sensibilise des enfants de sixième primaire qui est un des moments-clé dans la vie des jeunes. Cette association est également très utile pour répondre à la question : Que faire ? Ce genre d’association qui aide les femmes à pouvoir s’opposer au sexisme, cela ne change rien pour les hommes, mais cela permet aux femmes de se sentir confiantes en elles pour pouvoir s’y opposer.

Se dire que c’est sur les femmes que l’on doit travailler, c’est dire que ce sont les femmes qui seraient responsables de leur bien-être. Ce n’est pas vrai du tout, il faut travailler à la fois sur les hommes et sur les femmes, sur les normes, sur l’idéologie de la société,… Par conséquent, il est très important de toucher tout ce qui est l’éducation des filles et des garçons. Il existe beaucoup de bons projets. Il faut les mettre en pratique et laisser du temps aux écoles pour organiser ce genre de programme, qui est tout aussi important que toute la matière que les enfants y apprennent.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Patricia Melotte

Thématiques

Droits des femmes, Égalite H-F, Harcèlement sexuel, Sexisme, Violence de genre

Année

2017